LES AMES
Dans celte chambre de repos qui s'ouvrait sur la salle de bain, Eudoxie conduisit son amie pour la cacher à tous les regards, La mosaïque du pavé représentait les Heures attelées au char de l'Amour. Le lit, enfermé entre des colonnes, était exhaussé par deux marches d'un marbre rare. Il faisait face à la piscine où sanglotait un perpétuel jet d'eau. Et tout racontait ici les amoureuses pâmoisons. Leurs formes impalpables peuplaient l'air, il eût suffi d'un mot magique pour les rendre visibles.
Le premier mouvement de la sage Irène la porta vers le miroir. Devant l'acier poli elle s'assit sur le trépied d'Egypte, dont Eudoxie se servait comme d'un tabouret. Mais au moment où elle soulevait les cheveux que la litière avait dérangés, sa folle amie lui versa sur la tête un parfum aphrodisiaque.
Elle s'écria, un peu effrayée :
— Que fais-tu là?
Eudoxie répondit en riant :
— Je parfume la victime pour le sacrifice. Grisée qu'elle était de son rêve, Irène
n'avait point songé que sa pudeur fût exposée dans un tète-à-tête avec cet homme inconnu.
Elle dit vivement :
— Tu vas demeurer avec moi...
— Je m'en garderais î
— Je t'en prie...
— Tu ne me le pardonnerais pasl
— Eudoxie !
— Pas d'enfantillage!... Je l'entends qui vient... Laisse-moi m'échapper...
Elle arracha des mains d'Irène l'écharpe légère dont sa tunique était nouée, et elle s'enfuit par la salle de bain.
Déjà, les dalles de l'escalier résonnaient sous un pas puissant, comme si quelque statue de métal, descendue de l'autel, en eût gravi les marches. Et quand le warangien parut entre les colonnes, Irène, hors de soi, se demanda si c'était un homme ou un Dieu qui venait à elle.
11 s'avança comme dans un nuage où elle n'apercevait plus que sa tête superbe, élevée par le heaume, et, sous la visière du casque, les yeux de pirate qui la fixaient.
Au moment où l'âme héroïque du soldat était tournée vers la clarté du Wahal, il s'était demandé si cette vision de femme n'était pas quelque génie hostile à ceux de sa race, qui, à cette minute suprême, apparaissait, pour le tenter, avant de franchir le seuil d'Irène; il épiait dans une inquiétude de chasseur.
Elle-même, à l'approche de celte force qu'elle avait souhaitée, s'effrayait comme au Cirque, elle avait vu trembler les filles Agarènes, lorsque, sur elles, on lâchait le lion. Elle eût voulu fuir : elle était fixée par ce regard. Tous ses pas l'auraient jetée en avant, dans l'étrcinle. Elle eût souhaité appeler au secours : elle craignait que quelqu'un ne vînt se placer entre elle et son bonheur.
Ainsi, ils se mesuraient comme deux adversaires, et l'amour qui devait les élever jusqu'aux limites des joies humaines, s'annonçait dans leurs cœurs par un sursaut d'angoisse.
Dans sa pratique de la langue byzantine, Dromund avait gardé cette sonorité du Nord, profonde et pure, où traînait la mélopée d'une cadence de rames. C'était comme un piège de musique oîi se prenait le cœur des femmes byzantines. Cette voix apportait avec soi une volupté, qui, dès les premiers mots du soldat, dissipa la frayeur d'Irène :
— Dans le sentier, dit-il, où les Ases ont
marqué le nombre de mes pas, je devais heurter hier la marche de la mort. Une femme, une fille du Ciel, m'est apparue; et mon destin changeant sur l'ordre de sa bouche, j'ai refait à nouveau la route parcourue, et je vois la lumière, Irène, et je te vois I
Ces paroles étaient celles qu'Irène avait rêvé d'entendre sur les lèvres du héros. Pourtant elle souffrit à la pensée que la gratitude pourrait se dresser entre eux comme un obstacle.
Elle répondit avec une candeur nue :
— 0 Dromund ! tu m'as donné plus que tu n'as reçu. Tu dis que je t'ai sauvé de la mort? Toi, tu m'as éveillée à la vie. Seras-tu un maître doux pour ce cœur que j'enchaîne au tien? Je t'ai aimé, souviens- t'en , pour ta foi, pour ta douleur, et parce que, à travers l'angoisse du supplice, tu apercevais l'Amour Éternel.
Il sourit, car maintenant il comprenait qu'elle n'était qu'une femme. Et pour la
satisfaction de sa rouerie normande, enfantine comme sa joie, il feignit la jalousie. Il répondit à une question par une question et produisit sa clause puisqu'il y avait engagement.
Ses sourcils relevés marquaient plus de galanterie que de reproche :
— Eh quoi! dit-il, n'as-tu pas d'amour pour ces jeunes fds, si bien faits, si hardis en paroles, qui sont descendus avec toi sur le quai de Boucoléon ?
Elle éprouva du bonheur qu'il lui fournit l'occasion de dire combien son âme était neuve.
— Ceux que tu nommes, sont mes frères. Entre leur jumelle tendresse, j'ai vécu, scellée comme une urne qui enferme un aromate précieux. Fais tomber, toi, ma couronne de cire... Respire ce parfum qui s'est conservé pour t'enivrer un jour... Sa vertu est magique comme celle de l'ambre, qui pour l'éternité embaume le coffret où l'ont enfermé des mains amoureuses 1
Une ivresse soulevait sa gorge, faisait briller ses yeux. II parut qu'elle gagnait Dromund, car il s'écria, élevant la main, en témoignage :
— J'ai vécu des ans sur la mer... j'ai remonté des fleuves aux rives verdoyantes... j'ai brûlé des villes dont je ne sais pas le nom... j'ai reçu des femmes dans le lot de mon butin... j'ai vu des vierges qui avaient passé par le baptême oublier dans les bras de mes compagnons jusqu'au nom de l'Homme Blanc... j'ai obligé mes captives à broder mes tuniques... je les ai troquées contre des armes et contre des bracelets... Je n'ai jamais aimé 1
Elle eut peur qu'il ne la saisît, là, dans cette ardeur d'amour où leurs âmes s'offraient, l'une à l'autre. Et, à reculons, vers le banc qui couronnait l'estrade, elle se recula sans le perdre des yeux, le repoussant du geste, l'appelant du regard.