‹ Les amants byzantins; romanChapitre 22 sur 37 · LE SERMENT · texte numérisé non relu

LE SERMENT

Aux premiers accords du psaltérion, Dromund avait hérissé ses épais sourcils. Il prêtait l'oreille avec la vigilance du barbare, qui, dans l'inconnu, flaire d'abord le péril. Devant la douleur d'Irène il s'off'ensa de cette musique. Il étendit sa maîtresse sur les coussins, et, traversant la chambre, sortit sur la terrasse, en pleine clarté.

Le premier effet de cette apparition fut d'arrêter, dans la main d'Eudoxie, le chevrotement du plectre. Ensuite, l'une après l'autre, les voix des jumeaux se turent.

Un murmure avertit Dromund que sa colère effrayait. Les rires des trois musiciens ne recommencèrent qu'au bas de l'allée, quand ils se furent mis à l'abri par une fuite d'écoliers.

Seule, dans sa douleur, Irène pleurait comme si déjà elle eût souffert de cet abandon que ses frères lui avaient prédit. La crainte de perdre l'homme qu'elle aimait, dans quelque éclat de colère où sa violence aurait fait scandale, finit pourtant par tarir ses larmes. Elle leva son visage du coussin, et, tourna les yeux vers la fenêtre.

La lune, dans sa rondeur, emplissait le paysage de mélancolie. Elle glissait sur les jardins, irisait les cimes des arbres. Elle caressait les dômes et les terrasses de la Ville-Reine ; elle faisait alterner des pans de nuit avec des blancheurs de lait. Par-dessus le Bosphore, elle jetait un pont de lumière jusqu'à la côte d'Asie ; et, à distance d'horizon, dans des gammes de nacre et d'opale, noyait le mystère indécis des forêts.

Dressé dans la flaque de clarté, Dromund fixait l'astre avec inquiétude.

Durant les journées chraudes, quand Boucoléon fumait au sein d'une poussière d'or, quand, au-dessus des palais, le ciel se déployait comme un pavillon d'azur, le Normand ne se sentait plus sous l'œil de ses dieux. Libre de crainte, plein des voluptés du jour, il vivait en soldat dans le sentier de guerre. Mais la magie du clair de lune dissipait ces ivresses byzantines et le ramenait aux songes de sa race.

Il se rappelait que sa patrie n'était pas ce rivage ; il se demandait si dans ses ardeurs méridionales, il n'avait pas trahi la surnaturelle amante qui l'attendait derrière les étoiles.

Irène était venue poser la lète sur cette place de la chère poitrine où l'image de la barque avait été tatouée. De ses bras, elle nouait le torse du héros, et, la face tournée vers cet impassible visage, elle suivait avec douleur la direction des yeux.

Elle ne craignait pas qu'une femme de chair lui volât son héros; mais, quelque part, dans l'air, dans la mélancolie des nocturnes, à une distance où n'atteignaient point ses bras, elle se sentait une rivale divine, malgré tout adorée, dont elle ne pouvait point cacher la recherche avec tout le don de son corps.

Elle cria d'une ardeur passionnée :

— Reviens-moi, ou je meurs I

Il entendit cette plainte. Lentement, sur le pâle visage que l'ombre des cheveux faisait blanc comme une nuée, il abaissa ses yeux encore éblouis. Alors seulement, il s'aperçut qu'elle s'était réfugiée contre son cœur. Elle lui parut légère, inconsistante comme une âme, et en lui quelque chose pensa :

— Elle ne vivra point.

Mille fois, avec ses compagnons de barque, il avait versé le sang. Rien ne les arrêtait, ni la terreur des femmes, ni la faiblesse des enfants. Ils riaient des supplications agenouillées, des bras qui se tordent. Jamais

Ib4 LES AMANTS BYZANTINS

une larme n'avait coulé de ses yeux clairs, jamais, aux soirs des égorgements, un regret n'avait troublé son sommeil. Pourtant, à la vue de celte femme prête à donner sa vie pour une nuit d'amour, il sentit, sous sa cotte de mailles, remuer quelque chose qui était aussi doux qu'une caresse, plus amollissant que la volupté.

Cet éveil où, pour la première fois se dédoublait sa simplicité, aboutit à un raisonnement de mélancolique rouerie. Il songea que des serments éternels ne l'engageaient guère envers une créature que l'amour brisait déjà plus qu'à moitié. Demain, un coup de trompette, un appel de Phocas le remettraient dans la route où il aurait son destin. D'ici là il pouvait bercer la tristesse de cette femme avec des paroles amoureuses, sans trahir son espoir ni ses dieux.

— Irène, — dit-il, avec un dernier regard vers l'astre dont il invoquait l'indulgence, — laisse ton amour monter vers mon baiser d'une aile plus légère...

Il jouissait de fermer par de nouvelles caresses la bouche à sa jalousie. Le goût en remontait en lui avec le retour du désir. Il se souvint par quel artifice il avait séduit cette âme. Sans doute dans l'hymne qu'il avait chanté au pied du poteau, les Ases avaient mis une sorcellerie dont le cœur d'Irène subissait l'irrésistible pouvoir.

Il enveloppa sa maîtresse d'une amoureuse câlinerie, et, dans la nuit dont le vague murmure faisait un accompagnement aux paroles, il éleva sa voix :

— Si devant mes yeux éblouis, surgissait la fière Déesse qui préside au dernier combat, disant : « Ton heure est venue, Odin t'ouvre son paradis 1 » je répondrais à la Walkyrie: « Fais tourner bride à ton cheval. Pour l'amour d'une femme mortelle, je renonce à nos fiançailles. Ici, j'ai trouvé mon Wahall »

Irène était trop éloignée de tout mensonge pour démêler dans cette âme barbare le rayon qui la faisait vivre d'avec les ténèbres où son bonheur naufragerait. Elle sentit passer dans

son cœur une certitude délicieuse qui aurait pu se résumer dans cette parole :

— Il me possédait : à présent, c'est moi qui le tiens captif...

Le poids de son bonheur était trop lourd. De nouveau Dromund sentit qu'elle glissait hors de ses bras. Il la suivit amoureusement dans sa chute, au milieu des voiles épars, dans le rayon nocturne.

l'imprécation

Conquis par le sommeil, ils dormaient dans les bras l'un de l'autre et la lune continuait, d'éclairer leur songe.

Tout à l'en tour la nuit chantait ses silencieuses harmonies. Parfois, le hurlement d'un chien, perdu dans les rues de Boucoléon, déchirait cette suavité, un oiseau lourd s'envolait dans l'avenue de cyprès, le pas de quelque esclave fur tif faisait craquer le sable d'une allée, un nuage avec une gueule dévorante passait sur la blancheur lunaire, — puis, de nouveau triomphants, le silence et

la clarté recommençaient de filer pour les deux amants la paisible félicité de leurs noces.

Le premier rayon qui les toucha vers l'aurore les rappela dans un double frisson à la nécessité de vivre. Quelque chose finissait qui ne recommencerait plus. Ils le sentirent, et, comme l'homme baisait ces yeux de femme volontairement tournés vers les ombres du rêve, il y but l'amertume d'une larme.

Elle dit:

— C'est la rosée que la nuit laisse dans toutes les fleurs...

Elle tendait les mains, lourde par jeu, comme un enfant que la paresse engourdit au réveil. Il la souleva tendrement, et, appuyés l'un sur l'autre, ils se dirigèrent vers la piscine.

Quand il la vit assise sur la dernière marche, ses vêtements répandus à côté d'elle, son pur profil penché vers le miroir frissonnant où déjà un des pieds trempait

dans le bassin, il ne put retenir un cri d'orgueil :

— Attends-moi 1 attends ! pour qu'ensemble nous entrions dans la fraîcheur de l'eau...

Souriant toujours, elle le regardait déboucler son ceinturon, dégrafer sa cotte de mailles, arracher son pourpoint de peau d'élan. Il se hâtait. Elle lui tendit la main en détournant la tête.

La piscine d'Eudoxie était bâtie sur le modèle des thermes que la basilissa Théophano avait fait construire dans les jardins du gynécée pour les parties de bain. Au cœur du bassin une colonne servait de refuge à un vol de colombes. La baigneuse aimait à voir leurs blancheurs réfléchies dans le miroir liquide autour de sa propre image. Mais la pudeur d'Irène s'inquiéta de cette transparence où sa grâce lui apparaissait enlacée à la vigueur du soldat. D'un battement de ses bras elle troubla la netteté du bassin, et les colombes effrayées s'égrenèrent.

Les dernières étoiles achevaient de des-

cendre derrière les dômes du Grand Palais, quand, reposés par le bain et rafraîchis par un panier de figues que le fidèle Prosétilas avait déposé sur la terrasse, les amants descendirent vers les jardins. Un billet d'Eudoxie, déposé au fond du panier, sous les feuilles, effaçait pour Irène le chagrin de la sérénade :

« Ghœrina, — disait la prévoyante amie, — m'a promis de retenir ton mari hors de la ville jusqu'à demain. Il ne faut pas troubler ton bonheur. Je te cède la place et ne me montre plus. Trouve-toi seulement vers la chute du jour au bas des jardins. Ma litière sera devant tes yeux, moi dedans. Je te ramènerai à ton palais, rideaux baissés, sans que nul te voie. »

Rassurée par cette vigilance, Irène s'engagea au bras de Dromund dans le mystère des jardins.

Jamais son indolence sans amour n'avait contemplé le radieux spectacle d'une aurore printanière. Elle découvrait un monde où

les parfums réveillés des fleurs, les appels d'oiseaux, les chansons des sources communiaient avec le transport de son âme.

A l'ombre des cyprès, ils marchaient, couple éternel, dans la nouveauté de leur bonheur.

Quand les détours habilement ménagés d'un labyrinthe les eurent conduits en douce escalade jusqu'à une terrasse qui, à vol d'oiseau, dominait la Ville-Reine, ils poussèrent un cri.

Roses, lilas et blancs, les cubes des maisons dévalaient vers Boucoléon si rapprochés que leurs terrasses semblaient les alvéoles d'une seule ruche où se réveillait la vie. De cette blancheur dorée, pareille aux vêtements de laine fruste que portent ceux d'Arabie, les dômes de cuivre et d'or, laqués, irisés par les rouilles, ronds comme des globes, luisants comme des boules de verre, surgissaient, — tels des cryptogames monstrueux, étages, poussés les uns sur les autres, au hasard d'une nuit d'orage. Plus bas, le Bosphore étalait les moires de sa ceinture pâle.

Mais déjà les roses de l'aurore se changeaient en ardeurs de pourpre ; le ciel, du côté de l'orient, n'était plus qu'un rideau de feu. Son reflet passait sur la Ville-Reine noyant toutes les formes et toutes les couleurs dans une splendeur unique de rougeoiment, et, sur un fond d'incendie, les colonnades des palais semblaient de hautes flammes qui se tordent.

Dromund s'écria :

— Regardel le feu prend! la Ville brûle!

Eux-mêmes, ils avaient sur eux le sang de cette pourpre. Tendue vers son amant dont les pupilles se dilataient de joie, elle vit, avec une frayeur délicieuse, jusqu'au fond de son âme barbare.

L'ivresse du meurtre, de la bataille et de la destruction y bouillonnaient pêle-mêle avec des sursauts de désir. Ses yeux s'emplissaient d'une extase qu'elle n'avait pas encore aperçue si intense.

Alors, elle oublia tout, tout pour qu'il eut son bonheur complet aux dépens de la vie,

de la pensée, de la beauté, de la souffrance, dans la fureur de regorgement et des ruines. De cette poussière de chaux et d'or, de ces nacres de la perle et de la pourriture, du frisson de la mer et de la langueur des terrasses, des lamentations des couvents et des cabales des gynécées, elle dégagea l'âme immense, admirable, confuse de Byzance, Et d'un geste passionné qui voulait embrasser l'horizon, englober toutes les églises et tous les palais, jusqu'aux hêtrées de la côte asiatique, elle dit en se jetant au cou du barbare :

— La mer et ses navires, la ville et ses murailles, toute, tout entière je te la donne I...

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