‹ Les almanachs de la RévolutionChapitre 52 sur 58 · RAPPORT DE FABRE D EGLANTINE · texte numérisé non relu

RAPPORT DE FABRE D EGLANTINE

de frapper l'entendement dans la composition d'un calendrier : on le frappe mémorialement et par la parole; alors il faut que les divisions et les dénominations soient de nature à être retenues, comme on dit, par cœur, et c'est à quoi nous pensons avoir pourvu dans la dénomination des saisons, des mois et des jours de décade; on frappe encore l'entendement par la lecture, et ici la mémoire n'a plus à opérer. Le calendrier étant une chose à laquelle on a si souvent recours, il faut profiter de la fréquence de cet usage, pour glisser parmi le peuple les notions rurales élémentaires, pour lui montrer les richesses de la nature, pour lui faire aimer les champs, et lui désigner avec méthode l'ordre des influences du ciel et des productions de la terre.

Les prêtres avoientassigné à chaque jour del'année la commémoration d'un prétendu saint ; ce catalogue ne présentoit ni utilité ni méthode; il étoit le répertoire du mensonge, de la duperie ou du charlatanisme.

Nous avons pensé que la nation, après avoir chassé cette foule de canonisés de son calendrier, devoit y retrouver en place tous les objets qui composent la véritable richesse nationale, les dignes objets, sinon de son culte, au moins de sa culture; les utiles productions de la terre, les instrumens dont nous nous servons pour la cultiver, et les animaux domestiques, nos fidèles serviteurs dans ces travaux; animaux bien plus précieux, sans doute, aux yeux de la raison, que les squelettes béatifiés tirés des catacombes de Rome.

En conséquence, nous avons rangé par ordre dans la colonne de chaque mois, les noms des vrais trésors de l'économie rurale. Les grains, les pâturages, les arbres, les racines, les fleurs, les fruits, les plantes

sont disposés dans le calendrier, de manière que la place et le quantième que chaque production occupe, est précisément le temps et le jour où la nature nous en fait présent.

A chaque quintidi, c'est-à-dire, à chaque demi-décade, les 5, i5 et 2 5 de chaque mois, est inscrit un animal domestique, avec rapport précis entre la date de cette inscription et l'utilité réelle de l'animal inscrit.

Chaque décadi est marqué par le nom d'un instrument aratoire, le même dont l'agriculteur se sert, au temps précis où il est placé ; de sorte que, par opposition, le laboureur, dans le jour de repos, retrouvera consacré, dans le calendrier, l'instrument qu'il doit reprendre le lendemain : idée, ce me semble, touchante, qui ne peut qu'attendrir nos nourriciers, et leur montrer enfin, qu'avec la république est venu le tems où un laboureur est plus estimé que tous les rois de la terre ensemble, et l'agriculture comptée comme le premier des arts de la société civile.

Il est aisé de voir qu'au moyen de cette méthode, il n'y aura pas de citoyen en France, qui, dès sa plus tendre jeunesse, n'ait fait insensiblement, et sans s'en apercevoir, une étude élémentaire de l'économie rurale; il n'est pas même aujourd'hui de citadin, homme fait, qui ne puisse en peu de jours apprendre dans ce calendrier, ce qu'à la honte de nos mœurs il a ignoré jusqu'à cette heure; apprendre, dis-je, en quel tems la terre nous donne telle production, et en quel tems telle autre. J'ose dire ici que c'est ce que n'ont jamais su bien des gens, très instruits dans plus d'une science urbaine, fastueuse ou frivole.

Je dois observer qu'il est un mois dans l'année où la terre est scellée, et communément couverte de

RAPPORT DE KABRE d'ÉGLANTINE 203

neige, c'est le mois nivôse: c'est le tems du repos de la terre; ne pouvant trouver sur sa surface de production végétale et agricole pour figurer dans ce mois, nous y avons substitué les productions, les substances du règne animal et minéral, immédiatement utiles à l'agriculture; nous avons cru que rien de ce qui' est précieux à l'économie rurale ne devoit échapper aux hommages et aux méditations de tout homme qui veut être utile à sa patrie.

Il reste à vous parler des jours d'abord nommés épagomènes, ensuite complémentaires. Cemotn'étoit que didactique, par conséquent sec, muet pour l'imagination ; il ne présentoit au peuple qu'une idée froide, qu'il rend vulgairement lui-même par la périphrase de solde de compte, ou par le barbarisme de définition. Nous avons pensé qu'il falloit pour ces cinq jours une dénomination collective, qui portât un caractère national, capable d'exprimer la joie et l'esprit du peuple françois,dans les cinq jours de fête qu'il célébrera au terme de chaque année.

Il nous a paru possible, et surtout juste, de consacrer par un mot nouveau l'expression de sans-culotte qui en seroit l'étymologie. D'ailleurs, une recherche , aussi intéressante que curieuse , nous apprend que les aristocrates, en prétendant nous avilir par l'expression de sans-calotte, n'ont pas eu même le mérite de l'invention.

Dès la plus haute antiquité, les Gaulois, nos aïeux, s'étoient fait honneur de cette dénomination. L'histoire nous apprend qu'une partie de la Gaule, dite ensuite Lyonnaise (la patrie des Lyonnais) étoit appelée la Gaule culottée, G allia braccata : par conséquent le reste des Gaules, jusqu'aux bords du Rhin, étoit la Gaule non culottée; nos pères dès lorsétoient

donc des sans-culottes. Quoi qu'il en soit de l'origine de cette dénomination antique ou moderne, illustrée par la liberté, elle doit nous être chère : c'en est assez pour la consacrer solemnellement.

Nous appellerons donc les cinq jours collectivement pris : les sanculottides.

Les cinq jours des sanculottides, composant une demi-décade, seront dénommés Primidi, Duodi, Tridi, Qiiartidi, Quintidi; et dans l'année bissextile le sixième jour Sextidi : le lendemain, l'année recommencera par Primïdi premier de Vendémiaire.

Nous terminerons ce rapport par l'idée que nous avons conçue relativement aux cinq fêtes consécutives des sanculottides; nous ne vous en développerons que la nature. Nous vous proposerons seulement d'en décréter le principe et le nom, et d'en renvoyer la disposition et le mode à votre comité d'Instruction.

Le Primidi, premier des sanculottides, sera consacré à l'attribut le plus précieux et le plus relevé de l'espèce humaine, à l'intelligence qui nous distingue du reste de la création. Les conceptions les plus grandes, les plus utiles à la patrie, sous quelque rapport que ce puisse être, soit dans les arts, les sciences, les métiers, soit en matière de législation, de philosophie ou de morale, en un mot, tout ce qui tient à l'invention et aux opérations créatrices de l'esprit humain, sera préconisé publiquement et avec une pompe nationale, ce jour Primidi, premier des sanculottides.

Cette fête s'appellera la fête du Génie.

Le Duodi, deuxième des sanculottides, sera consacré à l'industrie et à l'activité laborieuse; les actes de constance dans le labeur, Je longanimité dans la confection des choses utiles à la patrie, enfin tout ce

RAPPORT DE FABRE d'ÉGLANTINE 205

qui aura été fait de bon, de beau et de grand dans les opérations manuelles ou mécaniques, et dont la société peut retirer de l'avantage, sera préconisé publiquement et avec une pompe nationale, ce jour Duodi, deuxième des sanculottides.

Cette fête s'appellera la fête du Travail.

Le Tridi, troisième des sanculottides, sera consacré aux grandes, aux belles, aux bonnes actions individuelles : elles seront préconisées publiquement et avec une pompe nationale ; cette fête s'appellera la fête des Actions.

Le Quartidi, quatrième des sanculottides, sera consacré à la cérémonie du témoignage public et de la gratitude nationale envers ceux qui, dans les trois jours précédens, auront été préconisés, et auront mérité les bienfaits de la nation; la distribution en sera faite publiquement et avec une pompe nationale, sans autre distinction entre les préconisés que celle de la chose même, et du prix plus ou moins grand qu'elle aura mérité.

Cette fête s'appellera la fête des Récompenses.

Le Quintidi, cinquième et dernier des sanculottides, se nommera la fête de l'Opinion.

Ici s'élève un tribunal d'une espèce nouvelle, et tout à la fois gaie et terrible.

Tant que l'année a duré, les fonctionnaires publics, dépositaires de la loi et delà confiance nationale, ont dû prétendre et ont obtenu le respect du peuple et sa soumission aux ordres qu'ils ont donnés au nom de la loi ; ils ont dû se rendre dignes non seulement de ce respect, mais encore de l'estime et de l'amour de tous les citoyens: s'ils y ont manqué, qu'ils prennent garde à la fête de l'Opinion, malheur à eux! Ils seront frappés, non dans leur fortune, non dans leur per-

sonne, non même dans le plus petit de leurs droits de citoyen, mais dans l'opinion. Dans le jour unique et solennel de la fête de l'Opinion, la loi ouvre la bouche à tous les citoyens sur le moral, le personnel et les actions des fonctionnaires publics; la loi donne carrière à l'imagination plaisante et gaie des François. Permis à l'opinion dans ce jour de se manifester sur ce chapitre de toutes les manières: les chansons, les allusions, les caricatures, les pasquinades, le sel de l'ironie, les sarcasmes de la folie seront, dans ce jour, le salaire de celui des élus du peuple qui l'aura trompé ou qui s'en sera fait mésestimer ou haïr. L'animosité particulière, les vengeances privées ne sont point à redouter; l'opinion elle-même feroit justice du téméraire détracteur d'un magistrat estimé.

C'est ainsi que par son caractère même, par sa gaieté naturelle, le peuple françois conservera ses droits et sa souveraineté ; on corrompt les tribunaux, on ne corrompt pas l'opinion. Nous osons le dire, ce seul jour de fête contiendra mieux les magistrats dans leur devoir, pendant le cours de l'année, que ne le feroientles lois même de Dracon et tous les tribunaux de France. La plus terrible et la plus profonde des armes françoises contre les François, c'est le ridicule: le plus politique des tribunaux, c'est celui de l'opinion; et si l'on veut approfondir cette idée et en combiner l'esprit avec le caractère national, on trouvera que cette fête de l'Opinion seule est le bouclier le plus efficace contre les abus et les usurpations de toute espèce.

Telle est la nature des cinq fêtes des sanculottides : tous les quatre ans, au terme de l'année bissextile, le sextidi ou sixième jour des sanculottides, des jeux nationaux seront célébrés. Cette époque d'un jour

RAPPORT DE FABRE d'ÉGLANTINE 20J

sera par excellence nommée la sanculottide, et c'est assurément le nom le plus analogue au rassemblement des .diverses portions du peuple françois, qui viendront de toutes les parties de la République célébrer à cette époque la liberté, l'égalité, cimenter dans leurs embrassemens la fraternité françoise, et jurer au nom de tous, sur l'autel de la Patrie, de vivre et de mourir libres et en braves sans-culottes. »

(Nous donnons ci-après /'Annuaire ou Calendrier de la République française, décrété le 5 octobre 1793, régularisé par la loi du 4 frimaire an II et appliqué jusqu'au 11 nivôse an XIV [i« janvier 1806] *.)

* Ce calendrier commençait le i« vendémiaire an I , c'est-àdire le 22 septembre 1792, date de la fondation de la République.

CALENDRIER REVOLUTIONNAIRE

Page 1