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UNE CONFERENCE DANS LES ALPES

Un comité protestant lyonnais pria en 1876^ réconomiste Schatzmann, directeur de la station laitière de Lausanne^ de venir étudier sur place les moyens d'améliorer le sort des descendants des Yandois^ cantonnés dans la vallée de la Byaisse. Deux pasteurs raccompagnaient^ MM. Tournier et Brunel. Invité à me joindre à la délégation^ j'ai noté les conseils que donna à la population de Freyssinières, après deux jours d'exploration sur son territoire^ Talpiniste distingué^ dont les voyages^ les discours et les écrits populaires ont contribué si largement^ de 1860 à 1880^ au développement de la richesse des montagnes de sa patrie.

Sa courte mais substantielle conférence^ complètement d'accord avec les faits que j'ai exposés jusqu'ici, quoique vieille de vingt ans bientôt, reste appropriée aux trois quarts des communes de haute montagne, et n'y serait pas répétée sans profit.

<c Mes chers amis, ce qui m'a le plus étonné dans l'état agricole de votre vallée, dit Schatzmann, c'est l'étendue beaucoup trop considérable de vos champs; il en résulte pour vous des labeurs excessifs, des souffrances extrêmes, et d'énormes pertes. Fendant les trois ou quatre mois de l'été, vos travaux sont épouvantables, ils vous poussent & bout de

forces, et ruinent votre santé. Le morcellement de vos propriétés véritablement inouï, et tel, qu'on nous a fait voir ici et là des pieds de noyers appartenant à plusieurs familles, vient encore augmenter la quantité de travail, déjà si considérable, qu'exigeraient sans cela la pauvreté et l'altitude des terres. Restreignez donc vos labours, vous pourrez mieux entretenir votre bétail ; vous pourrez même Taugmenter.

Vous avez 450 bêtes bovines et 200 élèves ; vous en nourririez confortablement, si vous le vouliez, un tiers en plus, tout en obtenant par tête un rendement supérieur. Aujourd'hui, vos vaches ne recevant que le strict nécessaire pour les empêcher de mourir de faim, ne vous rapportent presque rien. On a trait, en notre présence, deux vaches ayant vêlé il y a quatre mois à peine, et deux chèvres ; ces quatre animaux ensemble n'ont fourni que 3 litres de lait ! Et cependant, votre petite race bovine possède des qualités naturelles précieuses, il ne lui manque que de la nourriture et des soins, pour procurer un fort rendement. Voici un exemple encourageant : j'en ai vu, dans le canton des Grisons, d'absolument semblables, qui rendaient seulement 4 litres et demi de lait après le vêlage, et ne pesaient que 350 kilogr. ; un jour un voyageur bavarois les remarqua, et en acheta 12 qu'il emmena chez lui; l'année suivante, celles-ci produisirent 12 litres, et atteignirent un poids de 600 kilogr. Quant an lait de vos vaches, il est de première qualité, car vos herbages sont très aromatiques.

Votre sol convient à la luzerne : cette planté, même sans arrosage, vous donnera de très bons résultats ; toutefois sans eau, elle vous sera plus difficile à cultiver. Faites le plus d'irrigations possibles.

 droite et à gauche de la vallée, en se rendant à Dormilhoose, on est frappé par la dénudation presque complète de versants immenses, qui n'offrent plus au regard en fait de vé-

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gétation^ que quelques maigres touffes de gazon éparses; la simple interdiction du parcours pendant 3 ou 4 ans^ suffirait pour permettre à la végétation de s'emparer de nouveau de ces terrains ; et les recouvrir de hautes herbes fauchables. Pourquoi n'adopteriez- vous pas cette mesure, qui ne vous imposerait que de légères et courtes privations? J'ai été souvent témoin, en Suisse, d'exemples de regazonnements opérés par ce procédé si simple. Soyez certains que la mise en défends produirait les plus féconds résultats.

Et sur ces pentes et ces plateaux d'une hauteur considérable, dont vous allez faucher les gazons au prix de tant de sueurs et de fatigues, si vous ne pouvez y faire pâturer le bétail, faites des meules : le foin mis en meule n'aura que plus de qualité au bout de quelque temps, et vous le descendrez en hiver sur des traîneaux. C'est la méthode qu'emploient nos montagnards de TOberland, pour s'approprier les herbes qu'ils Si^ipéllent wildheu, foin sauvage, situées en lieux escarpés, périlleux, inaccessibles au bétail de toute sorte, et qui seraient perdues si elles n'étaient fauchées.

Je dois aussi insister vivement pour que vous fauchiez vos prés en fleurs, au lieu de laisser, comme vous en avez l'habitude, les plantes perdre toutes leurs vertus, parla production de la graine. Aménagez pour cela régulièrement vos prairies hautes, comme celles analogues de la Suisse, que l'on ne fauche qu'une année sur deux, à l'époque de la floraison, et qu'on abandonne ensuite complètement à elles-mêmes l'année suivante.

Peut-être le moment n'est-il pas encore venu de créer une fromagerie par association : tout votre lait est nécessaire à la satisfaction du premier de vos besoins, celui d'une nourriture abondante et saine.

Mais je vous engage d'une façon toute particulière, à organiser de suite par actions, un autre genre de société, une so-

ciété de consommation, dans laquelle chacun de vous serait à la fois acheteur et débitant. Aujourd'hui, vous êtes forcés de payer très cher des denrées indispensables, chez les petits marchands auxquels vous vous adressez. Par le système que je vous propose, vous pourriez vous les procurer à très bon compte, en faisant des achats en grand. Les ventes se feraient à un taux légèrement plus élevé que les achats, de manière à assurer un certain dividende aux actionnaires. Vous aurez ainsi des farines supérieures à celles du pays, à meilleur marché que celles-ci. En Suisse, ces sociétés sont maintenant très répandues, et rendent les plus grands services.

Si vous n'adoptez pas à bref délai les progrès que je vous signale ; hélas ! qu'il me soit permis de vous le dire, bientôt il ne vous restera plus qu'une seule ressource, l'émigration ! y>

C'est sur l'urgence de l'organisation d'une société de consommation que Schatzmann a surtout insisté, avec beaucoup de raison. Les sociétés coopératives, en se propageant dans nos Alpes, seconderaient le mouvement le plus utile à déterminer, celui de Tagrandissement des prairies, et résolveraient d'une manière pratique la grosse objection que les paysans manquent rarement de soulever, lorsqu'on les engage à renoncer à la culture arable. Nous reconnaissons, disent-ils, que les champs ne nous rapportent rien, mais comment ferons-nous pour vivre, si nous cessons d'en cultiver ? Ce raisonnement était fondé à l'époque où le pays était dépourvu de voies de communications ; il n'est plus admissible aujourd'hui. La fondation d'un magasin coopératif dans les communes reculées, procurerait en première ligne aux habitants, farines, pain, riz, légumes secs, vins, graines, etc., à très bon marché, par la suppression des intermédiaires, dont l'inhabileté et le défaut de ressources pécuniaires, en même temps que V absence de concurrence, ont pour effet, dans les

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pays arriérés^ de renchérir jusqu'au triple les prix de détail, sur ceux en gros. La coopération contribuerait, par là même, à la formation ou à Taccroissement de Tépargne et du capital, sources de tous progrès. Les enquêtes dont les sociétés de consommation ont été l'objet, ont démontré que, bien administrées, elles pouvaient se contenter de vendre entre 2 à 5 p. 100 seulement au-dessus des prix d'achat, pour couvrir les frais de gestion, de transport et de déchet.

Complètement d'accord avec Schatzmann, j'ai placé cette conférence à la fin de ce livre, parce qu'elle résume bien tous les principaux fait^s que nous avons détaillés, et les remèdes que réclament les situations fâcheuses qu'il s'agit de modifier.

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