Voir chap. VII
n'est nullement fondée. Heureusement, car le mouton est le seul animal approprié à Tutilisatibn de plus de la moitié des pelouses alpestres.
Le facteur le plus actif de la détérioration lente des pâturages de cette catégorie, qu on en soit bien persuadé, est tout autre : il consiste surtout dans la privation trop complète de cette fumure si efficace, dont nous ne cesserons pas de démontrer Timportance.
Les pâturages à moutons ne sauraient être fumés directement partout, il est vrai ; mais un instinct particulier pousse toujours les bêtes à laine à se coucher le soir vers les sommités, même lorsqu'elles sont dégazonnées. Ces lieux sont, en somme, très propices au répandage des déjections par l'écoulement naturel des eaux ; par conséquent, en laissant les bêtes à laine simplement libres d'obéir à cet instinct, on favorisera déjà considérablement Tamélioration des pâturages, ainsi que le prouve l'état de toutes les pelouses où les moutons sont abandonnés complètement à eux-mêmes, nuit et jour, en nombre modéré. On y constate bien des gaspillages d'herbes, mais les gazons j sont toujours complets.
Les bergers de certaines montagnes allèguent que la crainte de Tours et du loup les oblige à ramener les animaux tous les soirs coucher, sous leur surveillance, dans des parcs établis sur les parcelles les plus basses. Sur certains points des Alpes, en effet, le danger existe, tuais il est loin d'être général.
La comparaison des superbes pâturages à vaches suisses et savoisiens, méthodiquement fumés, et des pâturages à moutons de presque toutes les Alpes, qui ne reçoivent que les déjections répandues par le bétail chemin faisant et pendant une courte sieste à midi, rapproche donc des terrains qui ne sont nullement traités de la même façon et qui, de plus, différent complètement entre eux sous mille rapports, les premiers n'étant formés généralement que de pentes douces et
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de plateaux, les seconds, au contraire, de pentes rapides et sèches, infiniment plus difficiles à entretenir en bon état que les autres.
La fumure des communaux étant chose capitale, tous les règlements, au fur et à mesure que les circonstances le permettront, et tous les cahiers des charges d'adjudication devront la prescrire. Une fois qu'il en sera ainsi, d'agent de dégradation qu'il est aujourd'hui, le mouton deviendra alors cet instrument d'amélioration et de restauration qu'il a été en Angleterre, dans le Sutherland par exemple, « pays abominable de fondrières et de rochers décharnés, qui avait cessé d^être pittoresque à force de désolation ^, où cependant, rapporte L. de Lavergne : « à la suite de travaux intelligents, bruyères détruites, marais assainis, eaux distribuées le long des montagnes, un gazon fin et serré se mit à recouvrir les cimes les plus élevées, aussi bien que les vallées les plus profondes. Ce gazon primitif, dont la mince couche n'aurait pas tenu sous les pieds d'animaux plus lourds, s'améliorait et s'épaississait tous les jours, sous l'engrais qu'y transportaient d'eux-mêmes les moutons... Admirable propriété de l'espèce ovine, de se prêter à tous les sols et à tous les climats ! Richesse de l'Arabe dans les déserts sablonneux du Sahara ! Source de profits dans les rochers et les déserts voisins du pôle ! 1»
En résumé, aucun désastre n'est jamais occasionné par le mouton que s'il y a déjà commencement de dégradation ; sur les pelouses en bon état, il est inoffensif. Quoique paresseux et peu trotteur, il ne s'acharne pas du tout, comme on le dit si souvent, aux herbes qu'il broute, au point d'en arracher les racines. Pour peu qu'il trouve des tiges et des feuilles, il n'arrache absolument rien, à moins que les plantes ne soient à moitié déracinées déjà par les eaux. Quant à son habitude de brouter très près du collet, elle n'est que favorable à la
production des rejets de souche^ nous l'avons démontré déjà: tout cela est élémentaire, on est obligé de le répéter cependant, pour détruire des préjugés trop répandus.
En empêchant le pâturage prématuré, en dirigeant bien les troupeaux, en prescrivant le parcage sur le pâturage même, etc., c'est-à-dire en réglementant, en prenant des précautions et en cultivant, l'homme peut empêcher tout dégât et doit viser à faire du mouton un outil de régénération et d* amélioration alpestre.
Les différences apparentes entre les pâturages livrés aux diverses espèces de bétail proviennent de leur inclinaison, de l'altitude, de la richesse on de la pauvreté du sol et de la fumure. Elles s'expliquent par le concours de toutes ces circonstances, d'une façon autrement satisfaisante que par des considérations tirées de l'anatomie de la dent et du pied. Ne voit-on pas, d'ailleurs, souvent, sur les pentes rapides où vont par hasard des bêtes bovines, de profondes déchirures déterminées par leur glissement sur les gazons, bien plus dégradantes que celles provenant du mouton ?
L'exagération des frais de descente du fumier dans les vallées s'ajoute à ce qui précède, pour démontrer combien on ferait mieux de l'employer sur la montagne: 1,000 moutons, dans les 100 jours d'inalpage, fournissent 150 mètres cubes de fumier, qui se vendent 150 fr. sur place. On met de 6 à 12 heures pour venir chercher, à dos de mulets, 150 kilogr., soit 1/4 de mètre cube. 12 heures représentant un travail valant 6 fr., il en résulte que le mètre cube, payé dans la montagne 1 franc, revient dans la vallée à 13 fr. au moins et jusqu'à 25 fr. parfois.
Les MOUTONS EN FORÊT n'engendrent pas non plus les graves inconvénients qu'on leur reproche généralement, disons-le en passant. Dans les cantons défensables, c'est-à-dire là où
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bourgeons et feuilles sont au-dessus de leur portée^ ils ne sont pas plus à redouter que le gros bétail. Ils devraient même être utilisés immédiatement après les coupes de régénération dans les futaies ; ils aideraient à Tensemencement en rompant la dureté des couches superficielles et en éclaircissant la brosse. C'est ce que démontrent les semis épais de mélèzes et d'épicéas^ qui se développent si remarquablement sur les lisières des forêts, piétinées chaque année par les troupeaux de moutons lorsqu'ils gagnent les pâturages supérieurs.
g VIII. — Substitutioil de la vache au mouton dans ses rapports avec la pente et la constitution minéralogiqne .
Bien que les bêtes à laine soient parfaitement aptes à fertiliser, par leurs engrais si actifs et chauds, les pâturages les plus élevés et k herbes courtes, la substitution de la vache aux moutons n'en sera pas moins toujours une modification très heureuse, chaque fois qu'elle pourra s'accomplir naturellement, à l'aide d'une intelligente propagande en faveur des laiteries perfectionnées, et conduire la population à dédaigner, en quelque sorte, le revenu si minime des spéculations les plus pauvres sur les bêtes à laine et, finalement, à livrer au boisement beaucoup de pâturages ruinés qu'on leur abandonne. On ne doit viser cependant à cette substitution que dans certaines conditions que nous allons préciser.
La rapidité des pentes est un premier obstacle à la propagation de Fespèce bovine, le défaut de sources dans certaines montagnes en est un autre. Mais ce ne sont pas là les plus grands : en suivant toujours les mêmes courbes de niveau^ les vaches finissent par tracer sur les gazons les plus inclinés, pourvu que les pentes soient régulières, des sentiers horizon-
taux qui en rendent le parcours commode pour elles. Grâce h cette habitude^ toutes les pentes leur conviennent jusqu'à 60 p. 100; on en voit même en Savoie pâturer sur des pentes de 100 p. 100. Quant aux sources^ pour les remplacer^ on peut créer des citernes.
La base minéralogique est le point capital à étudier. Il faut retenir :
1'' Que les terrains contenant du calcaire^ seuls^ produisent des gazons abondants en légumineuses^ bien fournis^ assez riches pour Tengraissement et la laiterie^ et le gros bétail en général ; que si cependant ces calcaires sont très durs^ comme ceux que Ton trouve parfois dans le Jurassique supérieur^ mais surtout dans TUrgouien^ la végétation ne change pas de caractère^ mais Taridité qui en résulte exclut tout autre animal que le mouton ;
2'Que les sols cristallins et siliceux ne conviennent pas du tout pour Tengraissement, et sont créés surtout pour rélevage; que^ toutefois^ grâce à Tabondance des eaux^ ils peuvent à la rigueur nourrir des vaches; mais le lait y est plus maigre qu'ailleurs;
3* Que des modifications de détail pourront être apportées à ce qui existe^ mais que, dans l'ensemble du pays, la répartition créée par le temps et l'expérience subsistera toujours. Aujourd'hui déjà, on constate en effet que^ conformément aux indications de la nature^ le nombre des bêtes bovines dans les vallées alpestres est directement proportionnel à la faculté de désagrégation, à la friabilité des rochers et aux quantités de calcaires que la terre végétale contient. Il décroit insensiblement d'un terrain à l'autre^ tandis que le nombre des moutons s'élève dans une proportion inverse, suivant l'ordre que voici : schistes argilo-calcaires du Lias, schistes lustrés calcaréo-tal queux, gypses triasiques, grès à anthracites et nummulitiques, gneiss et micaschistes des terrains primitifs,
calcaires compactes du Jurassique supérieur et de TUrgonien^ Granulites et Protogines.
Notre description géologique du chapitre I" et notre connaissance de la topographie des Alpes nous conduisent à dire qu un quart de ces montagnes^ formé par la Savoie et le Queyras^ doit appartenir souverainement à Tespèce bovine; qu'une moitié^ comprenant le Briançonnais^ TEmbrunais^ le Champsaur^ le Vercors, etc., doit se partager également à peu près entre la vache et le mouton ; enfin que le quatrième quart, formé par le Dévoluy, les vallées de la Drôme, du Buëch, de la Bléone, etc., doit rester Tapanage du mouton.