LA MELANCOLIE
Ils rêvaient.
Elle était transportée en un lieu où les heures s'arrêtent, où les fleurs ne se fanent point, où la lassitude ne détache pas les lèvres, où la nuit d'amour est la nuit éternelle.
Il avait glissé dans ce passage d'ombre dont le baiser de la Walkyrie est la porte. Ses espoirs de batailles, de ruts, d'orgies, d'ivresses inassouvissables dormaient sur ce cœur pur. Vaincu de sa victoire, il sommeillait dans la paix des choses qui n'ont
iii LES AMANTS BYZANTINS
point de pensée, dans la torpeur des germes que le printemps réveillera.
Le murmure du jet d'eau le rappela, le premier, à une demi -conscience. Le réveil du désir lui recréait une âme. Il ne regrettait pas de renaître aux réalités de la veille puisqu'il connaissait la magie qui pouvait les contraindre à s'évanouir. Dans la nuit où ses yeux s'étaient rouverts, il sourit sur la bouche qu'il baisait encore.
Souffrit-elle du frôlement de cette ironie?
Le songe qui l'habitait s'évapora. Elle sentit le lit froissé sous ses épaules, et sur sa gorge le poids de la cotte de mailles. Elle aimait pourtant à se voir ainsi prisonnière, elle tardait d'ouvrir les yeux, de désenlacer ses bras, comme si le rêve allait lui échapper.
Dans le mystère des jardins pleins d'ombre, d'autres ironies épiaient son réveil.
C'était la folle Eudoxie. Elle avait donné rendez-vous à Troilus et à Agathias pour guetter, à l'abri des bosquets, les phases de cette amoureuse aventure.
Au fond de l'amitié d'Eudoxie pour la sage Irène, il y avait toujours eu l'espoir d'assister à la chute de cette vertu parfaite. L'amie de Ghœrina et de Théophano était choquée de la sagesse d'Irène comme d'une anomalie. Elle souffrait de ce qu'il lui fallait accorder d'estime à une femme qu'elle aimait. Incapable qu'elle était elle-même de résister à un caprice de sens ou à un vertige de curiosité, elle se plaisait à constater qu'Irène n'avait pas trouvé le bonheur dans sa résistance, puisqu'à la fin elle passait à l'amour avec tant d'éclat et de fougue.
Troilus et Agathias prenaient à la chute de leur sœur un plaisir plus mêlé d'inquiétude. Ils avaient trouvé tant d'avantages dans l'exploitation de sa tendresse fraternelle que l'apparition d'un amant leur donnait d'égoïstes regrets. Tout de même, ils avaient trop d'insouciance pour se priver d'un divertissement par prévoyance de ses suites fâcheuses. Depuis une heure que, dans le bosquet, ils épiaient les rites des deux
amants, leur résistance à l'éclat de rire était à bout.
— Où en sont-ils? demandait Troilus.
— Ils chuchotent toujours, répondait Agathias.
— C'est le jet d'eau ?
— Eh non !
— Eh si I
— Écoutez donc 1 grondait Eudoxie.
Quand le chant de Dromund s'éleva, une
seconde, ils demeurèrent muets. La beauté de la voix les dominait. Son charme était mystérieux comme celui de la lune. Mais lorsqu'un grand silence succéda à la dernière strophe, les trois fous se regardèrent avec la même certitude dans leurs regards joyeux.
— Enfin 1 dit Agathias.
— Dieu soit loué 1 dit Troilus. Cet homme de neige me devenait suspect.
— Je n'ai jamais douté de lui ! dit Eudoxie. Ils avaient préparé une sérénade dans le
goût de ces couplets d'amour que ceux de
Grèce chantent en s'accompagnant du « psaltérion ».
Il était convenu qu'Eudoxie ferait vibrer sous le « plectre » les cordes tendues sur le delta. Troilus et Agathias devaient chanter les paroles en deux parties, car la voix de l'un montait avec une aisance un peu féminine et celle de l'autre avait la résonance d'une pierre qui tombe dans un ruisseau.
Ils attendirent que la durée du silence fixât leurs ironiques conjectures. La lune donnait en plein sur la chambre et nulle ombre ne traversait sa clarté. Le chant des deux frères s'éleva, porté par la vibration des cordes :
Belle, la nuit est pure Et ton cœur plein d'espoir ; Mais le bonheur ne dure Qu'un soir.
Sur le matelas de parade, les amants entendirent les paroles qui les rappelaient à la loi du Temps.
Brusque, Dromund se souleva sur le genou,
et, aux pieds du lit froissé, sa main prompte chercha son glaive.
Mais Irène le retint autour du cou avec ses bras:
— Ne crains rien pour moi, dit-elle. Ce sont eux, Troilus, Eudoxie, Agathias, ces fous qui vivent de plaisir I
Elle voulait l'apaiser, mais du haut de l'extase d'où elle tombait, elle eût préféré le péril à ce frôlement de railleries.
Les voix recommencèrent :
Un jour viendra, mignonne, Où tu regretteras Le baiser qu'il te donne, Hélas !
Assis au bord du lit, Dromund prêtait l'oreille. La tête appuyée à la robuste épaule, Irène écoutait la prédiction du regret éveiller les échos de son cœur. Déjà, sa chair spirituelle avait oublié la folie du plaisir et c'était son âme qui souffrait, qui se tendait toute, pour vibrer sous la pensée
douloureuse, comme ces cordes d'argent et d'or que tourmentait le plectre.
— 0 Dieu I murmura-t-elle, pourquoi ce chant quand je sors de tes bras, éperdue, ivre de t'aimer ?
Elle avait caché son visage dans la large poitrine. Mais les autres, au pied de la fenêtre, n'avaient pas fini leur jeu cruel.
Le chant des j umeaux monta encore :
Alors les coupes pleines, De falerne moqueur, Noieront avec tes peines Ton cœur.
C'était plus que n'en pouvait supporter l'émotion d'Irène. Comme si elle voulait briser son front contre une muraille, détruire sa pensée dans ce choc, elle souleva sa tête et, de toutes ses forces, elle en frappa le cœur de Dromund. Sa bouche, qui venait de sourire dans les bégaiements de la volupté, se rouvrit pour un cri d'angoisse. Elle fondit en larmes.