Asile d'aliénés, près de Nancy
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l'apporter seulement tout à l'heure ; elle va l'essayer ici même. »
« Tout cela est accepté, répété exactement, exécuté ponctuellement, toujours comme par une inspiration spontanée. Par convenance, elle se tourne vers le mur pour essayer mon soulier; elle le trouve un peu large, parce que je dis qu'il est un peu large et me le remet, parce que je dis qu'elle doit me le remettre.
« Enfin, sur ma suggestion, elle reporte le verre à la cuisine; à son retour, interrogée par M. F..., elle déclare qu'elle n'est pas sortie de la pièce où nous nous trouvons; qu'elle n'a rien bu, qu'il n'y a jamais eu de verre entre ses mains. Vainement on lui montre le cercle humide que le pied du verre a laissé sur la table; ce cercle, elle ne le voit pas, il n'y en a pas, on veut lui en faire accroire ! et alors, pour prouver son dire, elle passe, à plusieurs reprises, la main sur la table, faisant voler, sans les voir, les feuilles sur lesquelles je prends des notes et qui participent à mon privilège d'invisibilité; nul doute que, s'il y avait eu là un encrier, il n'eût été projeté sur le parquet.
« Pour mettre fin à cette série d'épreuves, je dis à haute voix : « Camille, vous allez me voir et m'en tendre. Je vous souffle sur les yeux. Vous vous portez maintenant fort bien. » Je suis à trois mètres d'elle, mais la suggestion opère; Camille passe, sans transition apparente, de l'état d'hallucination négative dans lequel l'avait plongée M. Liébeault, à l'état normal qui, pour elle, naturellement, s'accompagne d'une amnésie complète. Elle n'a aucune notion de tout ce qui vient de se passer; ces expériences nombreuses, variées de toute façon, ces hallucinations, ces paroles, ces actes dans lesquels elle a joué le principal rôle, tout cela est oubUé, tout cela, c'est pour elle le néant absolu. »
Les expériences de M. Pierre Janet sur cette question ne diflérent pas de celles de M. Liégeois par le fond, mais la forme en est plus curieuse et plus savante; M. Liégeois n'est amené que par le raisonnement à admettre une dua-
lité de personne; M. Janet nous fait voir le dédoublement; il nous fait assister au travail de deux consciences qui restent distinctes et qui s'ignorent.
Les procédés employés pour mettre en lumière la seconde conscience sont variés, mais le plus simple et le plus direct est toujours celui de la distraction. Nous en avons déjà tant parlé qu'il est oiseux d'insister longuement. Rappelons seulement qu'on occupe l'attention du sujet sur un point, par exemple en le faisant causer avec une autre personne, et que pendant qu'il est dans cet état de distraction, on lui parle à voix basse, et on convient avec lui qu'il répondra aux questions par l'écriture; de cette façon, sa personnalité se scinde en deux; il y a une conscience qui parle avec le premier interlocuteur, et une autre conscience qui échange des idées avec le second. Par ce procédé, l'expérimentateur peut connaître la seconde conscience, apprécier ses facultés et savoir en particulier ce qu'elle perçoit du monde extérieur. Si on opère pendant que le sujet a reçu une suggestion d'anesthésie systématique, on peut reconnaître facilement que la perception interdite a pris place dans la seconde conscience, et que tandis que la personnalité prime, celle qui parie, ne sait rien de l'objet invisible, la personnalité seconde peut souvent le décrire dans tous ses détails.
M. Pierre Janet est arrivé à faire cette observation, en appliquant la suggestion d'anesthésie à un objet pris dans une collection d'objets semblables; c'est du reste cette forme d'expérience qui est la plus instructive, car elle montre mieux que les autres combien l'anesthésie systématique a un mécanisme compliqué. Voici par exemple un sujet en somnambulisme auquel on montre cinq cartes blanches dont deux sont marquées d'une petite croix; on lui donne l'ordre de ne plus voir au réveil les cartes marquées d'une petite croix. Tandis que le sujet, c'est-à-dire sa personnalité principale obéit à la suggestion et voit au réveil seulement les trois cartes blanches, la seconde personnalité se comporte tout autrement; si on lui parle à voix
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basse et qu'on lui demande de décrire ce' qu'il y a sur les genoux, elle répond qu'il y a deux cartons marqués d'une petite croix. La même épreuve peut être répétée en substituant aux croix des points de repère beaucoup plus compliqués, qui exigeront pour être reconnus un calcul; par exemple, on peut suggérer au sujet de ne pas voir les carrés de papier, qui portent un chiffre pair," ou un muU tiple de six, etc. Le résultat de ces expériences est exactement le même que celui des précédentes, bien que la seconde conscience ne puisse pas se borner à un simple coup d'œil pour reconnaître la carte que l'autre conscience ne doit pas voir. Ceci nous prouve que cette seconde conscience peut faire acte de raisonnement. On a en outre varié les expériences de mille façons et toujours obtenu à peu près le même résultat.
Il est intéressant de remarquer à ce propos qu'il est possible, au moins chez certaines personnes, de provoquer de Fanesthésie systématique sans la suggérer directement. Quand on a donné un ordre en somnambuhsme, et que cet ordre doit être exécuté à l'état de veille, il arrive souvent, comme nous l'avons déjà dit plus haut, que pendant l'exécution de l'acte la personne se dédouble; une des consciences exécute l'acte, et l'autre conscience, la conscience principale de la veille, reste étrangère à l'expérience \ Le bras peut se lever, la main peut exécuter une opération compliquée sans que le moi normal en soit averti; on a vu parfois des sujets qui font ainsi une promenade sans s'en douter. Or, ce sont là de remarquables exemples d'anes- Ihésie systématique, produits par une voie indirecte, par une suggestion post-hypnotique. Celle-ci s'adresse au personnage inconscient; c'est lui qu'elle regarde, au moins chez les sujets dont nous parlons, de même que c'est lui qui, dans les cas où l'on suggère directement l'anesthésie, accapare les perceptions interdites; il n'est donc pas étonnant que le résultat soit à peu près le même ^
d. Voir p. 249.