‹ Les almanachs de la RévolutionChapitre 53 sur 58 · CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE

LETTRE CCXCVII

(LA HARPE, Œuvres, édition Verdière, t. XII, p. 210-212) (V. page 24, ire partie : les Almanachs politiques.)

ous venons de voir un exemple, que je crois unique, d'une espèce de brigandage littéraire, dont l'impudence et le succès sont égalementremarquables. Un nommé Collot-d'Herbois s'est avisé de s'emparer d'une pièce de Voltaire, un drame en prose et en trois actes, intitulé la Mort de Socrate.

Ledit Collot en a changé le titre, parce qu'il en changeait aussi le dénouement, et l'a fait représenter au théâtre de Monsieur comme un ouvrage de lui ; et il l'a imprimé avec son nom à la tête, sous le titre de Procès de Socrate. Son intention était de faire de cette pièce une allusion à la procédure du Châtelet sur les attentats du 5 octobre, procédure qui venait d'être éteinte par un décret de l'Assemblée nationale. Il n'y avait rien là qui ressemblât le moins du monde à Socrate ; mais il s'agit de juges pervers

2l6 PIÈCES ANNEXES

contre lesquels le peuple se soulève à la fin de la pièce, et l'auteur s'est flatté que le public tournerait contre le Châtelet tout ce qu'on dit contre l'Aréopage et que cette disposition suffirait pour faire réussir la pièce. Il ne s'est pas trompé ; mais ce qui paraît presque inconcevable, c'est que personne n'a réclamé contre un plagiat aussi effronté. L'auteur, sans prendre aucune peine pour déguiser son larcin, s'est conduit comme ces voleurs qui se persuadent que le bien d'autrui est à eux. Dans une préface pleine de jactance, il parle de son ouvrage, de son succès brillant, et remarque seulement, comme par apostille, qu'il existe sur le même sujet une esquisse de Voltaire dont il a pris quelques traits pour faire son tableau; cette esquisse est précisément sa pièce en entier sans autre changement que celui de la dernière scène, où, donnant un démenti ridicule à l'histoire la plus connue, afin de se rapprocher de l'histoire du jour, il fait sauver Socrate par le peuple. D'ailleurs, ce sont les mêmes personnages, la même action, la même marche, le même dialogue de scène en scène à très peu de chose près ; c'est-à-dire qu'il a dérangé l'ordre de quelques scènes, la forme de quelques phrases : voilà tout, et c'est ce qu'il appelle son tableau. J'avoue que rien ne m'a jamais paru plus curieux, et que je n'ai pu le croire qu'en lisant les deux pièces à côté l'une de l'autre. Apparemment que le sieur Collot a cru que c'était là un des privilèges de la liberté, et c'est le cas de lui appliquer les deux vers de la Métromanie, en faisant comme lui et n'y changeant qu'un mot :

La liberté, Monsieur, a ses licences, mais Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets... »

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