‹ Les Alpes françaisesChapitre 40 sur 212 · Rem»e agricole de V Angleterre, ô* année. La Tréhonnais · texte numérisé non relu

Rem»e agricole de V Angleterre, ô* année. La Tréhonnais

raie de V Angleterre, ce magistral chapitre <«: Des Débouchés :?, où éclate, d'une façon si saisissante^ cette vérité que la richesse d'un pays est fille du débouché plutôt que de la fertilité du sol, que, par conséquent, une contrée parvenue à découvrir le produit qu'elle est le plus apte à obtenir économiquement, et à écouler aisément, a trouvé la voie du progrès et de la fortune. — Par le débouché, se sont métamorphosés de fond en comble : le Weald, malgré sa population pauvre, ignorante, impuissante par elle-même, à l'aide d'une « large infusion » de capitaux versés du dehors, — le pays de Galles, dont les montagnes les plus ingrates ont été mises en valeur par un bétail qui s'est développé et amélioré sans cesse, — le Glowcester et le Chester, — le Derby, pays très haut, défavorable aux céréales, improductif par nature, devenu l'une des a plus heureuses contrées de l'Angleterre d, depuis que ses montagnes s'adonnent à la production de bœufs et de fromages en énormes quantités, — le comté d'Ayr, pays de bruyères d'une inculture presque complète, transformé en <c une sorte d'Arcadie, par suite du perfectionnement de sa race de vaches, une des plus charmantes et des plus parfaites qui existent, d

En traversant le département de l'Ain, j'ai noté les heureuses modifications que les fruitières y ont opérées. Elles ont peut-être procuré plus d'aisance à notre population, m'a déclaré M. Carrier, secrétaire du comice agricole de Nantua, que les vignes, dans leurs temps de prospérité, aux pays vignobles. Autrefois, avant la création de bonnes routes, des chemins de fer, et l'amélioration de la navigation du Rhône, on s'occupait principalement de la production des grains; aujourd'hui, on n'y songe plus, on a converti le plus possible de champs en prairies artificielles, et l'on importe des blés. Les communes qui vendaient jadis deux cents voitures de foin au dehors, en achètent deux cents maintenant, leurs

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prairies artificielles en produisent encore deux cents : c'est une augmentation de 6^000 quintaux métriques, nécessaires au bétail que l'on entretient en plus. D'énormes quantités de fumier sont devenues disponibles^ elles permettent d'améliorer les plus mauvais terrains^ et de tirer des champs conservés 25 à 30 hectol., tandis qu'il y a 40 ans^ le chiffre de 8 à 10 hectol. n'était pas dépassé. En somme^ les fruitières ont introduit Taisance chez le propriétaire, enrichi le sol^ et perfectionné le bétail. On possède maintenant une race dont les sujets donnent jusqu'à 20 à 25 litres immédiatement après le vêlage, et rapportent 350 à 400 fr. par an. On ne trouve plus ni bœufs ni chevaux^ que là où ils sont absolument nécessaires pour de lourds transports^ ou la vidange des bois. On préfère la vache^ qui passe pour rapporter trois fois autant que le bœuf à l'engrais^ et six fois plus que l'élevage du cheval. Ces améliorations se sont accusées encore par une augmentation considérable de la valeur des fermes ; celles qui, avant l'institution des fruitières^ ne valaient pas plus de 15^000 fr., se vendent aujourd'hui 60,000 fr.

g IV. — Les fruitières et l'industrie domestique.

Une fois la fabrication fromagère implantée dans une contrée sous forme coopérative, l'industrie domestique s'y développe presque toujours rapidement, et vient remplir les loisirs que crée, pendant la saison de la stabulation, une vie pastorale bien entendue. Ce rapprochement est très intéressant pour les Alpes, car, seuls, des bénéfices industriels pourraient faire cesser, sans amoindrissement de revenu, les émigrations hivernales, si fâcheuses au point de vue des liens de la famille. — N'est-ce pas sur les plateaux forestiers et pasioraux les plus élevés du Jura, terre classique des fruitières.

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que nous trouvons les plus remarquables exemples d'industrie à domicile qui existent? Là 3^000 campagnards s'adonnent à la taille des pierres précieuses^ et 10^000 à l'horlogerie^ la lunetterie et la tournerie ; le pays, cependant^ n'est pas plus privilégié que les Alpes sous le rapport des matières premières ; car toutes celles-ci viennent de loin^ même les buis et les racines de bruyère que distribuent^ grossièrement ébauchés^ aux ouvriers à domicile^ les fabriques de Saint-Claude et de Morez^ ceux du Jura étant épuisés.

L'alliance de l'agriculture et de l'industrie est infiniment plus rare dans notre région alpestre. A peine y peut-on compter 4,000 travailleurs agricoles occupés accessoirement par des industries diverses, dont 3,500 hommes, 1,000 femmes, 500 enfants K Mais, des primes ou des subventions départementales pour faire venir des ouvriers-maîtres étrangers, ou envoyer des apprentis au dehors, pourvu qu'on les maintienne avec persévérance pendant un certain nombre d'années, sufiiraient probablement à donner l'essor voulu chez les populations de nos hautes vallées, qui sont toutes douées de qualités intellectuelles si heureuses. Les meubles sculptés qu'elles fabriquent pour leur propre usage, les dentelles de Tignes, les toiles de la Yallouise, les laines tricotées d'Arvieux, les vieilles serrures de Saint- Véran, d'un mécanisme et d'un cachet si remarquables, représentent autant d'exemples disséminés de petites industries, aujourd'hui somnolentes ou mortes, qui démontrent irréfutablement les bons résultats auxquels on pourrait arriver.

1. Dans ces chiffres ne sont pas comprises toutefois les femmes employées par la ganterie grenobloise, au nombre considérable de 12,000, mais qui appartiennent exclusivement au Graisivandan, au massif de la Chartreuse, au Vercors, au Lans, au Trièyes et au Bas-Oysans. Ces régions reçoivent des fabriques 1,450,000 fîr., sur lesquels 250,000 fr. restent entre les mains d'intermédiaires ruraux et 1,200,000 fr. parviennent aux travailleurs effectifs.

L'influence du développement de toute industrie sur la restauration des montagnes ne peut être Tobjet d'aucun doute. Puisque la plupart des versants^ dont le maintien sous un couvert d'arbres ou de gazon est reconnu nécessaire^ ont besoin de repos^ de «t mises en défends j>, pour se refaire spontanément ou avec le concours de Thomme^ il est évident que rien n'est plus utile, que de procurer à la population les moyens de se passer, pour vivre, de Texploitation d'une partie des hauteurs. Mathieu, dans la belle étude qu'il publia en 1865 sur le reboisement, n'a pas négligé cette face delà question, c L'élevage du mouton, dit-il, et subsidiairement de la chèvre, est à peu près la seule ressource des populations de la montagne ; toute mesure qui les mettra à même de s'en créer d'autres, sera un bienfait pour la contrée. En première ligne, se place l'établissement d'une bonne et complète viabilité, afin de développer l'industrie dans les vallées. » Et après lui, M. Ch. Broilliard, dans le même ordre d'idées, écrivait non moins justement : c La pauvreté engendre la misère, et celle-ci ruine les Alpes *. » C'est qu'en effet, contrairement aux populations aisées, qui s'attachent tout naturellement à conserver les sources de leur bien-être, des populations trop pauvres ne savent qu'épuiser le sol, découragées par son ingratitude. C'est pourquoi l'on entend si souvent les paysans des Alpes répéter textuellement ces mots tristement célèbres : a Après nous le déluge )», à propos des dévastations que commettent leurs troupeaux. Avec la volonté de reboiser et de regazon ner les pentes dénudées, il faut donc prendre aussi la résolution d'abolir la misère par tous les moyens, pour éteindre la cause la plus agissante des maux qu'il s'agit de combattre, non pas en vue d'une théorie vaine et sentimentale,

1. Du Rôle des pins et des mélèzes. {Revue des Deux-Mondes da 1*' avril 1S77.)

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mais d'un véritable axiome psychologique, énoncé ainsi dans V Esprit des lois: « L'effet des richesses d'un pays, c'est de mettre de Tambition dans tous les cœurs ; Teffet de la pauvreté est d'y faire naître le désespoir. »

§ V. — Tliéorie de l'influence des fruitières. Les déboucliés.

Nous avons constaté qu'en tout pays, les fruitières ont entraîné l'extension des prairies, la diminution des champs, des jachères, c'est-à-dire qu'elles ont engendré précisément les progrès les plus propres à seconder indirectement l'œuvre du reboisement et de la préservation des montagnes. Dans les Alpes, elles joueront ce même rôle de stimulant, d'aiguillon, et finalement, attacheront au sol natal une population en rapport avec sa fécondité, et chez laquelle ne tarderait pas à se développer l'esprit de conservation et d'amélioration.

Je pressens une objection, et j'y réponds d'avance : la théorie de l'influence des fruitières repose sur le maintien des prix actuels des fromages, se dit-on; mais en présence de l'accroissement, réellement extraordinaire, de la production fromagère dans ces derniers temps, une baisse notable des prix n'est-elle pas à craindre, et n'est-ce point inopportun de chercher à implanter l'association laitière dans des régions nouvelles?

On peut, croyons-nous, répondre négativement. Le fromage est l'aliment qui, sous le plus petit volume et au moindre prix, renferme le plus de matières alibiles. C'est lui qui fournit à l'homme, au meilleur marché, le plus d'azote alimentaire. Cette précieuse qualité le destine à jouer un rôle toujours plus important dans l'alimentation publique. L'ouvrier le sait bien. Le premier mets qu'il ajoute à son pain est

un morceau de fromage. Quant aux tables de luxe^ elles en consomment aussi de plus en plus^ au fur et à mesure que Torganisation d'usines spéciales fait disparaître les habitudes routinières, et parvient à créer des produits d'une saveur et d'une pureté inconnues jadis. Le développement de l'offre dont nous sommes témoins^ ne fait donc que répondre à un accroissement continu et bien justifié de la demande.

Ce n'est pas tout : les contrées à même de produire le fromage ne sont pas illimitées ; dans les pays chauds, non seulement sa fabrication ne réussit pas^ mais l'entretien de vaches laitières n'est même pas possible, pas plus que dans les régions très froides ; M. Samson a fixé l'aire des vaches entre les 43' et 53"" degrés de latitude. Les colonies européennes nous offriront donc sans cesse des débouchés infinis^ et, en Europe^ l'Angleterre dont la population augmente de 1,000 âmes par jour^ pendant que son territoire a atteint à peu près la limite de la production agricole^ nous ouvrira sans cesse un immense marché. Depuis vingt- cinq ans^ le nombre de ses troupeaux est resté presque stationnaire^ et ses importations de denrées alimentaires s'accroissent considérablement; pour les beurres et les fromages^ l'augmentation s'est faite dans la proportion de 1 à 6 *•

Un commerce nouveau doit encore agrandir les débouchés de notre laitage ; les navires qui nous apportent des viandes conservées d'Amérique^ recherchent en échange des denrées européennes^ parmi lesquelles les beurres et fromages français figurent au premier rang^ grâce aux appareils réfrigérants modernes^ qui leur permettent d'arriver au delà de l'Atlantique dans un état de fraîcheur parfaite.

Ajoutons que si l'agriculture progressiste cherche à étendre

1. Conférence de M. James Caird, au congrès de la science sociale en Angleterre de 1877. {Journal de l'Agriculture da 8 décembre 1877.)

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rélevage du bétail autour de nous, elle vise ailleurs, par des engrais Artificiels, à agrandir le domaine des céréales; que si, dans certaines parties du monde, le rapport des surfaces à blé aux surfaces pastorales diminue tous les jours, dans d'autres portions du globe, le contraire se produit : en Australie par exemple, aux États-Unis et en Russie. De ces modifications résultent des augmentations de prix sur les produits animaux, plus sensibles que sur ceux du règne végétal.

Enfin, quels que soient les prix que le commerce à venir nous réserve, on peut conseiller sans hésitation les fruitières, dans un pays où les cultivateurs déclarent d'un commun accord, que l'engraissement ne « rapporte plus rien », où elles détermineraient, nous le verrons, à des cours même très bas, une plus-value de 40 à 50 p. 100 sur les fourrages, et où la population trouverait pour elle-même un avantage énorme à augmenter, dans sa propre nourriture, la proportion du laitage et de ses dérivés. En Maurienne, plusieurs villages ont eu le bon esprit d'établir récemment des fruitières, non dans le but d'en vendre les produits, mais uniquement pour se procurer une partie de leur nourriture meilleure, et avec moins de peine. La diminution du rôle des céréales, et parallèlement Taccroissement de celui des corps gras dans Tali* mentation, est d'ailleurs un signe général des plus caractéristiques du développement de l'aisance : d'après Le Play, chez les ouvriers européens, suivant le degré de bien-être dont ils jouissent, le rapport de la dépense en céréales à la dépense totale de la nourriture de la famille, s'abaisse de la moitié jusqu'au treizième.

Avant la dernière crise agricole, c'est-à-dire dans la période de 1840 à 1880, jamais aucun arrêt ne s'est manifesté dans l'ascension des prix des produits laitiers européens, malgré l'accroissement de la fabrication. En France, dfansles vingt dernières années, notre exportation beurrière s'est éle-

vée de 50 à 100 millions de francs, tandis que, pour les fromages, Texportation ne dépasse pas six millions, et que Timportation atteint 20 à 25 millions. Il y a donc pour ceux-ci un gros vide intérieur à combler. Pour les Alpes en particulier, nos grandes villes du Midi et TAlgérie forment un débouché très important, en raison de Tusage considérable qiie font des fromages cuits, la marine et nos populations méridionales. Marseille seul achète chaque année 1,600,000 kilogr. de fromages, et rAlgérie n'en demande pas moins de 1,200,000 kilogr. à la France '.

Je termine ce chapitre en rapportant Topinion de la Société la plus autorisée, la Société nationale d'agriculture de France. A cette question, posée par le ministre dans une enquête ouverte devant elle en 1878 : « Quelles sont les améliorations et les réformes culturales qu'il est possible aux cultivateurs de réaliser immédiatement, pour accroître leurs profits et se mettre à l'abri des crises qui se produisent périodiquement? y> la Société répondit : « L'établissement de laiteries est surtout à conseiller, soit par des exploitations assez grandes elles-mêmes, soit au moyen d'associations dites Fruitières. »

? VI. — L'esprit d'association dans les Alpes.

On a coutume de dire sans réfléchir, que l'esprit d'association fait défaut dans les Alpes. Dans aucun pays, au contraire, on n'a l'habitude de s'entr'aider davantage; dans les villages les plus pauvres, il est de tradition de prêter ses bras à tour de rôle pour cultiver le champ de la veuve privée

1. Voir plud loin, chapitre XX, la consommation, en beurre, dn Midi et de l'Algérie.

de soutien, de reconstruire en commun les maisons incendiées, de s'imposer des journées volontaires pour la réparation des chemins^ des canaux construits en société par les ancêtres, etc., etc. Dans le Queyras et ses environs, presque chaque commune possède une société d*assurance mutuelle d'origine très ancienne, contre la mortalité des bêtes bovines et des mulets. Pas de statuts pour les régir, malgré cela point de conflit.

Ces coutumes admirables font ressortir l'esprit de solidarité et d'association qui anime, au fond, nos montagnards, et les a préparés de longue date à l'adoption de nouveaux progrès, pour peu qu'on les y incite.

La possibilité d'un succès complet ne saurait donc être mise en doute. Le chapitre suivant, consacré aux résultats acquis déjà dans les Alpes mêmes, va le prouver, et démontrer qu'il ne s'agit plus que de seconder persévéramment l'impulsion donnée.

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