‹ Les almanachs de la RévolutionChapitre 5 sur 58 · Paris, 1788, in-8°. — Réimprimé à Nancy en 18'iô · texte numérisé non relu

Paris, 1788, in-8°. — Réimprimé à Nancy en 18'iô

teur ». Enfin chaque mois était divisé en trois décades, et les cinq ou six jours excédant les trois cent soixante-cinq jours de Tannée s'appelaient jours épagomènes, consacrés aux fêtes de l'Amour, de l'Hyménée, de la Reconnaissance, de l'Amitié et des Grands Hommes. On voit que l'almanach de Sylvain Maréchal est le premier qui ait inspiré l'idée du calendrier révolutionnaire.

Le tapage que souleva cet opuscule, dès son apparition, fut assez grand pour que le Parlement, malgré l'approbation de la censure, rendît à son sujet un arrêt de condamnation, le 7 janvier 1 788. Maître Antoine-Louis Séguier, avocat du roi, déclara qu'il venait de prendre communication de l'imprimé que la Cour lui avait fait remettre et sur lequel elle lui demandait des conclusions. Il commença par critiquer l'audace du titre : « Almanach des honnêtes gens, qui ne contient que la nomenclature des gens honnêtes!... » Il qualifia d'odieuse la collection des noms du nécrologe, où l'auteur, dans un amalgame bizarre, avait réuni à la fois des noms respectables et des noms dignes de mépris. « On est indigné, disait-il, de voir Moïse rangé dans la même classe que Mahomet. Hobbes, Spinoza, Voltaire et Fréret sont surpris d'être honorés comme Bossuet, Pascal, Fénelon et Bourdaloue. Socrate et Platon ne sont pas plus

recommandablcs qu'Épicure et Démocrite. Spartacus est égal à Cicéron. Caton n'est pas plus vertueux que l'assassin de Jules César. Vespasien ressemble à Marc-Aurèle. Titus est mis en parallèle avec Cromwell, et Julien se trouve à côté de l'empereur Trajan. Quelle idée Fauteur s'est-il donc faite de ce qu'on peut appeler un honnête homme? Quel blasphème d'associer le nom de notre divin Sauveur à une multitude d'idolâtres et même de scélérats!... » Maître Séguier attaquait aussi la date de l'ouvrage : « Peut-on lire sans indignation, s'écriait-il, que cet almanach est donné pour l'an premier du règne de la Raison, comme si la raison ne pouvait dater son empire que de l'époque qu'un vil troupeau d'incrédules veut bien lui assigner; comme si le monde avait été jusqu'à présent dans les ténèbres?... » Il terminait en requérant que cet écrit fût livré aux flammes, afin d'attester publiquement que l'auteur était un homme impie et blasphémateur. L'arrêt suivant fut alors rendu : « Vu l'imprimé commençant par ces mots : Almanach des honnêtes gens, etc.. La Cour ordonne que ledit imprimé sera lacéré et brûlé dans la cour du Palais, au pied du grand escalier, par Pexécuteur de la haute justice comme impie, sacrilège, blasphématoire et tendant à détruire la religion... »

L'exécution eut lieu le 9 janvier, en présence de Técuyer Etienne-Timoléon Ysabeau, greffier de la grand'chambre, assisté de deux huissiers de la Cour. Défense formelle fut faite aux libraires, colporteurs et autres de vendre Palmanach, tandis que Sylvain Maréchal était condamné à être appréhendé au corps et constitué prisonnier à la Conciergerie du Palais, pour être ouï et interrogé par le conseiller- rapporteur, sous peine de confiscation de ses biens. Les amis de l'auteur crurent qu'en sollicitant contre lui une lettre de cachet, ils pourraient rendre nulles les poursuites du Parlement, mais l'erreur d'un commis fit expédier la lettre pour Saint-Lazare, prison réservée, comme on le sait, aux gens de mauvaises mœurs. Sylvain Maréchal y demeura quatre mois, et son biographe, Lalande, a la bonté de nous apprendre que « cette réclusion lui fit le plus grand tort dans le monde ».

Sylvain Maréchal se vensea à sa manière de cette condamnation, en reproduisant son almanach avec commentaires en 1789, 1791, 1792 et 179.S, puis en écrivant, en 1794, une pièce immonde, le Jugement dernier des rois, et en publiant, à la fin de sa vie, le ridicule Dictionnaire des athées, où, fidèle à sa méthode, il mêla aux noms d'athées connus les noms de Jésus-Christ, de saint

Augustin, de Pascal, de Bossuet, de Leihnitz, etc. '. La renommée que cet écrivain médiocre avait tant recherchée ne fut que du scandale. Que reste-t-il aujourd'hui du berger Sylvain2?

Mais Maréchal avait donné le branle, et son almanach, qui eut une vogue extraordinaire , grâce à l'arrêt solennel du 7 janvier, en inspira d'autres. C'est alors qu'on voit de toutes parts surgir ces petits livres politiques avec des titres flamboyants : le Portefeuille des Patriotes, les

1. On jugera de la valeur de ce dictionnaire par ce court extrait : « Si plusieurs des athées revenoient au monde, que ne feroit-on pas pour être admis à leur intimité, partager leur bonheur facile et sans remords?... Lequel d'entre nous regretteroit sa journée, s'il en avoit passé les premières heures à l'école de Pythagore ou d'Aristote ; puis, acceptant l'hospitalité chez Anacréon, Lucrèce ou Chaulieu, et après s'être promené dans les jardins d'Lpicure ou d'Helvétius, se laisseroit surprendre par la nuit entre Aspasie et Ninon?... »

2. Voici le jugement de Meister, inséré dans le tome XV de la Correspondance de Grimm, sur VAlmanach des Honnêtes Gens : ce C'est un almanach dans la forme la plus vulgaire, mais où l'on a substitué aux noms des saints ceux des hommes célèbres de tous les siècles, de toutes les religions et de tous les peuples : cette sottise a causé tant de scandale que l'on s'est cru obligé de la dénoncer au Parlement. La dénonciation a été suivie d'un réquisitoire foudroyant qui a provoqué non seulement la flétrissure de l'imprimé, mais encore un décret de prise de corps contre l'auteur, M. Sylvain Maréchal, autrement dit le Berger Sylvain, connu par un grand nombre de petits écrits, et surtout par une jolie pièce fugitive que nous avons eu l'honneur de vous envoyer dans le temps, intitulée Stances à mon portier. Le gouvernement a prévenu les suites

Etrennes des Patriotes, les Etrennes à la Vérité, le Tableau sentimental de la France révolutionnaire, le Triomphe de la Liberté et de l'Egalité... La satire s'en mêle, et ce ne sont que couplets railleurs dirigés contre les nouveaux députés, les ministres, le clergé, la noblesse, le tiers-état.

Celui-ci, dans le Croquis des Croqueurs ', daube en vers, assez mal faits d'ailleurs, Mirabeau, d'Eprémesnil, le duc d'Orléans, l'abbé Maury, le cardinal de Rohan, Rarnave, Guillotin, Target,

du décret en faisant enfermer l'auteur à Saint-Lazare; M. de Sauvigny, qui avait approuvé l'ouvrage, a été exilé à trente lieues de Paris et risque beaucoup de perdre sa place de censeur de la police. Voilà bien des malheurs assurément pour un assez mince sujet : le pauvre almanach nous avait été donné, cependant, pour l'an premier de la Raison!... » Le commentateur de Meister, M. Ch..., s'indigne de ce jugement et s'écrie : « Ce que Meister a la faiblesse d'appeler une sottise est un des premiers efforts qu'ait faits un homme de sens pour amener l'esprit humain de l'état théologique à un état plus rationnel. » M. Ch... va plus loin : « Si la liberté des cultes, dit-il, n'est point une dérision, il faudra bien que la courageuse tentative de Sylvain Maréchal soit renouvelée de nos jours ; il faudra bien que l'on refasse un almanach où ne figureront plus des noms qui, convenables pour la gent catholique (! ), peuvent blesser la conscience du protestant, du quaker, du musulman, de tout autre déicole , et même de celui qui, pour être honnête homme, n'a pas besoin de croire en Dieu!...» Cette observation de M. Ch... suffit à prouver que les intérêts des déicoles lui importent peu : ceux des athées lui suffisent. En ce cas, qu'il reprenne l'almanach de Sylvain Maréchal : il ne peut trouver un meilleur livre pour sa cause. i. 1790, in-18.

8 PREMIEREPARTIE

Bailly. Il a l'intention d'être désagréable à nosseigneurs des treize Parlements, aux intendants, aux fermiers généraux et en général à tous ceux qu'il appelle les supprimés ou les menacés de l'être. Celui-là, qui veut donner aux Français un précis des révolutions de 1789, essaye de concilier en une phrase à effet la royauté et la liberté : « Embrassons la Constitution, soyons unis, restons armés, payons les impôts, adorons notre roi, et l'Etat est sauvé. » Il se plaît aussi à enseigner aux citoyens les nouveaux commandements de la pairie. Ils commencent ainsi :

Avec ardeur tu défendras Ta liberté dès à présent; Du clergé tu supprimeras La moitié nécessairement...

Les autres commandements, écrits dans cette forme et sur ce diapason, prescrivent aux Français de purger leur pays des moines, de leur reprendre les biens volés, de couper les ongles aux financiers, de chercher à connaître la cause et l'emploi des impôts, de n'en jamais consentir pour engraisser les fainéants, de n'accorder l'estime qu'à la vertu, de faire de bonnes lois, simples et franches, d'accorder les dignités aux gens de bien seulement, et de punir indistinctement les pervers. N'est-ce pas ainsi

qu'on détruira les abus et que le peuple deviendra Heureux et libre assurément?

Le même dresse la liste des revenus du clergé. Il l'évalue à 122 millions, et il s'écrie, lier de sa découverte : « En supprimant les êtres inutiles de cette liste et en salariant les autres, l'Etat doit gagner 60 millions. » Il propose la confiscation des biens ecclésiastiques et il s'applaudit de sa modération.

Ce ne sont pas seulement les derniers ministres, comme Terray, Maupeou, Calonne et Brienne, qui encourent les moqueries ou les insultes de la part des faiseurs d'almanachs, mais encore Richelieu et Mazarin. Les reproches adressésà Richelieu ont une certaine originalité : « On dit que Richelieu avait le modèle de deux forts, la Bastille et Vincennes, et qu'après avoir joué avec de petits chats comme avec des emblèmes de perfidie, il se délectoit à voir en abrégé la résidence de ses victimes! » L'écrivain, qui en veut décidément aux ministres en général, déclare qu'il a trouvé l'anagramme de leur nom : « Ministre veut dire : tu mens! Mentiris. » Nous ne sommes qu'en 1790, et voilà qu'au milieu de ces railleries un aveu significatif du malaise qui règne déjà à Paris échappe à l'auteur de VAlmanach des Dou^e Mi-

nistras1 : « Le carnaval se passera tristement cette année, écrit-il. Quand il y a peu de farine, il va peu de son. »

Un auteur, qui se prétend devin, intitule son travail Ahnanach des Métamorphoses nationales2 , et nous apprend que Tannée 1790 verra les financiers réduits à la médiocrité, la haute magistrature à son taux, les ministres gens de bien, les grands vicaires devenus vicaires de campagne, les capucins sans barbe , les prélats sans queue et démonseigneurisés, les nonnes et les moines réformés, les grands transformés en bourgeois, le peuple compté pour beaucoup, les collèges métamorphosés en bonnes écoles , et la ville de Paris changée en une ville guerrière et politique. Voici la prédiction de Fauteur pour le mois de décembre : « Plus de frivolités, plus de rendez-vous amoureux, plus de conversations lascives même chez les jeunes gens, plus de lectures puériles. L'approche de quelques régimens destinés à jeter la discorde et répouvante parmi les citoyens fait recourir aux armes. Les tocsins sonnent de toutes parts, les temples s'ouvrent et, dans un clin d'œil, on forme un plan, on lève une troupe qui, prête

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