ÉBOULEMENTS DE MONTAGNES
tes OU trop multipliées, détrempent les terrains argileux et occasionnent des éboulements de montagnes aussi eflfrayantsque gigantesques, commela chute du Rossberg, un des événements les plus considérables de ce genre, qui ensevelit Goldau et quatre autres villages. Les écroulements des Diablerets (1714 et 1749), dans les Hautes- Alpes Vaudoises, engloutirent des bergers et des troupeaux sous une couche de 300 mètres de débris. Au pied duBernina, du Rigi, de la Dent du Midi, on voit les vestiges de semblables catastrophes. Les Alpes Françaises nous offrent des exemples aussi remarquables.
Les éboulements de montagnes ne créent pas toujours des lacs plus ou moins temporaires comme le lac Saint- Laurent déjà cité; souvent ils ne font qu'ensevelir sous leurs débris d'immenses surfaces de terrains. Tel fut celui du mont Granier dont les escarpements terminent au nord la chaîne du Haut-du-Seuil, à Test du massif de la Grande-Chartreuse. En 1248, il engloutit une petite ville et cinq villages! Pour rappeler le souvenir de cette terrible catastrophe et peindre en même temps Taspect de ce terrain bouleversé, on a donné le nom d'Abîmes de Myans à ces amoncellements de débris.
Citons encore la destruction de la ville gallo-romaine de Tauretunum, située sur la rive méridionale du lac de Genève près de l'entrée du Valais. Elle fut anéantie ew 563 par un grand éboulement de rochers qui bouleversa profondément les eaux du lac ^
4 C/. Él. Reclus, La Terre, t. I, p. 200.
Enfin près des glaciers du mont Pourri ou Thuria (3788"), en Tarantaise, un pan énorme de la montagne de Sainte-Foy, composé de gneiss et de schistes cristallins décomposés, s'est écroulé en 1877, au pied de r Aiguille-Rouge (2966"*).
Dans les départements des Hautes et Basses-Alpes, au milieu des schistes noirsargilo-calcaires liasiques, très friables, du Dévoluy, du Champsaur et de tout le bassin duDrac, comme dans l'arrondissement de Barcelonnette, la vallée de TUbaye, etc., il ne se produit guère de ces grandioses catastrophes, mais les flancs de ces montagnes perméables, détrempés par les eaux sauvages et entraînés par elles, s'éboulent presque sans cesse, et les résultats de ces actions destructives multipliées, agissant sur des régions entières, ont des conséquences encore plus funestes. Non seulement les terres fertiles ne peuvent plus se maintenir sur les pentes, mais leurs masses pâteuses, chargées d'humidité, descendent en torrents boueux noirâtres auxquels on a donné le nom expressif de laves. Ces laves vont ensevelir, sous d'énormes cônes de déjection et sous dévastes nappes de débris, toutes les terres arables et cultivées qui faisaient la fortune de la région!
On ne pouvait se dispenser de combattre ce fléau qui ruinait deux départements alpins. Sous l'impulsion du gouvernement et sous la savante direction de l'Administration des Eaux et Forêts, la lutte a été commencée avec énergie et persévérance. De nombreux succès ont déjà couronné tant d'efforts. 11 ne reste plus
qu'à suivre la route ouverte *. Dans un autre volume nous reviendrons sur cette importante question.
Toutes les Alpes ne sont que des ruines ; les forces de la nature paraissent se combiner entre elles pour en modifier les formes et en abaisser le relief. C'est par des centaines et des milliers de kilomètres cubes qu'il faut évaluer les masses atteintes par ladénudation et emportées au loin par les eaux.
En moyenne nous pouvons supposer que le massif alpin pouvait avoir un millier de mètres de plus en hauteur et que l'altitude des crêtes et des pics devait être encore plus considérable. M. A. Favre estime que, autour du col des Encombres et dans les environs du mont Blanc ou d'Annecy, les démantèlements locaux pouvaient être évalués à plusieurs centaines de kilomètres cubes -.
De Saussure ^ considérait déjà la pyramide du Cervin (fig. 51), comme un témoin, resté debout, de l'ancienne élévation des Alpes.
Pour M. de Lapparent ^, le manque de failles dans le massif de la Jungfrau fait présumer qu'on est en face des parties profondes du terrain et que des dénudations
* Cf. Surell et Cézanne, Etude sur les torrents des Hautes-AlpeSy 1872. — Demontzey, Traité pratique du reboisement et du ga^onne^ ment des montagnes.
* A. Favre, Recherches géologiques, t. III, p. 151, t. II, 362. — Description géologique du canton de Genève y t. I, p. 137.
3 De Saussure, Voyage dans les Alpes, § 22, 44.
* De Lapparent, Traité de géologie, p. 1215.
DÉNUDATIONS. LAPIAZ. KARREN 249
énergiques ont dû emporter les masses supérieures, où les ruptures s'étaient faites pendant le soulèvement.
Les profils de chaque rocher se transforment sans interruption sous l'action des agents atmosphériques. Les surfaces planes elles-mêmes se creusent de mille sillons ; ce sont les lapia^ ou clapiers des Alpes Valaisanes, Vaudoises et Françaises ; les Allemands les appellent Karren. Les environs de la Karrenalp, près de Claris S présentent les plus beaux exemples de lapiaz de la chaîne des Alpes. Dans les chaînes secondaires des Alpes Françaises, tous les plateaux élevés, formés de calcaires néocomiens, présentent de superbes exemples de ces sillons irréguliers. Mais les terrains cristallins et surtout les roches granitoïdes, quoique plus difficilement attaquables par les agents atmosphériques, n'échappent pas à ces actions désagrégeantes et forment souvent des chaos de blocs, des mers de rochers.
Tout porte donc l'empreinte d'une destruction énergique qui vient s'ajouter aux efforts des glaciers et des eaux courantes pour renouveler la face des montagnes.
Moins que d'autres, les habitants de la vallée du Rhône ne sauraient nier Tintensité de ces dénudations dont ils ont pu en quelque sorte mesurer les résultats et apprécier la grandeur. De toutes parts ils sont entourés de débris roulés, arrachés aux Alpes et entraînés au loin par les eaux et les anciens glaciers. Souvent ils ont
* Heim, Ueber die Karrenfelder (Jarb. Schw. Âlpenclub, 1878, XIII, p. 421).
dbyGoogk
parcouru les plaines genevoises formées de débris alpins, les massifs caillouteux des plateaux du Lyonnais, du Dauphiné, du Comtat, de la Provence, et ils ont vu ces alluvions et ces terrains clastiques, venus des Alpes, s'épanouir largement dans la vaste plaine de la Crau et le Delta de la Camargue. Et nous ne parlons pas des sédiments plus fins, charriés par notre grand fleuve jusque dans les abîmes de la mer depuis des séries de siècles!
A combien de kilomètres cubes peuvent équivaloir ces débris fragmentaires ? Ce sont précisément ces gigantesques amas de roches brisées ou pulvérisées qu'il faudrait restituer aux Alpes pour leur rendre leur physionomie primitive, leurs altitudes anciennes, les profils imposants qu'elles avaient au moment de leur soulèvement ! Et des phénomènes analogues se sont passés dans toute la longueur de la chaîne jusque vers le bassin du Danube.
Une des causes principales de ces dénudations provient de la nature constitutive des roches alpines qui se prête facilement au travail incessant des agents atmosphériques. Les roches plus ou moins schisteuses, les gneiss, les micaschistes, les schistes cristallins qui occupent dans les Alpes une grande surface, sans parler des roches argileuses et calcaires, se laissent profondément pénétrer par Teau et la gelée et bien facilement dégrader. Comme leurs feuillets ou leurs bancs soulevés forment des angles prononcés avec l'horizon, les désagrégations de leurs masses s'accentuent de plus en plus.