‹ Les amants byzantins; romanChapitre 16 sur 37 · LE RACHAT · texte numérisé non relu

LE RACHAT

Si l'amour isolait Irène du reste de la terre, il était déjà trop éclatant pour qu'il n'apparût pas à d'autres yeux comme un objet de surprise et de raillerie.

— Parbleu ! s'écria Troilus, je ne m'étonne pas que ces barbares nous aient volé plus d'une maîtresse I Ils ont les langues aussi déliées que leurs avirons, ce n'est pas seulement avec le javelot qu'ils s'entendent à toucher un cœur... Qu'en dis-tu, ma sœur chérie ?

Irène n'entendit pas la moquerie cachée

dans ces paroles. Elle répondit d'une voix qui n'était que l'écho de sa décision intérieure :

— Mes amis, il faut arracher cet homme au supplice. Où sont ses juges, que j'aille les implorer?... Où sont les parents du mort, que je les désintéresse?...

Quand Eudoxie et les jumeaux eurent ri à leur loisir, Agathias dit :

— Il n'est pas nécessaire que tu te compromettes pour un début, si ouvertement.

Tes frères, Irène, paieront pour toi la rançon. Tu sais qu'ils se contenteront d'un courtage léger sur l'affaire...

Il mit la main à l'épaule du soldat qui gardait les prisonniers.

— Holà I dit-il, sais-tu quelque moyen d'arracher cet homme à la mort?

— Il y a le rachat.

— Tu connais la somme ?

— Deux cents sous d'or.

Les sourcils d'Agathias se froncèrent. La fantaisie de sa sœur lui semblait coûteuse.

Il songeait au bon emploi que lui-même aurait su faire d'une si grosse somme d'argent.

— Usez-en comme il vous plaira, continua le mercenaire, mais si vous voulez racheler celui-ci, hâtez-vous. Sa tête doit tomber avant que la nuit soit close.

Ces paroles rappelaient Irène à la nécessité urgente; elle chancela, et il fallut la soutenir.

Eudoxie l'encourageait, moitié railleuse, moitié apitoj'ée.

— Allons 1 allons ! remets- toi, âme sensible ! J'arrêterai, avec le nom de Chœrina, cette hache levée. Le bourreau ne peut ignorer le Grand Hétériarque, auquel il doit obéissance. Toi, va seulement chercher la somme dans ta maison. Nous ferons reconduire ton Dromund à sa geôle. Il y prendra patience, jusqu'à ce que l'amour lui ouvre la porte.

Les larmes voilaient les yeux d'Irène d'une douceur charmante :

— Eudoxie, dit-elle, tu sais la part que

notre amitié tenait dans mon âme? Ton indulgence pour ma détresse la fait grandir encore.

— Halte-là 1 répondit la rieuse jeune femme. Ce n'est pas le moment de bâtir à notre amitié un palais plus large. L'amour qui entre dans ton cœur ne le trouvera pas trop grand pour s'y loger seul, à juger de la taille dont il est, dans le moment même où tu l'as conçu.

Le mot d'amour, qu'Eudoxie avait prononcé, saisit Irène comme une révélation. Ne l'ayant jamais éprouvé, elle ne le connaissait point ; elle dit, à demi-voix, comme en songe :

— Vraiment, tu crois que je suis...

— ... Amoureuse I Elle répéta :

— Amoureuse de cet homme...

Et ses yeux pleuraient toujours.

Souvent, aligné dans la warangue, Dromund avait regardé passer avec méfiance

ces dames byzantines, aussi différentes des femmes connues sur les barques que les villages des wikings étaient misérables et nus, auprès des splendeurs de la Ville-Reine. Mais, au moment où l'amour de l'une d'elles lui rendait la vie, il n'oublia pas l'ami qui s'était lié à son supplice. Il dit, en désignant Harald :

— Cet homme était comme moi, promis à la hache. Ce soir nous devions, côte à côte, nous asseoir au banquet d'Odin ; il ne fera pas le voyage sans son compagnon de barque.

— Je me charge de lui , dit Eudoxie.

Comment se nomme-t-il?

— Harald.

— Il chante, lui aussi?

Elle allait continuer son bâdinage, mais Troilus et Agathias s'emparèrent d'elle :

— Quoil dirent-ils. A notre nez!...

Et ils la poussèrent vers la muraille, les mains hardies, presque menaçantes...

Irène était revenue à Dromund.

Elle souhaitait qu'il lui parlât.

Sans doute, il entendit cette prière de la voix intérieure, car il dit avec un sourire :

— Femme au visage caressant, si un jour tu as besoin de mon bras, le sang de Dromund, pour ton service, coulera avec amour.

Elle ne savait pas s'il parlait ou s'il chantait. Mêlé à ces propos de gratitude, elle entendait résonner en elle-même cet hymne où tout à l'heure il avait invoqué les voluptés du Wahal et les amours éternelles. Elle ne put résister davantage au désir qui la tenait. Sans souci des jumeaux, d'Eudoxie, des gens du port qui faisaient cercle, pour la première fois elle toucha celui qu'elle aimait. Elle posa la main sur son bras.

Elle murmura, comme en extase:

— Chante encore 1...

Et il chanta.

NICEPIIORE

Le mari de la sage Irène était un marchand d'or opulent. L'avarice et les préoccupations l'avaient empêché d'engraisser au sein du luxe. Une couronne de cheveux gris, frisés comme la barbe, auréolait sa calvitie luisante. Son teint était bilieux, le bout de son nez légèrement recourbé, comme si quelqu'un de ses aïeux avait eu de la complaisance pour une Phénicienne; ses pupilles n'étaient pas rondes, mais allongées, en façon de trait horizontal et noir, comme si quelqu'une de ses aïeules

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avait eu un regard de concupiscence pour un bouc.

Avec un tel visage, Nicéphore avait le buste trop long, les jambes trop courtes. Tous les habitants de la Ville-Reine le connaissaient par son nom. Il était une de ces marionnettes populaires que l'on raille et que l'on redoute. Les gens de Boucoléon l'appelaient « Priape», à cause d'une grosse canne qui lui faisait comme une troisième jambe, et les Patrices qui avaient passé par les ongles de son usure, le nommaient entre eux « le Griffon ».

Nicéphore avait débuté, dans les carrefours, derrière un « trapèze ». Sur cette table volante, il pesait les pierreries, l'argent, l'or, les bijoux, les métaux. Sa clientèle était les courtisanes d'Egypte, les warangiens qui ne savent où porter leur butin, tous les larrons pressés de se débarrasser d'un vol. De quelque explication violente avec une de ses pratiques, Nicéphore avait conservé, en travers du sourcil, une cicatrice pâle qui, sous un

jet de colère, redevenait sanglante. C'était sur sa face, oîi une pensée unique faisait malgré tout rayonner la lumière deâ passions cérébrales, une ineffaçable flétrissure, le rappel des vilenies d'autrefois.

Sous le règne du Porphyrogénète, il avait élé le banquier du patriarche Théophylacte, qui, durant vingt années, scandalisa les dévots byzantins. Nicéphore encaissait pour cet auguste client l'argent que l'on tirait alors delà consécration des évêques. Il réglait les gages des danseuses que Théophylacte voulait voir figurant au milieu des offices. Il s'était fait adjuger la fourniture de fourrage et d'orge des deux mille chevaux dont ce patriarche hippomane avait adossé l'écurie aux murailles mêmes de la Grande Église.

Quand la mort surprit Théophylacte au milieu d'une chevauchée, la fortune de Nicéphore semblait définitivement assise. Il s'était bâti, au pied des Jardins, un palais si somptueux, que la calomnie n'osait plus l'y poursuivre.

D'ailleurs, il avait fait taire ceux qui l'accusaient d'impiété, par une opportune largesse. Quand l'eunuque Polyeucte, pour effacer le souvenir des folies de son prédécesseur transforma les écuries œcuméniques en un hospice de vieillards indigents, Nicéphore lui avait ouvert sa bourse profonde.

Il tenait à être vu dans la compagnie de ceux qui protègent les faibles et défendent d'attenter au bien d'autrui. Il estimait que leur amitié était nécessaire à sa considération. S'il était estimé de « ceux qui vivent avec les anges », que lui importait le mépris du petit peuple, la haine des gens de plaisir ? Lui-même donnait, par ses ridicules, un aliment volontaire aux conversations. L'éclat de rire lui était une assurance contre la haine.

Son mariage avec Irène avait été une autre résolution politique. Riche comme il était, il estimait qu'une dot n'aurait guère accru son avoir. Pourtant il en était arrivé à ce point de notoriété où il lui devenait fâcheux qu'une femme élégante et belle ne le repré-

sentàt point dans toutes ces fêtes dont le gynécée impérial était le perpétuel théâtre. Donc, il avait jeté les yeux sur cette orpheline parfaitement belle et sage. Il avait compté qu'elle soutiendrait constamment pour lui, par devoir, le rôle que les caprices de l'amour inspirent parfois à d'autres femmes.

Il n'aurait pas fait peser trop lourdement sur Irène son droit conjugal, si chez lui l'avarice n'eût été plus forte qu'un désir depuis longtemps rassasié. Il n'admettait point de ne pas tirer tout le profit imaginable d'un trésor qui lui appartenait. La virginité de sa femme, la beauté de son corps, lui apparaissaient comme autant de richesses qu'il lui fallait voir, manier, mettre en culture, pour qu'il eût la sensation certaine de la possession. Il était jaloux d'Irène comme des lingots d'or qui emplissaient ses coffres. Il tremblait, de la voir sortir, autant qu'à la minute où il mettait son nom sur quelque lettre de change qu'il fallait confier à un voyageur.

Depuis que celte belle femme était entrée dans sa maison, Nicéphore n'estimait plus qu'il lui fût aussi nécessaire qu'autrefois d'amuser l'opinion publique par des bizarreries. La surprenante vertu d'Irène était pour les commérages de la ville, un quotidien aliment.

Les uns disaient :

— Ce Nicéphore lui aura fait boire un philtre...

D'autres affirmaient en secouant la tête ;

— C'est une rouée; elle cache son jeu... Et les sceptiques allaient répétant :

— Attendons encore...

Ainsi, la vertu d'Irène faisait un paravent aux louches habiletés de son mari. Les regards se détournaient de lui pour se porter sur elle. Et tandis que l'on cherchait le nom de l'inconnu qui ajoutait au ridicule de ce barbon, Nicéphore enflait son bien, sans scandale.

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