LE DESTIN
C'était l'heure où, après la chaleur du jour, la jeunesse élégante de la Ville-Reine venait dans cette partie des jardins, toujours ouverte au public. Là se produisaient les modes nouvelles et les fraîches liaisons. Les maris n'y paraissaient pas. La place appartenait aux désœuvrés et aux coquettes.
Eudoxie aimait à se montrer sur cette promenade, au milieu de ses adorateurs.
Irène ne la fréquentait guère, et son amie eut quelque peine à lui persuader qu'elle l'accompagnerait ce jour-là.
— Je suis sûre, disait Irène, qu'un sincère amour m'aurait donné toutes les audaces, mais mon cœur est détruit. Dès lors, à quoi bon tourmenter mon mari par des soupçons inutiles? Le calme dans l'indifférence est le seul bien auquel j'aspire...
Elle fit pourtant ce qu'on lui demandait par complaisance gracieuse et pour dissiper la mélancolie où l'avait plongée l'enlèvement des princesses.
Dès qu'on fut dans les jardins, Troilus prit affectueusement sa sœur sous le bras :
— Chère Irène, dit-il, aide-moi à persuader ta capricieuse amie : dis-lui tout le bien que tu penses de moi et tout celui que tu n'en penses pas. Affirme que si une vertu surnaturelle n'avait pas tant de part dans tes desseins, tu serais tombée amoureuse de Troilus, tout ton frère qu'il est.
Il riait, mais Agathias détourna vers soi le visage et l'attention d'Irène, et il dit, en la tirant par l'autre bras :
— Ma chère sœur, Eudoxie nous a répété
que tu étais sa conseillère; voici l'occasion de prouver qu'elle ne t'estime pas sans cause. Son Chœrina lui fait du tort à la longue, et c'est avec justice qu'on regarde de travers une femme de sa tournure, qui, dans un homme, feint d'estimer seulement le crédit et la conversation. Quand le Ciel eut la sage pensée de faire si tôt de ton amie une veuve irrésistible, il a marqué sa volonté qu'elle mît son indépendance à notre amoureux service.
Et comme Eudoxie se retournait pour sourire, les jumeaux l'assaillirent de leurs supplications à la fois :
— Que vous sert d'avoir un amant, si vous lui restez fidèle ?
— L'amour aime échanger de nid...
— Il vient, il part dans un coup d'aile...
— On s'adore...
— On se quitte...
— On pleure...
— Et c'est exquis 1
Leurs gestes joyeux faisaient voler comme
des ailes la fine laine de leurs manteaux. Eux-mêmes ils semblaient ces oiseaux légers qui se penchent sur les fontaines pour y boire et qui s'envolent sitôt rafraîchis.
Certes, Eudoxie était de leur famille inconstante ; une parole lui détachait le cœur, un caprice l'emportait, comme un nuage, vers de nouveaux horizons. Mais elle n'était pas prête à s'arrêter encore dans un choix et elle répondit, en badinant :
— Tu te tais, Irène, et je t'approuve. Tu es la dernière personne du monde dont j'accepterais la leçon. Celle qui s'estmise hors des atteintes de l'amour n'a pas de crédit, quand elle conseille aux autres de le servir. On la confond, par le rappel de sa propre constance, et Dieu sait que la tienne est injustifiable 1 Tes frères prétendent t'aimer? Ignorent-ils ce que dit de toi la rumeur publique? Elle est lasse de louer ta sagesse. Elle répand à ton sujet deux légendes également fâcheuses : ou que tu n'as pas de cœur, ou que Nicéphore le tient.
La sage Irène sourit avec mélancolie :
— Nicéphore est, dit-elle, un mari comme il y en a tant. Il m'a dans sa maison comme un objet de luxe, dont d'autres savent le prix. Que n'a-t-il été pour moi, un père indulgent ! J'aurais tendrement tressé sa barbe grise. Il s'est fait geôlier, quand je ne songeais pas à m'évader ; il n'a pas compris que j'attends une seule visite : celle de l'Ange qui fermera mes yeux...
Elle avait parlé avec une émotion si harmonieuse, que les trois fous s'arrêtèrent de rire, et Eudoxie répartit avec douceur :
— Ce miracle que tu attends de la Mort, dès ici bas, l'Amour le pourrait faire...
Irène répondit :"
— J'y ai songé et, je l'avoue, autrefois mes yeux, parmi ceux qui me courtisent, ont cherché un homme que je pourrais aimer. J'étais prête à me donner entière, mais j'ai bien vu que de mon âme personne n'en voulait. J'ai eu peur de cette ivresse de plaisir qui, à vous, est toute votre vie ; j'ai préféré mes larmes.
Eudoxie fit une moue si plaisante, que le sérieux des deux frères n'y résista point.
— Où es-tu née? demanda- t-elle.
Sans fâcherie, Irène répondit :
— A Milet.
— Tu mens I Tu n'as pas vu le jour sur cette terre chaude qui s'ouvre aux rayons du soleil, afin de le mieux aimer ; tu as vu le jour au pays mélancolique de la lune ; ta mère t'a conçue dans les caresses de quelque guerrier du Nord qui portait une aigrette de neige à son cimier !
Ils étaient arrivés en cet endroit où les jardins dominaient le quai de Boucoléon, à cette place infamante où, enchaînés aux poteaux, les deux warangiens attendaient l'heure du supplice. Gomme on approchait de la balustrade ils entendirent le chant de Dromund.
Les yeux levés vers le soleil couchant, l'homme achevait sa strophe funèbre. La voix de neige montait, pure tout ensemble et pleine, dans l'ardeur de la foi.
Le chant disait ;
Dans la chambre de diamant Où le lit de noce étincelle, La Walkyrie et son amant Brûlent d'une ardeur éternelle.
Le baiser guérit leur tourment !
Irène s'était arrêtée, les yeux perdus.
— Écoutez, dit-elle.
La voix reprit :
Leurs deux âmes sont confondues Comme deux feux en un éclair Et, dans des ardeurs éperdues, Se cherchent sous les gorges nues, Leurs cœurs plus unis que leur chair 1
IRENE ET DROMUND
La journée finissait. Derrière les coupoles du Grand Palais le soleil commençait de baisser ; ses obliques rayons passaient pardessus les toits de Boucoléon ; ils accrochaient des aigrettes de lumière aux cordages des innombrables navires, et, de l'autre côté du Bosphore, venaient mourir dans des caresses qui donnaient aux palais, épars entre les hêtres, des languissances de Lédas, pâmées sous des baisers de cygnes.
Au delà des navires, Irène regardait trembler la mer.
Immobile pendant les heures chaudes, le Bosphore perdait cette solidité lapidaire qui faisait songer à un pont d'azur. Le frisson du soir lui rendait la vie, et, tout de même, il parut à Irène que son âme s'émouvait, elle aussi, sous un souffle, sorti elle ne savait d'où.
Il venait de cette voix dont la mâle mélancolie, au milieu de toutes ces joies finissantes, plaisirs mondains de la journée, éclat des jardins et des fleurs, ivresses des soldats, agonie du soleil, disait la certitude que quelque chose survit à la mort du jour, à l'épuisement du plaisir, à la rentrée dans les ténèbres.
Avec une involontaire ardeur, qui était comme un soupir de son âme, elle demanda :
— Quelle est cette voix ?
Déjà Eudoxie s'était penchée sur la balustrade.
Elle se redressa disant :
— La chanson est mâle et le chanteur est beau!... Troilus, mon amour, va demander
au soldat qui les garde, pourquoi ces deux barbares sont enchaînés ?
L'obéissant jeune homme descendit l'escalier avec un noble mouvement de son léger manteau. Sans doute il espérait qu'Eudoxie allait l'épier et qu'il la frapperait agréablement par son élégance. Mais tout l'intérêt de la curieuse se portait sur les deux soldats. Elle n'admira point l'assurance avec laquelle Troilus fit reculer la foule des petites gens, badauds et parasites, qui formaient une couronne autour des poteaux d'infamie. Elle était comme les enfants pressés de renseigner leur désir ; elle lui cria du haut du balcon :
— Qui sont-ils ?
— Des Normands...
— Ils ont volé ?
— Ils ont tué...
— On va les marquer au fer ?...
— Ils seront passés par les haches.
— Tout à l'heure ?
— Ici même...
Eudoxie battit des mains et se tournant vers sa compagne :
— 0 Irène, demeurons pour les voir supplicier... On dit qu'ils s'agenouillent avec un courage magnifique, et que, après la hache, le sourire persiste sur leurs lèvres retroussées...
— Pauvres gens 1 dit Irène, ils meurent bien loin de leur pays. Allons leur porter quelques paroles qui soient douces...
La première, elle s'engagea dans l'escalier. Elle allait vers la voix qui avait chanté, comme la limaille à l'acier magnétique. Un nuage lui cachait ses compagnons surpris, les gens du port, étonnés de son passage, Harald lui-même, assis au pied du premier poteau. Elle allait vers Dromund, naturellement, avec cette facilité qui est un des charmes du songe.
Quand elle fut devant lui, elle le considéra.
Le visage du soldat était aussi immobile que son torse. Les muscles de ses bras, croisés sur la poitrine, obligeaient la cotte
de mailles à onduler. Son casque surhaussait sa taille prodigieuse, et ses yeux, clairs comme la mer Scandinave, regardaient fixement devant soi, encore pleins de la vision odinique.
Irène aperçut dans cet azur limpide le reflet d'un ciel inconnu.
Elle demanda :
— Homme, j'aime ton chant et ton noble courage... Quel est ton nom?
— Dromund...
— Ce soir, tu dois mourir ?
— Je le sais, que m'importe 1
— Tu ne regrettes rien en ce monde ?
— Non, rien.
— Et sur toi, nul ne gémira ?
— Personne.
— Nulle femme ne baisera sur le front ta tête du corps séparée ?
— Les bêtes me dévoreront...
11 rit à cette vision familière : les chiens de Byzance se partageant un cadavre sous la lune.
Que lui importait qu'une hétairie barbare prît son corps pour en faire un but de flèches, que la meute impériale le déchirât en lambeaux, qu'un matelot de Boucoléon le jetât dans la mer, ou qu'un magicien d'Asie lui arrachât le cœur pour le perforer dans ses conjurations ?Plus il aurait sur lui de sang et de meurtrissures, plus il serait pour les hôtes du Wahal un objet d'admiration et d'amour.
Irène sentit son indifférence et elle pleura:
— On n'insultera pas à ta dépouille sanglante... Je la réclamerai, ô Dromund, avec des larmes...
Elle s'attendrissait comme s'il eût été un frère, un amant, le compagnon de toute sa vie. L'amour qui naissait pour elle sur ce seuil de la mort, avait déjà un passé et des souvenirs. Il avait eu, comme toutes les amours, une aurore de douceur et d'espérance ; il avait grandi dans le tumulte des sens, dans les ivresses de la possession ; il avait traversé ces heures tragiques où les fatalités
iOO LES AMANTS BYZANTINS
du destin, les lois, les jalousies, la haine des hommes, troublent ces minutes uniques que des amants pourraient vivre sur la terre, aux bras l'un de l'autre ; il avait vu l'espoir s'envoler, la nuit se faire, les remords et les châtiments surgir ; il avait résisté à tant d'assauts... Et, maintenant, voici qu'elle était là, devant lui, tendant les bras, le suppliant de ne pas oublier, de ne pas détourner ses yeux de la terre où elle allait rester veuve, pour les attacher sur la vision paradisiaque, qui déjà, lui, l'occupait, le consolait de tout, le détachait d'elle...
Sans que le soldat eût fait un mouvement, l'expression de son visage avait changé. Ses claires prunelles ne fixaient plus seulement Irène : il la voyait.
Suspendus comme ils étaient, l'un devant l'autre, indépendants du lieu et de l'heure, ils entendaient derrière les mots la naturelle musique de leurs pensées. Le soldat ne s'offensa point de cette pitié de femme qui s'attendrissait sur son sort. C'était un rafraî-
chissement qui lui venait sur la route. Il l'eut faite sans boire, mais le geste qui tendait la coupe était un mouvement de grâce, et il s'arrêta pour sourire.
Ce fut sur son mâle visage comme une enfance qui renaissait. Afin de la regarder de plus près, il inclina un peu la têle, et, satisfait de la vision qui, pour lui, surgissait du pavé de Byzance avant que la nuit l'enveloppât pour toujours, il prononça :
— Femme, joyeusement j'allais quitter la vie pour m'asseoir, en héros, à la table d'Odin, mais tu m'es apparue et mes yeux emporteront dans la mort le regret de ton visage...