‹ Les amants byzantins; romanChapitre 17 sur 37 · LE COLLIER · texte numérisé non relu

LE COLLIER

Trois jours après que le warangien avait vu tomber ses chaînes par une intervention de l'amour, Irène et Nicéphore étaient allongés en face l'un de l'autre dans la salle à manger de leur palais.

Cette heure du repas était pour Irène une épreuve pénible. Mais depuis qu'elle aimait Dromund, une force inconnue lui était venue pour tout supporter.

Elle, dont l'innocence tremblait jadis sous l'œil soupçonneux de Nicéphore, se sentait maintenant l'audace de soutenir son regard.

C'était un effet de la joie qu'elle réussissait mal à cacher. Elle en caressait la jalousie de Nicéphore avec un regret enfantin de ne pouvoir le prendre pour confident de son bonheur.

Elle attendait, cejour-là, la visite d'Eudoxie. Elle allait savoir par son amie comment l'aventure s'était dénouée, quelle impatience le soldat avait témoignée d'aller se jeter aux pieds de celle qui l'arrachait à la mort... Dans cette anxiété délicieuse elle écoutait d'une oreille distraite les propos de son mari.

Nicéphore contait que Chœrina se proposait de le faire entrer dans une affaire d'importance. Il s'agissait d'accaparer des grains que Phocas réclamait pour nourrir son armée de Sicile. L'entreprise était si hardie, que malgré son audace l'eunuque n'osait s'en charger ouvertement. Il avait prié Nicéphore de lui servir d'homme de paille. Le succès d'une telle machination pouvait d'un coup décupler la fortune du banquier. Nicéphore en était ému jusqu'à la galanterie.

Ayant vu que de savantes manœuvres rapprochaient Irène de la porte, il se mit en travers de son chemin et dit, en croisant les bras :

— Quelle hâte as-tu donc aujourd'hui de me quitter?

Elle risqua un mensonge :

— Je dois sortir.

— Et tu vas?...

— Au couvent de Caniclion.

— Pour te confesser?

Elle rougit à la pensée du péché qui grandissait dans son cœur.

— Je vais voir la princesse Agathe qui ne se console pas de sa disgrâce.

Nicéphore fronça les sourcils :

— Vraiment I s'écria-t-il, je ne te croyais pas si imprudente, et tu choisis bien ton temps pour aller porter à la princesse, le témoignage de ta commisération ! Que nous importent les regrets de cette petite fille? Elle préférait la pourpre des Augustas à la bure des Caloyères? Les friandises des cui-

sines impériales à la maigre chair du Caniclion? Voilà, par ma foi, un beau sujet d'attendrissement ! Et il serait habile de notre part, par complaisance pour une telle pécore, d'aller nous aliéner les bonnes grâces de l'Aulocrator et la faveur de Théophano. Où donc, ton mari trouvera-t-il un appui, le jour où le succès de ses combinaisons déchaînera contre lui l'envie publique? Auprès de la nonne Agathe ou de la triomphante Basilissa? Ce n'est pas au Caniclion, mais au Palais Sacré que je veux qu'on te voie, journellement, dans le sillage de la jeune impératrice, les yeux tournés vers elle, la bouche ouverte pour la louer. On perd son temps avec ceux qui pleurent et je ne suis pas de tempérament à me faire écraser sous des ruines !

Bien que ces paroles fussent prévues dans la bouche de Nicéphore, Irène le considéra avec une espèce d'horreur. Si, dans son cœur, l'amour eût laissé place pour quelque remords il se fut sur l'heure évanoui. Mais

il8 LES AMANTS BYZANTINS

la résolution de la jeune femme n'avait pas besoin d'être fortifiée. Elle se contint, et dit:

— J'irai au Grand Palais quand on m'y demandera.

— Je veux, riposta Nicéphore, qu'aujourd'hui même, on te voie parmi les femmes patrices qui font antichambre à la porte de la Basilissa. Pour attirer ses regards, au milieu de tant de beautés éclatantes, tu porteras ce collier de saphirs que je t'ai donné naguère et qu'une sultane Hamdanide t'envierait.

Elle se troubla et dit d'une voix mal assurée :

— Un tel bijou... en plein jour...

— Pourquoi non?

— Laisse- moi faire; les hommes n'entendent rien au tact des parures ; tu me ferais ridicule en me voulant trop riche.

Mais un soupçon était entré dans l'âme de Nicéphore.

Il s'écria :

— Où est ce collier?... Je veux le voir.

— Cela ne se peut point.

— Tu Tas perdu?

— Non.

— Tu l'as vendu?

— Je l'ai mis en gage.

Il lui saisit le poignet qu'il serra à la faire crier, et, en travers de son sourcil, la cicatrice infâme redevint sanglante.

L'injure et la violence sauvèrent Irène de la terreur.

Elle dit froidement :

— Je l'ai mis en gage pour obliger Eudoxie à qui Chœrina a refusé de payer une dette. Si tu condamnes mon action, ne t'en prends qu'à toi-même. Ta lésine m'a déjà enseigné la dissimulation; prends garde que ta brutalité ne m'apprenne le reste...

Il lui lâcha la main et la fixant avec des yeux que la jalousie faisait troubles, il déclara :

— Je t'ai épousée sans dot... Tu avais

assez de beauté et tu passais pour sage. Je t'ai fait la vie bien heureuse tant que tu as observé les termes de notre contrat. On fa enviée jusque dans le gynécée impérial. Ton luxe fait pâlir les femmes des patrices. Il suffirait que je prononce un mot pour te précipiter de ce faîte dans une cellule plus sévère que le couvent de Ganiclion. Je saurai de Chœrina la vérité sur cet emprunt et sur ce gage. Dieu veuille que sa réponse me rassure. La confiance de Nicéphore se gagne lentement et se perd en un jour.

Il quitta la salle. La fourniture de blé l'appelait dans la campagne. Irène savait qu'elle serait jusqu'au lendemain débarrassée de sa présence.

Elle souriait en le regardant sortir.

La certitude que son amie dirait comme elle, lui donnait la sécurité d'une bonne conscience. Elle estimait qu'en la soupçonnant sans preuve, après tant d'années de fidélité, son mari venait de la délier de ses engagements. Surtout elle était pressée

d'écarter de son souvenir l'image de Nicéphore, d'oublier le son même de sa voix, pour se replonger dans ce rêve d'amour que l'apparition de Dromund allait faire vivant.

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