COMPLOT DE FEMMES
Dès le soir de ce jour où le warangien avait été arraché au bourreau, un billet d'Eudoxie était venu rassurer Irène. Mais dans son laconisme volontaire, ce message ne donnait aucun des chers détails que l'amoureuse eût souhaité connaître. Les trois jours qui venaient de s'écouler sans autre nouvelle, avaient accru l'amour d'Irène, en l'obligeant à se nourrir de sa seule inquiétude.
Elle défaillait dans leur angoisse quand au bas des jardins qui faisaient à son palais
des marches vertes elle aperçut la litière d'Eudoxie.
Elle n'eut pas la patience d'attendre que son amie gravît les marches de l'atrium. Elle courut à la rencontre, elle écarta les rideaux de la litière, elle murmura dans son oreille :
— 0 chère, chère! merci! Où est-il?
De l'éventail, Eudoxie montra ses porteurs tout suants, et rendant à son amie ses caresses, elle glissa aussitôt hors de la litière.
Irène l'entraîna dans un endroit du jardin où des palmiers, perpétuellement arrosés par le sanglot d'une source, faisaient une voûte de secret.
Là elles s'assirent sur un trépied de bronze, et le rire d'Eudoxie s'envola à travers les branches.
— Où est-il?... répétait-elle. Comme tu y vas 1 Croyais-tu que je le cachais dans ma litière? Aurais-tu voulu trouver sa tête à côté de la mienne, sur l'oreiller?
— Eudoxie!...
— Tu le verras ce soir.
— A quelle heure?
— Avant la fin du jour.
— Où?
— Chez moi, si lu veux.
— Eudoxie ! . . .
Et sans qu'Irène sût de quelle profondeur venaient les larmes qui lui soulevaient l'âme, elle se jeta sur le sein de son amie.
Elle pleurait sur sa vie passée, sur ses espoirs nouveau-nés, sur ce qui allait finir ; elle pleurait comme un enfant qui gémit à l'instant de la naissance dans la souffrance qui le fait passer des ténèbres à la lumière.
Eudoxie la soutenait avec une grâce maternelle; peut-être, lui enviait-elle ses larmes. Mais comme les sanglots d'Irène se rythmaient avec le murmure du ruisseau, sans que la source parut s'en tarir, l'amie dit enfin :
LES AMANTS BYZANTINS 12o
— Si tu pleures tant, tes joues vont se pâlir et tu lui viendras moins jolie...
— Excuse-moi, répondit Irène, j'étais chargée de larmes comme une amphore trop pleine; me voici prête à te suivre où tu voudras me mener. Mais ne veux-tu pas que nous attendions l'heure unique que ton amitié m'a ménagée à l'abri de ce bosquet? Nous serons plus libres pour parler de lui, en attendant qu'il paraisse, et tu ne m'as pas dit encore comment tout cela s'est passé...
Eudoxie conta que le bourreau et ses aides étaient venus au début de la nuit pour accomplir leur besogne. Alors Troilus s'était avancé vers eux et il avait montré un sceau de Ghœrina qu'Eudoxie portait toujours à son index. Tout de même, l'homme à la hache avait fait le difficile avant de se décider à reconduire les deux soldats à l'Ergastule.
— C'est là, dit Eudoxie, que ton beau chanteur était prisonnier ce matin. Car
Chœrina, — le croiras-tu ? — feignait la jalousie ! Ne s'imaginait-il point que je rachetais ce barbare pour moi ? Et s'il se permet, lui, toutes les fantaisies, il est sévère pour mes écarts, comme un homme d'affaires qui surveille son associé. Enfin j'ai triomphé de sa résistance, sans te découvrir. Mais, dis-moi à ton tour, où tu t'es procuré une telle somme? Sur tes économies? j'en doute. Nicéphore a les yeux perçants, il les apercevrait au travers d'un coffre.
Irène ne regrettait pas d'avoir dupé son mari, mais la pensée que, sans permission, elle avait usé du nom d'Eudoxie, lui donnait à cette heure de l'embarras. Elle rougit légèrement et confessa son stratagème.
Elle s'était bien douté qu'elle ne serait pas grondée. Pourtant, le poids du dernier scrupule cessa de peser sur son bonheur, quand Eudoxie accueillit cette confidence en battant des mains.
— Bravo! s'écria la folle jeune femme, ton intelligence m'était connue, mais tes progrès sont plus rapides que mon espoir. Nicéphore est déjà trompé 1 Quand sera-t-il sot?
— Je t'ai nommée, dit Irène, aussi naturellement que j'aurais dit la vérité. Une telle confiance est-elle un effet de l'amitié ou une audace de l'amour ? Je ne veux pas le savoir. Ma joie est maintenant de ne m'expliquer rien, de ne résister à rien... J'ai pitié de cette vie intérieure dont j'étais fière ! Il ne se peut que l'amour soit un péché, puisque si violemment il nous arrache à la contemplation de nous-mêmes et met tant d'humilité à la place de tant d'orgueil !
— Tâche, dit Eudoxie sérieuse, de ne pas perdre trop vite tes scrupules. Le péché est un grand réconfort dans les heures de lassitude. Je tiens qu'il est doux à l'âme comme cette courbature que la possession impose à un corps brisé. Crois-en mon expérience, chérie. Déshabille ton corps longuement —
pour accroître l'ardeur de celui qui t'aime. Dépouille-toi de tes scrupules lentement — pour que ton amour te plaise longtemps à toi-même...