CHAPITRE VII
l'écriture automatique chez les hystériques
Ecriture automatique. — Définition. — Procédé nécessaire pour la provoquer. — Ses caractères, son exagération cliez les hystériques. — Son emploi. — Théorie. — L'écriture automatique ne consiste pas dans un simple réflexe d'idées. — Complexité du phénomène: expérience de M. Babinski. — Expérience de M. OnanoIT sur le temps de réaction. — Description générale des mouvements subconscients produits par des états psychologiques conscients. — Enregistrement de ces mouvements. — Influence de l'anesthésie sur leur développement. — Influence de l'intensité des excitations sur l'amplitude des mouvements.
La collaboration de plusieurs consciences, chez l'hystérique, se manifeste d'une façon tout à fait remarquable dans ce qu'on a appelé « l'écriture automatique » ; l'intérêt de ce phénomène se trouve encore augmenté par la fréquence avec laquelle il se produit dans un très grand nombre de circonstances, chez les spirites et même chez les sujets sains ; mais nulle part, croyons-nous, son mécanisme n'est aussi facile à étudier et à démontrer que chez les hystériques; aussi la question mérite-t-elle bien d'être traitée dans un chapitre distinct.
Nous avons déjà parlé de l'écriture automatique et notamment au chapitre iv, quand nous cherchions à démontrer l'existence du personnage subconscient pendant l'état
de veille. Rappelons brièvement les faits : nous avons vu que si on dirige la main anesthésique pour lui faire écrire un mot, la main répète ce mot; c'est un premier exemple d'écriture automatique; nous avons vu aussi que, dans une division de conscience produite par distraction, l'inconscient peut répondre par récriture aux questions qu'on lui pose à voix basse; c'est un second exemple d'écriture automatique, et ici, l'écriture est plus développée, car elle ne se contente pas de reproduire la question, elle y répond.
Dans les deux circonstances que nous rappelons, le mouvement de l'écriture sert de moyen d'expression au personnage inconscient et, de plus, il traduit des perceptions et des idées qui appartiennent à ce personnage, et que la conscience principale ne connaît pas. La séparation des consciences est complète, absolue.
Dans nos recherches actuelles, où nous étudions les relations des consciences distinctes, l'écriture automatique va jouer un rôle différent; elle va servir de trait d'union entre les deux consciences; l'idée à traduire appartient à l'une des consciences, et le mouvement graphique qui exprime cette idée appartient à l'autre. On le voit, c'est une collaboration.
Yoici comment l'expérience réalise cette collaboration. On prie Thystérique de penser pendant quelque temps à un objet, ou à un mot; on ne lui dit pas autre chose; on ne lui commande de rien écrire, car si cet ordre lui était donné, on provoquerait un acte volontaire du genre de ceux que nous venons d'étudier dans le chapitre précédent; en ce moment, ce n'est pas un mouvement que nous voulons étudier, mais une idée; pour que le but soit atteint, il est bon de choisir, parmi les idées qu'on suggère, une de celles qui ne contiennent pas une invitation motrice évidente; si par exemple on prie l'hystérique de penser à la personne avec qui elle vient de causer, à la lettre qu'elle vient de recevoir, ou à un autre souvenir du même genre, il est clair qu'on ne suscite pas en elle une idée d'acte à exécuter, mais un simple phénomène d'idéation.
Laissons-la s'absorber un moment dans son idée, puis glissons un crayon dans sa main insensible, qui lai est cachée derrière un écran; bientôt la main s'agite; elle serre le crayon, elle se met à écrire, et ce qu'elle écrit, c'est le mot pensé. Quand le sujet se représente, non pas un signe, mais un objet complet, comme une tête, une figure humaine, on voit parfois la main anesthésique qui cherche à tracer le dessin de ces objets, révélant ainsi à l'expérimentateur le fond intime de la pensée de son sujet.
Cette expérience, qui peut paraître délicate à réaliser, est au contraire très facile, et réussit chez beaucoup de malades qui ne présentent guère d'autres phénomènes de dédoublement mental. La traduction graphique d'un état de l'esprit par la personnalité secondaire doit donc être considérée comme un acte subconscient d'un ordre élémentaire chez les hystériques. Ainsi que nous l'avons dit, on peut reproduire l'expérience de l'écriture automatique chez une foule de personnes non hystériques; ce qui est spécial à l'hystérie, c'est l'exagération du phénomène; le mouvement est si net et pour ainsi dire si grossier que pour le voir il suffît de regarder la main insensible.
La figure 3 n'a d'autre intérêt que de montrer avec quelle facilité l'écriture automatique se manifeste. Une hystérique était assise dans le laboratoire, près d'une table; à quelques mètres, un robinet ouvert laissait tomber de l'eau avec bruit. On glisse un crayon dans la main droite anesthésique de la malade, sans qu'elle s'en aperçoive, et l'écriture traduit l'agacement que le bruit de l'eau lui causait.
Ainsi, l'écriture automatique peut exprimer soit les pensées qu'on suggère à l'hystérique, soit ses pensées volontaires; si sa main tient une plume ou un crayon, elle enregistre aussitôt rétat de conscience prédominant. Il n'est même pas besoin que l'idée soit obsédante, car il suffit que le sujet lise à haute voix pour que la plume se mette à écrire. Naturellement, la plume ne va pas aussi vite que la lecture; aussi, arrive-t-il généralement que l'écriture automatique trace seulement quelques mots du texte lu;
ici, c'est un mot entier, plus loin, une seule lettre, ou un chiffre. Quand le mot entier est écrit, il ne coïncide plus avec la lecture qui va toujours; le sujet est parfois arrivé deux ou trois lignes plus loin, quand la main achève d'écrire le mot; il y a donc simultanéité de deux pensées différentes. J'ai remarqué que souvent les sujets écrivent moins facilement pendant qu'on provoque à leur insu l'écriture
Fig. 3. — Écriture automatique d'une hystérique. Elle a écrit ; « C'est agaçant, cette fontaine. »
automatique; ils hésitent, s'arrêtent, paraissent troublés ou agacés, sans pouvoir en donner la raison.
Les mouvements automatiques sont, dans une certaine mesure, en relation avec l'intensité des pensées. Dès que la malade fait un effort intellectuel pour se rappeler, ou pour raisonner, ou pour deviner quelque chose, on voit sa main insensible, tenant un crayon, qui prend l'attitude nécessaire pour écrire ; dès que le problème est résolu ou abandonné, la main laisse tomber la plume et s'affaisse dans une attitude de résolution.
Dans tous les cas précédents, c'est une représentation mentale consciente qui provoque un mouvement subconscient. Fixons par un exemple le point où le phénomène reste conscient. On demande au sujet quel est son âge. Au moment où il va répondre, ou même quelques secondes avant qu'il réponde, la plume qu'on a eu le soin de glisser entre l'index et le pouce anesthésiques fait la même
réponse écrite. Le sujet a la représentation consciente de son âge, il n'a pas conscience de ce qu'il écrit. Le processus psycho-moteur est conscient dans sa première moitié, subconscient dans la seconde.
Si on s'en tenait à ce qui précède, on pourrait croire que l'écriture automatique consiste dans de simples mouvements réflexes produits par des idées. Il sera facile de montrer l'insuffisance de cette interprétation; en réalité, il y a dans toutes ces expériences deux pensées qui s'entrecroisent et collaborent l'une avec l'autre. Ainsi, le membre insensible ne commence à écrire, en général, que lorsqu'on a mis une plume entre les doigts. Tant que la main ne reçoit pas l'attitude nécessaire pour écrire, elle reste immobile, ou bien exécute des mouvements vagues, indéterminés, faciles à distinguer d'un mouvement graphique véritable. Chez quelques sujets, il est vrai, la main insensible écrit sans qu'on lui ait donné l'attitude nécessaire; elle écrit, à défaut de plume, avec le bout de son index, ce qui exige un mouvement tout différent. Ainsi Tattitude imprimée au membre change la forme de la réponse. Nous avons vu déjà un fait semblable dans les mouvements subconscients qui répondent à une sensation également subconsciente \ Cette influence de l'attitude est une première complication du phénomène.
En voici d'autres, comme le montre l'ingénieuse expérience qui a été imaginée par M. Babinski, et qu'il a bien voulu me communiquer ^ On demande au sujet, pris à l'état de veille, de penser à un chiffre ; puis on prend sa main insensible, et à son insu, par exemple derrière son dos, on lui soulève le doigt un certain nombre de fois; quand on arrive au chiffre pensé, le doigt se raidit, et indique ainsi le chiffre à l'expérimentateur. Inutile de remarquer que ce résultat ne peut guère s'exphquer par un