‹ Les amants byzantins; romanChapitre 9 sur 37 · LA ROUTE DE L AMBRE · texte numérisé non relu

LA ROUTE DE L AMBRE

11 y avait déjà plus de quatre-vingts ans que le peuple de Novgorod, menacé par les guerriers d'Asie, avait appelé à son secours le farouche Rourik. Encouragés par son exemple, d'autres nobles warangiens avaient franchi la Baltique et brûlé leurs vaisseaux pour s'interdire le retour. Le long du Dnieper et du Don, entre le pays bulgare et les territoires des Petchénègues, ils s'étaient taillé des principautés et des royaumes qui subsistaient par la violence, s'enrichissaient par les pillages, grossissaient ou fondaient,

d'une saison à l'autre, selon l'audace des boïards et les caprices de la fortune. Les caravanes qui venaient du fond de l'Asie, pour apporter des tapis inestimables, les envoyés de l'abasside Mathi, khalife de Bagdad, ceux des Ikhchidites, ceux des Hamdanides, qui remontaient jusqu'à Memel pour en rapporter aux maîtres de l'Orient le mystérieux ambre jaune, guérisseur des maladies sans remède, provocateur d'amour, giron du principe de vie, achetaient cher aux vvarangiens le droit de monter jusqu'à la Baltique afin d'échanger leurs richesses. Ils payaient à l'aller, ils payaient au retour. Si bien que, à travers les forêts de bouleaux et la steppe déserte, la Route de l'Ambre circulait comme un fleuve magique, tour à tour couleur d'or et couleur de sang.

Dès qu'il eut franchi les marches baltiques, la Vistule, les marais de Minsk, à toutes les étapes de son chemin, Dromund commença de rencontrer des hommes qui parlaient comme lui la langue norraine. Us ne

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traînaient avec eux ni chariots, ni marmites. Ils ne faisaient pas bouillir la viande pour leurs repas. Ils plaçaient des tranches de cheval ou de gibier noir sur des charbons ardents. Sans tente, ils dormaient sur la terre, leur selle sous la tête, étendus sur des peaux. Ils avaient des poitrines larges, des cous de taureaux, des yeux bleus, des sourcils épais, des nez épatés, de longues moustaches. Les chefs laissaient croître sur leurs têtes rasées une mèche de cheveux en emblème de noblesse, et, à une de leurs oreilles, ils portaient des anneaux d'or enrichis de pierreries ou de perles.

Ils dirent à Dromund qu'ils faisaient partie de la Droujina de Sviastoslav, fils d'Olgala-Ghrétienne, tsar de Kiev, père des Ross. Ils lui proposèrent d'entrer dans sa warangue; ils lui contèrent les incursions qu'ils avaient faites avant la tutelle d'Olga sur les territoires des Petchénègues . Ils disaient les prisonniers crucifiés, les femmes empalées, les enfants suspendus, la tête en bas,

comme de but de flèches, les clous enfoncés dans les crânes.

Dromund feignit qu'il voulait demeurer avec eux. Il les accompagna jusqu'aux monts Petchora, en vue de Kiev; là, s'étant emparé d'une barque, il les quitta pendant leur sommeil, et, deux jours et deux nuits, il s'abandonna au cours du fleuve.

Comme il serrait de près la rive orientale, il croisa un étrange navire qui, à force de rames, remontait vers la capitale d'Olga,

Cette barque avait la forme d'un sabot qui eût été terminé en pointe et relevé par les deux bouts. Elle était si profonde et si laige que douze hommes y tenaient à l'aise, et cependant elle avait été creusée dans un seul tronc d'arbre. C'était un de ces « monoxylons » que les guerriers ross emportaient dans leurs expéditions. Quand la pente des rapides rendait la navigation impossible, ou que les détours du fleuve ralentissaient leur marche, les guerriers tiraient ces barques

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hors de l'eau, les chargeaient sur leurs épaules, puis ils prenaient, au plus court, à travers la steppe ou les forêts.

Dromund avait mis la main sur ses sourcils pour abriter sa vue. Il distingua clairement huit Ross qui manœuvraient les rames, deux autres voyageurs étaient ormes de lances. Entre eux, vêtu de façon magnifique, tenant en travers de ses genoux un rouleau de parchemin, un personnage était assis sur un coussin. Mais l'homme qui était debout à l'arrière de la barque et qui manœuvrait l'aviron du gouvernail ne portait pas le casque pointu des Ross. Comme Dromund lui-même, il était coiffé du heaume à double cornes qui, pour ceux de Norvège, figure le serpent Jormougandour.

Tout en appuyant sur l'aviron, ce batelier chantait en langue norraine :

« — Les siècles ne faisaient que commencer lorsque vivait Ymer. L'Océan avec ses sables innombrables, l'Océan avec ses flots glacés, dans ce temps-là n'existait point. Il n'y

avait pas de terre, il n'y avait pas de ciel, rien qu'un vaste abîme sans verdure. »

En entendant la chanson sacrée pour ceux de son pays, Dromund oublia que la prudence lui conseillait de rester tapi dans les roseaux. D'une secousse de rame, il poussa son léger bateau dans le courant du fleuve et, debout sur le banc, à pleine voix il cria :

— Lorsque vivait Ymer!...

Aussitôt les Ross qui ramaient dans le monoxylon suspendirent leurs avirons, les deux porte-piques se levèrent avec des gestes menaçants, et, dans un mouvement d'efl'roi, le personnage doré qui tenait le rouleau se tourna vers le conducteur de la barque.

Le pilote avait hérissé ses sourcils. Il demanda :

— Toi qui réponds comme un écho à la chanson du guerrier, qui es-tu?

— Un enfant du fiord,

— Tu viens de Norvège ?

— Je l'ai quittée quand la nuit d'hiver commençait.

— Et tu vas?

— A Byzance.

— Seul dans ton bateau ?

— L'oracle m'a mis dans le chemin...

— Dis qu'il t'a placé sur le nôtre. Thor lui-même ne franchirait pas tout seul les rapides que nous avons dépassés.

— Ma destinée est écrite...

— Veux-tu partager la nôtre?

— Vous remontez vers le Nord...

— Mais nous redescendrons demain...

— Vers le Midi?

— Vers Byzance...

— Alors ce sont les Ases qui t'envoient... Et, ayant accosté le monoxylon, Dromund

enjamba le bordage des Ross. L'homme assis sur le banc le contemplait avec une curiosité encore inquiète.

C'était un de ces protospathaires que le futur empereur Romain s'était hâté d'envoyer dans toutes les directions lorsque les archimédecins palatins lui avaient affirmé que son père, l'autocrator Constantin, dit

le Porphyrogénète, ne verrait pas se lever la lune nouvelle. Sous prétexte d'aller demander des prières aux amis de l'Autocrator, Romain avait mis en route tous les patrices, tous les spathaires, tous les mandatores, tous les basilikoi que l'ancienneté de leur charge désignait pour ces légations. Les hauts fonctionnaires provinciaux, les stratèges des thèmes, les chefs des topotérésies, les gouverneurs des clisures, les châtelains des grandes forteresses frontières, les domestiques d'Orient, les généralissimes des armées d'Europe et d'Asie, les grands drongiaires qui commandaient les escadres d'Adriatique et d'Archipel, étaient avertis que l'empire allait changer de maître.

En souvenir des relations affectueuses qui avaient uni la tsarine Olga et le basileus mourant, Romain avait voulu lui envoyer, jusqu'à sa lointaine capitale de Kiev, un légat chargé d'une lettre, écrite en majuscules d'argent, dont la bulle pesait dix-huit sous d'or. R n'était question que de réclamer pour

l'agonisant les prières de cette princesse warangienne, qui, sous le règne de Constantin, n'avait pas craint de descendre jusqu'à Byzance, et avait reçu le baptême des mains du patriarche Polyeucte; mais, en même temps, le nouvel Autocralor voulait décourager les espérances qu'une mort d'empereur pouvait exciter chez ces Ross indomptés. Romain promettait de continuer à Olga l'appui moral que, sous le règne de Constantin, elle avait trouvé à B^^zance.

Toutes ces combinaisons étaient inconnues au géant norvégien qui gouvernait le monoxylon. En peu de mots il expliqua à Dromund qu'il servait en qualité de mercenaire warangien dans une compagnie de garde palatine. Son chef était le Normand Angul. Lui-même se nommait Harald, Harald d'Haukéli. On l'avait désigné pour accompagner le protospathaire jusqu'à Kiev, parce qu'il était bon pilote ayant longtemps navigué sur le Dnieper aux gages d'un boïard des Ross.

— Si tu veux entrer dans la warangue

d'Angul, dit Harald à son compagnon, elle le sera ouverte. Le nouveau basileus se méfie de ses gardes byzantines. Il n'a d'amitié que pour ses loups de Norvège, et il paie, largement, leurs services.

— La warangue d'Angul?... répondit Dromund en hochant la tête.

— Angul, qui jadis naviguait avec le wiking Olafson...

— Il y a longtemps que cet homme a quitté sa barque pour venir commander la garde de ton Autocrator ?

— A peu près deux ans, dit Harald.

— Deux ans... répéta Dromund.

Et sa pensée alla se perdre dans le sillon de la barque.

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