LES SENS
Quand elle fut à demi étendue sur le lit et qu'elle le vit, assis sur la seconde marche, levant vers elle son mâle visage, elle regretta qu'ils fussent deux êtres vivants, et non deux figures groupées pour l'éternité du marbre, dans une immobilité d'adoration.
Il dit, en la fixant de ses prunelles claires :
— Est-ce que je rêve? Est-ce que je vis? Suis-je enchaîné au poteau? Suis-je à les pieds avec ton souffle sur mon visage?
Une abondance de délices jaillit dans le
cœur d'Irène, qui, dans ses veines mettait de la volupté, à la place du sang. La douceur en refluait jusque dans sa bouche, et la parfumait d'une saveur de fruit. Le trouble faisait ses paupières si lourdes que le visage du soldat, devenait vague; ses narines palpitaient, comme si elle eût gravi une pente rapide au sommet de laquelle il lui était permis de s'étendre. Elle sentit que son corps se dissolvait dans une langueur qui allait le mêler à elle comme du miel à un breuvage. Mais avant de fondre dans cette coupe elle voulut entendre encore une fois la voix qui l'avait soulevée si fort au-dessus de la terre que le ciel, un instant, s'était posé sur ses yeux.
Elle pria :
— Chante...
Il sourit, car il pressentait qu'après cela, elle ne lui résisterait plus. Et se levant sur la marche, la main appuyée à son glaive, il chanta debout, de toute son âme.
C'était l'hymne qu'un prince warangien
composa en l'honneur d'un amour malheureux. Il résonnait sur les barques, les jours où, dans le brouillard épais comme la tombe, la mélancolie étreint le cœur des rameurs :
« — Nous nous sommes battus avec l'épée I Sur le passage de mon navire, la mer était rouge de sang. Les fleuves se déployaient sous la quille comme un ruban de pourpre. Et pourtant, une fille de Russie me méprise 1
» Nous nous sommes battus avec Fépée.
Au-dessus de notre tête, les flèches des Petchénègues faisaient de l'ombre en plein midi I Je suis allé à leur Roi; je l'ai défié avec des paroles. Je l'ai saisi par les cheveux, j'ai fait tournoyer sa tête comme une fronde. Et pourtant, une fille de Russie me méprise I
» Nous nous sommes battus avec l'épée.
J'ai tué des milliers d'hommes. Un homme me tuera un jour... Alors, à ma rencontre, la Walkyrie viendra avec un visage riant, — et la fille de Russie me pleurera I »
Ainsi au bord de la couche il évoquait les spectres de la mort et des regrets.
Un instant elle demeura silencieuse, si oppressée de souffrance et de douceur que sa gorge ne remuait plus. Elle n'était pas encore redescendue sur la terre. Elle continuait d'entendre le cliquetis des épées; elle voyait le sang jaillir des crânes comme du vin versé de trop haut dans des coupes. Elle avait peur et elle était transportée. L'amour claironnait en elle une sonnerie de trompettes; il faisait son âme guerrière. Elle ne savait plus si elle était la sage Irène, la femme de Nicéphore, la pénitente de l'eunuque Polyeucte, du patriarche de la Grande Église, une âme chrétienne, promise au paradis par le saint baptême, ou cette déesse de la dernière heure, coiffée du casque, armée de la lance, qui, sur sa bouche, rouge comme une blessure, vient cueillir, au crépuscule des batailles, l'âme défaillante des héros.
Pour donner ce baiser, elle avança ses
lèvres que l'amour entr' ouvrait. Et dans l'attente du frisson qui allait détacher son âme, elle remercia :
— Ma voix va vers ta voix comme un ruisseau de mai se hâte vers la force du fleuve... Je veux me perdre en toi dans ton baiser viril où l'amour meurt et recommence... Ah! dans le flot de ta tendresse, soulève ce fardeau léger! Ta voix me ravit et m'emporte. Ta voix rafraîchit comme l'eau...
Ces puissantes mains, qui, tant de fois, dans des escalades, avaient suspendu le corps du soldat au faîte d'une muraille, saisirent les brillantes épaules.
— Viens, disait- il. Je veux que mon amour te consume !
Elle avait le vertige d'une ascension où ils étaient suspendus, face à face, enchaînés l'un à l'autre par la magie des regards.
Elle murmura :
— Mes yeux vont vers tes yeux comme un soleil mourant se penche sur la mer
incendiée. Dans l'embrasement où je m'effondre, dévore-moi! Recrée-moi un cœur!
Consume celui-ci et toute ta maîtresse ! Ton œil la brûle comme un feu 1 . . .
L'amour bouillonnait dans la poitrine de Dromund avec cette fougue qu'ont les torrents de son pays, quand le printemps vient à les précipiter en cascades. Il oublia qu'à travers la transparence de sa tunique elle sentirait dans sa chair les mille meurtrissures de la cotte de mailles. Il la saisit comme un adversaire qu'on emporte dans ses bras pour le jeter du haut du rempart.
Et vraiment leur amour dépassait leurs forces humaines de volupté et de soufrance. Ils étaient deux saisons, deux siècles de l'histoire, deux symboles de races, deux parties du monde heurtés dans un contact qui était une noce et une bataille, trop différents pour que rien de viable sortît de leurs embrassements, trop extasiés pour qu'un autre souvenir que le bonheur planât sur leur pâmoison.
Tout de même, elle eut la sensation qu'un monde finissait à cette heure, et, dans la clarté dernière où sa pensée naufrageait, elle soupira :
— Ne me ramène plus à la vie...
Le soleil et puis les dernières clartés du crépuscule avaient péri dans la montée des ténèbres. La nuit était sur le Bosphore, sur les palais, sur les jardins, sur les gynécées où tant de désirs veillent, sur les couvents où tant d'espoirs se lamentent; la nuit était dans la chambre amoureuse où ils se taisaient dans les ténèbres, enlacés comme deux statues sur un tombeau.