L OVATION
La prise de Ghandax par le vaillant Phocas surprit le basileus entre les bras de la belle Théophano dont il ne sortait guère. Plus ce bonheur était immérité, plus il apporta de joie. Dans le lit de son Augusta, Romain lui-même s'était plus d'une fois réveillé comme en un cauchemar, à la pensée de l'audace sarrasi ne. Mais maintenant, Ghandax n'était plus qu'une ruine où l'on éteignait l'incendie avec des flots de sang. Les soldats de Phocas avaient fait sauter la muraille. Comme un ouragan ils s'étaient engouffrés
dans la ville conquise; ils avaient assiégé chaque quartier, chaque maison ; deux cent mille femmes sarrasines avaient été égorgées après des outrages inouïs. Les enfants avaient tournoyé comme des frondes au bout du bras des archers. Les vieillards avaient été chassés avec des flèches dans les rues de la ville. Tous les hommes valides étaient liés sur le port, nus, offerts aux marchands d'esclaves. Le vieil émir Kouroupas, son fils, leurs femmes les plus belles, attendaient dans des chaînes, les déshonneurs de la figuration triomphale. L'Évangile l'emportait sur le Coran.
Le profit du pillage dépassait toute espérance. Depuis cent cinquante ans, les écumeurs de la Méditerranée avaient accumulé dans ce repaire le butin de mille villes. La seule vente des esclaves au profit des hétairies arméniennes et grecques, emplissait de dinars d'or les casques des soldats. Un navire revenait chargé de reliques jadis arrachées par les Sarrasins dans des sanctuaires, conser-
vées pour le plaisir de les profaner et dans l'espoir de les revendre un jour. Enfin, la grâce des femmes conquises allait bouleverser pour longtemps la paix des gynécées.
Il était d'usage que le généralissime victorieux ne rentrât point dans la Ville-Reine avant le matin même du triomphe. L'Autocrator lui donnait l'hospitalité dans un de ces châteaux de la côte asiatique qui prolongeaient Byzance en suite de jardins. Mais l'ombrageuse et pusillanime susceptibilité de Romain craignait de rendre au Magister Splendidissime des honneurs quasi impériaux. On n'aimait pas au Palais Sacré les capitaines dont les soldats faisaient leur idole. Et Phocas dut se contenter de l'ovation pédestre.
Il n'en souffrit point. Il savait que la rue lui rendrait en acclamations tout ce que la jalousie impériale lui envierait d'honneurs. Romain pouvait bien fouler sous ses pieds les Sarrasins vaincus. Le peuple savait qui les avait amenés là.
La pompe qui devait s'achever au Cirque fut précédée d'une cérémonie sur le forum A^ugustéon. Ceinte de portiques qui s'étendaient entre le Palais impérial, le Sénat et la Grande Église, cette place était comme le cœur de la Ville-Reine. Là, des colonnes en marbres multicolores élevaient vers l'azur tout un peuple d'emblèmes, statues d'or, d'argent et de porphyre, basileus et impératrices, monstres égyptiens, animaux bibliques, l'Histoire et la Chimère.
Un soleil sans ombre faisait fulgurer l'Augustéon, quand, aux approches de midi, l'Autocrator alla s'asseoir en haut des degrés qui portaient la colonne de Constantin.
Au-dessus de sa tête, la Grande Croix élevait l'inscription trois fois sainte. Devant ses yeux brillait, comme un joyau unique, la splendeur du Milliaire-d'Or. A sa droite, le patriarche se tenait sur le seuil de l'oratoire. La foule des dignitaires occupait les côtés de la place.
Avec la lance qu'il tenait dans sa main
droite, Romain fit un signe. Aussitôt, hors du péristyle où on les avait tenus cachés, le vieil émir Koroupas, ses fils, ses ulémas, tous les Sarrasins de marque furent poussés sur le parvis par les hérauts qui les tenaient en main. Enchaînés comme des fauves, ils s'avancèrent jusqu'au milieu du Forum. Leurs blancs vêtements éblouissaient dans le soleil ; leurs ombres étaient sous leurs pieds.
Bien que leur malheur n'inspirât qu'une joie prodigieuse, le silence se fit sur l'Augustéon. On attendait que le chef des maîtrises impériales, le soliste prodigieux entonnât l'hymne triomphal.
Il commença :
« — L'Eternel est ma force et ma louange ! Il a précipité le cheval et le cavalier, il a jeté dans la mer les chariots de Pharaon. »
Le rythme était lent, triomphant, cadencé; les strophes grandioses. L'enthousiasme bouleversait les âmes. La compagnie des choristes palatins, le peuple entier répondit en tonnerres de voix au Chanteur Unique.
Alors, dans le carré où les officiers de la flotte et les archontes tenaient les Sarrasins enchaînés, il se produisit un remous prodigieux. Les victorieux contraignaient les vaincus à se prosterner dans la poussière. En même temps, le protonolaire du drôme saisissait dans ses mains robustes les épaules de Koroupas, et il le jetait aux pieds de l'Autocrator. Sous l'outrage , on vit se redresser la tête de l'Émir. Mais les liens qui le ligottaient ne lui permirent pas la révolte. Il retomba sous le brodequin de pourpre.
Après ces férocités nécessaires, la cérémonie de l'ovation n'était plus qu'une pompe de joie.
Les palais et les maisons disparaissaient sous les guirlandes de feuilles, sous les étoffes orientales qui figurent des silhouettes d'hommes et d'animaux. Des lauriers, des fleurs odoriférantes, des brûle-parfums chargeaient l'air de leurs senteurs. Sur les balcons, chaque famille avait exposé ses vaisselles d'or
et d'argent, des diptyques, des armes précieuses. Des torchères brûlaient dans l'éclat du soleil. Tous les yeux cherchaient Phocas.
Quand il passa devant l'église Sainte- Marie Chalcopratienne, où, cachée derrière un grillage, entourée de ses femmes et de ses eunuques, la belle Théophano assistait au spectacle, la basilissa pâlit. Elle tendait son cou, elle ouvrait ses yeux admirables. Elle voulait voir le héros qui l'avait délivrée de la peur.
Phocas était prêt pour ce coup d'œil et pour cet échange de pensées. Sans qu'un Irait bougeât sur sa figure militaire, il croisa son regard avec le regard de la basilissa. Il avoua l'ambition qui lui était née et dont elle était le sommet...
A cette seconde, une autre impatience de femme guettait une autre apparition d'homme à l'entrée du Cirque.
Irène avait regardé avec un éblouissement distrait les raretés inouïes dont la vue faisait
crouler les gradins sous la fougue des applaudissements. Peu lui importaient les dinars d'or, les dirhems d'argent, les vaisselles des khalifes, les pourpres de Damas, les tapis de Perse, les émaux et les verreries, les étoffes couvertes de caractères étranges, les ivoires et les ébônes, les écailles et les nacres, les cimeterres, les rondaches, les casques, les boucliers, les incrustations et les damasquinures. Elle n'avait pas de curiosité pour les princesses captives, pour les chevaux arabes, pour leurs crinières et leurs queues tressées. Elle ne s'amusait pas au défilé des chameaux, — troupe difforme, fantastique dans le bercement de sa démarche et le ballottement des filalis, qui, de ses rugissements, effrayait la warangue des Ross et les hétairies du Nord. Elle attendait celui qui allait venir dans l'appareil presque triomphale du quadrige, où l'amour l'avait élevé.
Il entra dans le Cirque par la Meta des Vénètes, et, tout d'abord, passa devant la
Faction des Bleus. Au-dessus du balcon du char, son torse héroïque apparaissait, enveloppé, par-dessus la cuirasse d'argent, dans ce chiton tissu d'or que l'on nommait « rhodobotryn », à cause des broderies qui figuraient des pampres et des grappes de raisin. Dans sa droite, il tenait la lance chargée de la banderole écarlate qui servait de fanion aux Normands. Sa gauche retenait l'éventail des quatre chevaux avec une souplesse si harmonieuse, que le quadrige semblait une barque portée sur de l'écume de vague, où il se tenait debout, lié à la vie du char, comme un de ces symboles incrustés d'or qui relèvent la proue des galères.
Au moment où le barbare passait devant la loge d'Irène, une seconde, son immobilité s'anima. Les clairs yeux qui, à travers la visière abaissée du casque fixaient les oreilles des chevaux, s'élevèrent avec lenteur.
Il la regarda.
Elle était payée*