‹ Les amants byzantins; romanChapitre 25 sur 37 · LA TAVERNE · texte numérisé non relu

LA TAVERNE

Dans la foule bariolée des hétairles que Phocas traînait sur ses talons victorieux, les Normands s'étaient signalés par l'exubérance de leur délire. Ils apportaient de leur pays des corps pleins d'une force lente. Éduqués par la lutte contre les éléments, sobres jusqu'à l'abstinence, chastes par la nécessité de leurs exils marins, ils hésitaient sur le seuil de Byzance comme devant une tentation magique. Leur inquiétude se dissipait à la première coupe de vin. Ce vin faisait monter de leurs entrailles à leurs

yeux clairs une lueur qui avait le reflet de sa pourpre. Il activait, dans ces corps barbares, le flot torrentiel du sang. 11 hallucinait jusqu'à la folie la violence de ces ânaes primitives. 11 les soulevait comme ces philtres que les belluaires mêlent aux aliments des bêtes féroces afin d'exaspérer leur fureur.

Pourtant, dans cette fièvre d'orgie, le mal du pays revenait comme un refrain.

Il y avait des soirs où ces gens du Nord se sentaient las du soleil, de la pourpre, de l'étincellement de la Ville -Reine, des courtisanes d'Egypte, du vin ruisselant des outres, — des heures où ils rêvaient les sapins et la neige, la mer verte qui bat les falaises, la chaste barque où les rameurs vivent du péril et du sang.

Au milieu des palais et des villas qui, vers la Corne-d'Or continuaient la ville, eux-mêmes, avec des poutres volées sur les quais de Boucoléon, s'étaient élevé une vaste salle de bois, obscure, enfumée comme l'en-

trepont d'un navire. Là, par les nuits de lune, ils s'asseyaient autour des feux.

De main en main, circulaient les vastes cratères de bois peint dont les anses se relèvent en tètes de chevaux, des hanaps qui avaient des formes de cornes cerclées de métal. Ils débordaient de cervoise fabriquée dans la taverne même avec des grains d'Egypte.

En buvant, les Normands se querellaient autour des dés ; leurs colères troublaient au loin la nuit comme si une bande de loups se fût entre-dévorée dans les écuries du Cirque.

Le soir de l'Ovation, ceux que le service des gardes ne retenait pas au Grand Palais, s'étaient glissés hors du Caballarios. Ils étaient venus à la taverne arroser leurs gosiers enfiévrés par tant de cris rauques, échanger aussi leurs impressions sur ce butin dont l'étalage avait surexcité jusqu'au vertige leur appétit de pillage.

Après d'universelles récriminations contre l'égoïsme de l'Autocrator qui avait empoché sa plus fidèle hétairie de prendre part à

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l'expédition de Ghandax, ils parlèrent du défilé des Normands dans le Cirque.

— Dromund, dit une voix, avait l'air du triomphateur. Viendra-t-il ce soir vider le cratère avec nous?

Le soldat d'Irène était populaire dans la taverne, car il ne conservait pas longtemps entre ses doigts les trésors dont le comblait l'amour. Tout s'en allait au jeu ou dans les cratères. La warangue entière avait part à son heureuse fortune.

— Dromund, reprit un joueur de dés, en suspendant son cornet, appartient ce soir à sa maîtresse.

— Celle qui a payé le char?

— Et le rhodobotryn.

— Il valait quatre-vingts litrae !

— Ou cent.

— Dromund est bien aimé.

Un bruit de pas attira les regards vers la porte de la taverne. Dromund et Harald venaient de la franchir. Irène et Eudoxie les accompagnaient.

A la tournure, aux bijoux qui paraient les bras de ces femmes enveloppées dans des voiles transparents, les mercenaires comprirent que ce n'étaient point là des filles d'Egypte, mais quelques-unes de ces patriciennes, qui, chaque jour, sous leurs yeux, franchissaient le seuil du Gynécée.

De leur pays, ces Normands avaient apporté les mœurs d'une égalité parfaite. Donc, personne ne bougea de sa place; même la fierté empêcha les buveurs de tourner la tête. Seulement, dans la taverne, le silence se fit profond au moment où les deux femmes entraient.

Profitant de l'exaltation où les applaudissements du Cirque plongeaient Irène, Dromund avait obtenu de sa maîtresse qu'elle complétât son triomphe en se produisant enfin dans la taverne à l'admiration des warangiens. Eudoxie, que les émotions d'une telle équipée enchantait par avance, avait levé au dernier moment les scrupules de son amie, disant :

— Fais ce qu'il te demande. Je vous accompagnerai.

— Tu le jures?

— Mais il me faut un galant.

— Emmène Troilus...

— Et Agathias ?...

— Emmène-les tous deux...

— Ni l'un ni l'autre. Ils feraient la moue hors de propos et nous attireraient quelque bagarre. Je prendrai l'ami de ton ami, ce silencieux Harald que tu as racheté au pied du poteau.

Le bonheur d'Irène commençait à donner de l'ombrage à Eudoxie. Elle n'imaginait pas que cette parfaite amoureuse en trouvait le principe en soi-même; elle l'attribuait à la qualité d'un amant si primitif et si robuste. Elle-même espérait tirer de la barbarie d'Harald quelque sensation nouvelle.

Dans cette disposition d'esprit, les petites aventures du chemin, — les échanges d'injures avec des bateliers, — la violence de

Dromund envers des esclaves ivres, tout ce qui serrait le cœur d'Irène avait diverti Eudoxie. Elle puisait dans la satiété du plaisir une bravoure dont la vertu de sa compagne ne fournissait pas l'étoffe. Sur le seuil de la taverne où Irène hésitait encore, Eudoxie riait, radieuse de pénétrer dans un repaire d'hommes.

A peine furent-ils assis au milieu de la salle, qu'un soldat qui venait de vider une corne énorme et qui chancelait sur ses pieds nus, s'approcha avec audace.

Il mit la main sur l'épaule de Dromund et lui cria tout près de l'oreille :

— Hé 1 toi ! le rameur d'IIaukéli ! D'où sors-tu? Nous avions soif de t'appeler sans que ta voix répondît à ton nom !

Le héros fronça les sourcils, car il n'aimait point que, même par jeu, on portât la main sur sa personne.

Il riposta :

— Que ne me défiais-tu au jeu de l'épée? Tu m'aurais vu surgir I

Il s'était dressé pour chasser le soudard. Déjà, de son corps, Irène le couvrait :

— Dromund ! murmura-t-elle.

Sous le voile, elle élevait des bras suppliants, si amoureuse qu'il ne put se tenir de baiser ces lèvres effrayées — et, passant sans effort de la colère à la caresse :

— 0 mon Irène, murmura-t-il, que peux-tu craindre en ce lieu ! Ces hommes sont mes frères. Mille fois, quand tes largesses faisaient déborder les cratères, ils ont rêvé de saluer la grâce de ton visage. Soulève pour me plaire le mystère de ce voile... Je veux qu'ils connaissent enfin ma reine et que leurs cœurs soient bouleversés d'amour I

Entre la peur et le désir de lui plaire elle s'écria :

— Dromund!

Il était trop tard pour résister à sa volonté rapide. Quand les tètes des buveurs se tournèrent à son cri de détresse, la gaze qui l'enveloppait toute, était tombée sur ses pieds.

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