‹ Les amants byzantins; romanChapitre 23 sur 37 · SUR LES TOMBES · texte numérisé non relu

SUR LES TOMBES

Le ciel permit qu'en débarquant au petit port, Nicéphore respirât des boues fétides qui étaient le véhicule de germes dangereux. Deux fois par jour, il eut chaud, puis froid. Tantôt, il faisait allumer des braises pour réprimer le frisson de ses membres, tantôt, il s'étendait nu sur les dalles afin de réprimer la sueur. Bien que son amour de l'or lui fît la vie misérable, il y tenait passionnément. Peut-être, craignait-il les supplices que les prêtres promettent aux avares dans un monde où l'on expiera. Il était sûr qu'on

ne lui permettrait pas de faire la banque dans le paradis et cela suffisait pour qu'il n'eût point de hâte de s'y voir.

Cette maladie coïncidait avec l'accaparement de grains par où il méditait d'affamer les soldats de Phocas. Il se demanda s'il ne fallait pas considérer ses fièvres ainsi qu'un avertissement du Ciel, et, comme il avait décidé de ne point renoncer à l'énorme profit de sa fournilure, il résolut d'entrer en accommodement avec le surnaturel.

Il alla visiter le patriarche dans l'oratoire où, chaque jour, Polyeucte recevait quelques fidèles de choix. Là, il s'expliqua avec les réticences qui lui étaient ordinaires.

— J'ai, dit-il, un projet dont les vieillards de notre hospice se trouveront bien, si seulement le Ciel veut me soulager. Dieu est directement intéressé à ma guérison.

— Dieu, répondit brutalement le dévot eunuque, n'a besoin d'aucun bras mortel. Implore-le dans la mortification de ton

orgueil ; il te soulagera si cela est profitable à ton salut.

— Le conseil est excellent, répondit le banquier. Je vais faire retraite dans quelque couvent du mont Olympe. Là je retrouverai ma santé dans la prière.

Il considérait le dédain pour l'or que Polyeucte avait fait paraître comme une nécessité superficielle du sacerdoce. Évidemment le patriache nommerait dans sa puissante prière, un homme dont la charité promettait de s'exercer jusqu'à la largesse. Ainsi Nicéphore se félicitait d'avoir tourné à son profit un redoutable obstacle. Dieu aurait son courtage dans l'affaire des grains sans qu'il en coûtât grand'chose au diable.

Sur ces pieuses pensées, le barbon se mit en litière pour le pèlerinage qu'il projetait. Tout jaune de peur, il se fit hisser le long des pentes de la monlagne sacrée. Il entra dans tous les couvents, dans toutes les cellules, pria avec les moines et les anachorètes,

éprouva les bons effets de l'abstinence et de l'air pur.

... Irène et le soldat employèrent ce répit à s'aimer.

Ils s'en allaient vers les lointains quartiers, où leur oubli de tout ce qui n'était pas eux-mêmes n'avait pas à redouter des regards espions. Volontiers ils montaient jusqu'à l'église de Myriandrion afin d'y abriter leur amour à l'ombre des tombeaux.

Autour de la basilique vénérable que Justinien avait rebâtie, s'étendait le champ de repos des basileus et des basilissae. Tous étaient là, les vaillants hommes de guerre et les clercs disputeurs, ceux qui avaient usé leurs jours à batailler sur les frontières de l'Empire, ceux qui ne s'étaient guère plus écartés de leur palais que les Autocrators représentés dans les mosaïques du gynécée. Gonstanlin y dormait à côté de sa mère Hélène, l'éloquent Chrysostome non loin de l'adultère qu'il avait stigmatisée. Les tombes étaient rangées sous des portiques autour

de l'église, ou épars dans le jardin funèbre. C'étaient des caisses de marbres inouïs, rapportés à grand frais des plus lointaines provinces. Les couvercles surmontés du monogramme du Christ et de la Croix se soulevaient en arêtes vives. Chaque sépulcre enfermait un trésor de bijoux dont la richesse était en harmonie avec la puissance du défunt. Chaque marbre était emprisonné dans une gaine d'or ou d'argent, éclaboussée de pierreries.

Dromund aimait à se faire aveugler par la fulguration de ces richesses où, au déclin du jour s'allumaient des constellations. Jamais il n'était las d'entendre la légende des trésors enfouis sous ces marbres; il promenait avec volupté ses mains robustes sur les arêtes des sarcophages; il les frottait à ces rugosités qui étaient des pierreries.

Irène aimait le portique pour cette image de la mort partout répandue qu'elle prenait plaisir à évoquer à côté de son amour. Elle la chérissait pour la certitude qu'elle donne,

pour la durée de son repos, pour l'immobilité resplendissante des sarcophages où rien ne tressaillait plus, quand quelque souffle, monté du Bosphore, faisait passer un frisson sur la verdure des cyprès et sur les herbes du cimetière.

Un soir qu'ils étaient assis au pied d'un sarcophage merveilleusement reluisant et neuf, dont le marbre, tiré des carrières bithyniennes du Sangarius, imitait la couleur et le tissu du poumon humain, Irène demanda :

— Sais- tu le nom de TAutocrator qui repose dans ce sarcophage ?

Dromund répondit :

— C'est le Porphyrogénèle.

— Qui te l'a dit ?

— Je l'ai vu ensevelir. J'étais là quand le Parakimomène lui a enlevé sa couronne d'or. J'ai entendu le Grand Eunuque lui crier trois fois : « Entre dans ton repos, basileus, le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs t'appelle. »

no LES AMANTS BYZANTINS

Irène répondit comme en rêvant ;

— Et moi aussi, j'étais là parmi les dames qui faisaient cortège à la basilissa Théophano. Tous les détails de cette journée, je me les rappelle... Je vois défiler devant mes yeux toutes les warangues impériales, les Ross, les Arméniens, les Scandinaves, les Vénitiens, les Amalfitains. Je vois la double haie de haches, deux fois tranchantes, les sabres recourbés, les arcs, les piques ; je vois le Pansébaste et le Grand Hétairiarque... 0 mon amant, comment se fait-il que je ne t'aperçoive pas?... comment mes yeux ne t'ont -ils pas tout d'abord distingué dans la foule des piques ?... et, ne sont-elles pas plus douloureusement perdues que les siècles de la mort, ces heures où nous nous sommes frôlés, toi et moi, victimes du destin, sans nous connaître, sans rapprocher nos baisers ?

Elle se penchait cherchant la consolation d'une caresse, mais les épais sourcils de Dromund se soulevèrent, ses prunelles je-

tèrent ces lueurs fixes qui, parfois, éclairaient jusqu'au fond la barbarie de son âme :

— Sans doute, dit-il, tu te souviens aussi d'Angul, car les yeux des femmes vont au chef, à celui qu'une selle de cheval élève au-dessus des autres. N'es-tu pas honteuse, dis-moi, de voir celui que tu aimes marcher encore à pied, dans le rang? Ne veux-tu pas que tes amies l'aperçoivent de loin, quand la warangue défile, et que leurs cœurs crient dans la jalousie : « Le maître de la beauté et de la force, c'est celui d'Irène ! »

11 avait parlé avec rudesse, mais comme elle sentit qu'il souffrait, son âme d'amante ne fut point blessée.

— 0 Dromund, dit-elle, ce n'est point par la jalousie de ceux qui nous entourent que notre amour pourra nous donner du bonheur I Je t'aime sans que le désir des autres femmes m'apprenne que tu es digne d'être aimé. Je jouis de ta beauté et de ta force sans que nulle pompe, nul commandement ne les rehaussent. Je te mets plus

haut que ne pourra jamais te placer une hiérarchie humaine, si fort au-dessus de la terre que les regards de l'envie ou de l'admiration ne nous atteignent plus, et que tu me possèdes, en rêve, quelque part, entre le ciel et la terre, aussi loin de Dieu que des hommes, dans l'isolement de notre amour unique.

Il baissa la tête, car ce n était point de cette manière qu'il eût souhaité qu'elle l'aimât. Son âme de pirate s'enorgueillissait de la conquête d'une femme comme d'une dépouille opime. Il souhaitait s'en parer publiquement ainsi que des armes ciselées, des bracelets et des bagues dont elle l'enrichissait. Vingt fois, il l'avait suppliée de le suivre, un soir, à cette taverne où les warangiens de Norvège se réunissaient pour jouer aux dés et pour boire de la cervoise dans les casques. Les refus d'Irène lui demeuraient incompréhensibles. Il la sentait trop conquise pour attribuer sa résistance à l'amour-propre. Cette pudeur d'âme était une voûte mystérieuse où il se heurtait le front.

Dans cette inquiétude, pesante comme toute pensée qui n'était pas une passion montée de son torse de géant à sa tête mystique, Dromund eut un éclair de colère, quand Irène prononça :

— Il faut que je te quitte un instant...

— Où vas-tu ?

— J'entre dans l'église.

— Pour quoi faire ?

— Je veux prier Dieu pour notre amour.

— Quel Dieu ?

— Le mien.

— L'Homme Blanc ?

Un mouvement de mépris souleva ses larges épaules.

— Tu verras comme il te protégera, ton Christ, le jour où la colère des Ases se déchaînera, le jour où les Normands feront un charnier de la Ville-Reine !

L'évocation de son brutal espoir lui illuminait le visage. Elle eut le souvenir de ces lions lybiens, las du voyage et des harnais de corde, qu'elle avait vus se lever, soudain,

dans le Cirque, sous les outrages de la foule, et se hérisser dans un rugissement. Pourtant, ses larmes jaillirent, car cette folie de pillage qui oubliait de la protéger, la touchait à l'âme.

— Ce jour-là, dit-elle, ce n'est pas vers mon Dieu que je me réfugierai, j'irai à toi.

Un sourire qui avait une grâce d'enfance glissa dans les moustaches du warangien. Il la prit contre son cœur, et avec cette voix de musique qui, dans l'âme d'Irène, éveillait à toute heure un accompagnement de lyre, il murmura :

— Pardonne-moi, si j'ai été jaloux de ton Dieul... J'ai renoncé à mon paradis pour te plaire... Ne me laisse pas à la porte du tien... Nous connaissons un ciel où nous montons l'un par l'autre... Viens... viens que je l'y enlève!... Les cyprès du Myriandrion sont obscurs et les tombeaux des Autocrators ne vendront pas notre secret...

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