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DES PRAIRIES

^, !•'. — Prairies artijQ.ciellep.

Les fourrages artificiels cultivés dans les Alpes sont, par ordre d'importance, le sainfoin, la luzerne, le trèfle et le fromental.

Le fromental, vulgairement appelé fenasse, donne lieu, dans la vallée du Drac, à une culture toute particulière qui est à signaler : mélangé au sainfoin, on le laisse sur pied jusqu'après la maturation des graines. On exporte celles-ci dans toute l'Europe, après avoir coupé les épis à la serpe. Ces prairies de fenasse sont très lucratives, elles produisent par hectare deux quintaux de graines valant 150 fr., plus 33 quintaux de foin et un pâturage. Il y a lieu défaire observer, toutefois, que leur foin n'est pas des meilleurs, puisque les tiges de fromental sans fleurs ni grains ne sont plus qu'une paille véritable.

La question de la propagation des prairies artificielles est d'importance capitale, car il faut toujours chercher la cause des abus pastoraux dans la pénurie des substances fourragères des vallées. « On ofibnserait moins les montagnes, m'ont dit souvent les paysans en leur pittoresque langage, surtout si Ton propageait la luzerne. » En Tarentaise et en Mau-

iOOXOMIK ALPKSTKI. 3

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Tienne, il n'y a qu'une voix pour affirmer qu'on supprimerait entièrement les céréales, si Ton arrivait à éviter les ravages de la cuscute.

La diffusion de bonnes semences fourragères parfaitement contrôlées rendra ce service. Ce sera Tœuvre des nombreux syndicats agricoles qui se sont formés récemment par ici, et y fonctionnent déjà avec le plus grand succès.

g H. — Prairies naturelles. — Catégrories diverses.

Les prairies naturelles sont préférables, en montagne, aux prés artificiels, en raison de leurs gazons plus touffus et résistants, presque inattaquables à la pluie et que n'interrompt jamais aucune alternance de culture. Elles se divisent dan^^ les Alpes en trois catégories distinctes :

Les prairies basses, fauchées deux fois annuellement, et fumées quelquefois ;

Les moyennes, fauchées une fois, et fumées aussi de temps à autre, mais bien plus rarement que les premières ;

Les hatUes, fauchées une fois, et qu'on ne fume jamais.

Les prairies de la première et de la seconde classe sont avantageuses toujours. Il y en a de la première catégorie dans toutes les grandes vallées, qui produisent jusqu'à 7,000 et même 10,000 kilogr. de foin par hectare.

Celles de la troisième catégorie sont, au contraire, toutes d'exploitation très coûteuse, nous le démontrerons tout à l'heure.

Au fauchage succède le pâturage des bêtes bovines, puis celui des moutons et brebis indigènes. Ces passages successifs d'espèces diverses ont leur raison d'être : tous les herbivores

n'ont pas les mêmes goûts ; les seconds venns mangent ce qu'ont refusé les premiers, on évite donc^ par cette habitude, un inconvénient qui se produit dans les pâturages livrés à une seule espèce d'animaux^ la propagation, au détriment des espèces préférées, des plantes laissées de côté par certains i

d'entre eux. Mais parfois on tolère encore sur les prairies le pâturage des moutons transhumants, après leur descente des montagnes, jusqu'à l'apparition des premières neiges. Ceci devient un grave abus, duquel dérivent les plus sérieux dommages.

g III. — Les prairies liautes.

Un des traits les plus caractéristiques de la culture herbagère des communes alpestres est certainement le fauchage des gazons composant notre troisième catégorie de prairies, ainsi que de notables étendues de terrains classés par les statistiques et le cadastre parmi les pâturages, et compris entre 1,800 et 2,600 mètres. Leur foin très parfumé, le plus riche de tous en matières azotées, est d'une valeur nutritive si élevée, qu'on le mélange ordinairement à d'autre fourrage moins fort pour en atténuer les effets. Mais son transport aux lieux de consommation ne peut s'opérer qu'à dos d'ânes ou de mulets, de là un prix de revient énorme.

A priori et sans aucun calcul, on devine que de pareilles exploitations ne sauraient être lucratives. II est de principe en effet que, même en plaine, les prés ne sont rémunérateurs qu'à la condition de fournir 1,500 kilogr. de foin sec à l'hectare. Comment donc retirerait-on un revenu net satisfaisant de prairies produisant à peine 700 à 800 kilogr., et inaccessibles à la plus légère charrette? Or, sur 300 communes méritant le nom de pastorales parmi celles situées au sud du Lau-

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taret, il n'y en a pas 30 qui ne se livrent à des exploitations de ce genre. Les résultats, si on les traduit en chiffres, ne s'accusent que par des valeurs négatives.

Dans le cas le plus favorable, entre minuit et 8 heures du soir, on descend 300 kilogr. en trois voyages à dos de mulets. Les frais sont alors les suivants :

Fauchage : une joamée d*homme 3 '75

Râtelage et bottelage : 2 journées de femme. . 4 50 Travail d'un mulet et d'un conducteur employés

pendant 20 heures à 0 fr. 50 c. Tune. ... 10 00

Total 18^25

soit 6 fr. 08 c. par quintal métrique.

Mais souvent un faucheur ne coupe pas plus d'un quintal par jour d'une herbe si courte qu'il faut la ramasser au balai, et réloignement ne permet pas de faire plus de deux voyages en vingt heures.

Il y a même des localités où, moyennant une taxe municipale de 2 fr., on n'hésite pas à faucher des gazons situés dans des précipices communaux des plus dangereux ; on s'accroche par des cordes au rocher, et l'on enlève la charge à dos d'homme.

En Savoie, cependant, on se tire d'affaire d'une façon plus industrieuse. — D'abord, en général, des chemins passables permettent de descendre à la fois 250 à 300 kilogr. avec des traîneaux à bras. Cela réduit les frais d'exploitation à 4 fr. par 100 kilogr. — Mais si les chemins font défaut, on réserve l'extraction des foins pour Tépoque des grandes neiges : l'herbe est rentrée en été dans des granges en bois construites à proximité des prairies fauchées, ou simplement entassée et dressée en meules sur des points accessibles en hiver; lorsqu'il y a 40

IJVRE 1*'. — LES FAITS. 37

à 50 centimètres de neige, les propriétaires partent tous en caravane dès le matin ; ils ouvrent des chemins et s'entr'aident dans ce travail périlleux ; le foin est lié en fagots de 150 à 400 kilogr. suivant la nature des lieux, puis tantôt lancé et roulé du haut en bas des pentes, tantôt descendu sur des traîneaux ou € barillons i qu'on dirige avec un bâton ferré. Cette opération ne s'exécute pas sans grandes difficultés, mais elle présente l'avantage de n'employer aucune bête de somme, et de se faire dans la morte-saison. — Enfin, dans plusieurs communes, on supprime tout transport en construisant, au centre des prairies hautes, des écuries où l'on fait consommer le foin disponible par quelques vaches qui restent là avec un ou deux domestiques jusqu'à Noël, ou même pendant tout l'hiver. Cette pratique est la plus avantageuse pour la montagne, puisqu'elle lui laisse l'engrais du bétail qu'elle a nourri.

Si l'on n'adopte aucun de ces trois derniers systèmes, on constate qu'en évaluant le prix des journées d'homme et de mulet au taux ordinaire des salaires, suivant la facilité d'opérer un, deux ou trois transports en vingt-quatre heures, le foin des prairies hautes coûte 6 à 9 fr. de frais, d'exploitation seuls. Or, il sera prouvé plus loin qu'en général un quintal de fourrage transformé en viande, laine ou lait rend généralement moins de 3 fr. L'exploitant exécute par conséquent des travaux évaluables à 6 fr. et plus, pour produire une marchandise qu'il revend 3 fr. et moins. La différence entre ces deux chiffres représente pour lui la valeur du fumier. Il paie donc ce dernier produit à des prix beaucoup trop élevés.

Ces exploitations anormales suggèrent les mêmes réflexions que la culture exagérée des céréales aux grandes altitudes, et c'est toujours le même moyen, l'irrigation du bas des monta-

gnes, qui les ferait supprimer, rîrrigation qui, en procurant à la population des provisions de foin suffisantes pour l'hiver à proximité des villages, permettrait de rendre au pâturage, leur destination naturelle, les prairies dont l'altitude excessive empêche de tirer des bénéfices.

Les ressources qui surgiraient de cette transformation, et de la mise en liberté de tant de bras et d'efforts travaillant à perte aujourd'hui, sont réellement incalculables.

g IV. — Cause principale de la ruine des communaux.

Nous avons énoncé maintenant tout ce qu'il faut connaître pour faire ressortir le cycle d'opérations qui ruinent lentement les communaux.

Les moutons nourris sur le communal pendant la journée, sont parqués pendant la nuit sur les prairies limitrophes; le foin de ces prairies est descendu dans les villages; il y est consommé en hiver en vue surtout de la production du fumier nécessaire aux champs de la vallée ; l'herbe d'en haut est donc bien chargée finalement de faire croître les céréales d'en bas. £t c'est bien là ce que prétend le montagnard alpin quand il dit : (c Le communal est fait pour engraisser le champ. r>

Supposez maintenant ces champs supprimés totalement ou en partie. Le bétail ne serait plus élevé qu'en vue de la rente. Les prairies basses substituées aux terres arables suffiraient pour de longues stabulations. Les prairies hatUes se transformeraient en pâturages particuliers qui, joints au communal, nourriraient sur place en été tout le bétail hiverné; chaque

saperficie pâturée recevrait Teugrais des animaux qu'elle nourrirait^ les communaux se restaureraient par là même avec leurs propres produits. On peut ajouter que l'abondance des engrais qui deviendraient disponibles dans les établesdes villages, parviendrait généralement à faire obtenir des superficies restreintes emblavées^ le même rendement que fournissaient auparavant des surfaces plus étendues.

g V. — Conversion des prairies hautes en pâturages.

La production brute des anciennes prairies hautes serat-elle diminuée par suite de leur conversion en pâturages? Non. ^expérience a démontré, en effets que malgré les pertes résultant dans les pâturages des surfaces couvertes par les déjections des animaux, de leurs courses plus ou moins désordonnées, du choix qu'ils font des plantes les plus succulentes en dédaignant les autres, un pâturage bien aménagé, et en quelque sorte cultivé, est plus productif qu'une prairie.

On a estimé jusqu'à 8 p. 100, la difiërence en faveur du pâturage. Cet excédent de valeur nutritive provient de ce que la croissance de l'herbe est d'autant plus rapide qu'elle est plus fréquemment coupée, et que la richesse des tiges en matières protéiques et hydrogénées est d'autant plus grande qu'elles sont plus jeunes.

Toutefois, la conversion dont nous parlons, vu le morcellement àe& prairies hautes, n'est possible qu'à une condition : c'est que l'on organise des sociétés fondées sur l'abandon par chaque particulier au pâturage commun de ses prés respectifs, en échange du droit d'entretenir sur la propriété sociale un nombre de têtes de bétail proportionnel à la contenance concédée.

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De nombreuses sociétés de ce genre se sont déjà formées et ont converti des prés appauvris^ d'exploitation difficile et non arrosables, en pâturages très productifs. Telle est Torigine des Alpes Guian et d'En-Haut à Cervières en Briançonnais, de la montagne de Nant-Pisse à la Thuille en Tarentaise, et des plus beaux alpages de Bourg-Saint-Maurice, dans lesquels se voient encore les ruines des anciens chalets, et dont les plans cadastraux représentent des centaines de parcelles.

Plus récemment, en 1888, a été organisé de la même façon Talpage de la Lozette à Valloires, avec le concours de l'administration des forêts, par deux propriétaires; il est formé de 180 parcelles particulières situées à 2,000 mètres, et d'une contenance totale de 180 hectares, qui dépendaient auparavant de 16 petits chalets. Comme conséquence, tous les communaux compris dans son bassin se trouvent dès maintenant sauvegardés. Ils ne sont plus pâturés que dans leurs bons endroits par les vaches que les exploitants entretiennent exclusivement, tandis qu'auparavant, ils étaient ravagés par les troupeaux de moutons que gardaient les seize précédents propriétaires.

^ VI. — Ooiape liàtive des prairies et leur fumure.

Les prairies alpines de toutes catégories donnent lieu encore à une autre observation importante : c'est qu'il serait possible d'en obtenir un revenu plus élevé, si l'on renonçait à r habitude de les faucher seulement après la formation des graines, sous prétexte d'en assurer la régénération.

Les herbes jeunes sont de beaucoup les plus riches en azote, en acide phosphorique et en potasse. Aussi le moment le plus propice à la coupe est-il déjà passé, quand la fructifi-

cation se trouve achevée. La graine mûre concentre en elle, il est vrai, tous les éléments essentiels que le reste de la plante a perdus; mais en revanche, après sa formation, les tiges sont devenues plus ligneuses et plus dures, partant moins facilement attaquables par les sucs digestifs; d'autre part, parmi les graines desséchées, beaucoup se perdent, et les autres se répartissent au hasard et ne profitent que d'une façon très inégale aux animaux de Tétable.

Ou est aussi d'avis généralement que les fauchages hâtifs accroissent la quantité de foin produite par Tensemblc des coupes, en arrêtant le travail de la fructification, qui absorbe une partie sensible de la force végétative au détriment des feuilles.

Enfin, ces mêmes fauchages tendent à faire disparaître les mauvaises espèces qui, pour la plupart, sont fort précoces et répandent leurs fruits de très bonne heure.

De toutes façons, on le voit, les coupes hâtives ne présentent que des avantages.

Si leur adoption déterminait des places vides, on y remédierait par des semis, ou plus simplement en retardant la fauchaison, de temps en temps, jusqu'après maturation des graines sur les parcelles en soufirance.

Mais à la condition que la végétation soit stimulée par Tarrosage et des engrais, deux phénomènes particuliers aux plantes fourragères pourvoiront toujours, sans le secours d'aucun ensemencement, h la régénération de la pelouse : on a remarqué que les espèces non vivaces, si elles ont été fauchées avant la maturité, se perpétuent jusqu'à ce qu'elles aient eu Toccasion de produire des graines ; quant aux plantes vivaces, elles se reproduisent par des germes nouveaux qui se développent autour du collet et remplacent les vieilles souches, de sorte que leur durée n'est en réalité limitée que par l'époque de l'épuisement du sol.

En Haute-Maurienne et sur tout le Mont-Cenis, on soigne

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les prairies hautes d*une façon remarquable. Les coupes hâtives sont en honneur, et Ton fume les prés jusqu'à 2,500 mètres. On se donne même la peine, pour fabriquer le fumier et le rendre plus facilement transportable à dos de mulet, de monter de la paille des villages dans les chalets.

Ces fumures sont rémunérées par une hauteur d'herbe de 50 centimètres, malgré la froidure, au lieu de 15 à 20 centimètres, comme ailleurs à altitude égale, et par une qualité supérieure des plantes.

§ VII. — Coupes bisannuelles.

Il n'est pas toujours possible de fumer des prairies pareillement situées. Le seul moyen alors de concilier à la fois la perpétuité de la végétation, l'amélioration du sol, et la coupe des fourrages en fleurs dans les prés secs les plus élevés, c'est de les aménager en un nombre de soles proportionnel à la fertilité des terrains, chaque sole devant rester successivement inexploitée pendant un an, tandis que les autres seront fauchées à l'époque de la floraison de la majorité des plantes.

Les avantages du réensemencement naturel, et ceux de l'engraissement du sol par les détritus végétaux des produits de toute une saison, se trouvent ainsi réunis sur chaque parcelle successivement. On ne perd rien en quantité, et les frais d'exploitation sont réduits de moitié, du tiers ou du quart, suivant que les coupes reviennent chaque deux, trois ou quatre ans, sur les mêmes points.

J'ai constaté l'eflScacité de cette méthode dans des montagnes d'exploitation difficile, où on laisse ici et là des fourrages sur pied faute de temps pour les enlever, comme dans celles de Val-Haute à Freyssinières dans l'Embrunais, d'Iseran, de Bissorte et de Tourmentié, territoires de Bonne val, Orelle

et Saint-Julien^ en Maurienne^ enfin dans les Beauges^ à Doucy, la Compote, Jarsy, etc..., où ces suspensions de coupes sont systématiquement et régulièrement pratiquées.

K Vm. — Rapport entre rexisteiice des prairies liautes et le nombre des animaux de rente.

Le rapprochement entre le nombre des bêtes de somme ou de trait de la Suisse, et celui des mêmes animaux dans nos Alpes françaises, la Savoie exceptée en raison de sa ressemblance avec la Suisse sous tous les rapports, exprime bien la différence entre les frais qu'occasionnent les cultures pastorales de chacun des deux pays : en Suisse, des prairies basses étendues, et de hauts pâturages en proportion, peu de bêtes de somme, et beaucoup d'animaux de rente ; dans nos Alpes, au contraire, peu de prairies et trop de céréales dans les vallées et sur les plateaux, beaucoup de bêtes de labour et de transport, peu de bêtes de rente.

J ai fait le calcul pour les Hautes- Alpes.

La population suisse composée de 2,400,000 habitants ne possède sur 4,037,000 hectares que 100,900 chevaux, tandis que les 116,000 habitants des Hautes- Alpes sur 559,000 hectares en entretiennent 20,900. Cela représente :

En Suisse :

Pour 1,000 hectares 25 chevaux ou mulets.

Pour 1,000 habitants .... 42 —

Dans les Hautes-Alpes :

Pour 1,000 hectares ..... 37 chevaux ou mulets.

Pour 1,000 habitants .... 180 —

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