LE JEU
Pour complaire à Dromund, Irène avait conservé sous le voile sa robe du Cirque. Comme le rang de son mari ne lui donnait pas droit à la ceinture des patriciennes, elle avait fait copier par les plus habiles ouvriers la tunique que portait sa patronne, Irène, dans une fresque de son oratoire. C'était une gaine d'argent dont des fils lilas et mauves brodaient la trame soyeuse. Le pan, qui en souvenir de la toge antique était jeté par-dessus le bras, ajoutait aux lignes pures un charme de languissance. La masse
des cheveux, hiératiquement disciplinée, bouffait derrière les pendants d'oreille. Des opales, des diamants, des améthystes, des perles, serties dans cette masse sombre, cerclaient le pâle visage d'un tremblement d'auréole. Quand le voile, écarté comme une nuée, se leva sur le miracle des yeux, les Normands se dressèrent avec un sauvage éclat de joie. Ils crurent qu'ils voyaient s'évader de son enveloppe nébuleuse le Génie adoré de leurs veillées lunaires.
Lorsqu'ils eurent empli leurs prunelles de celte surnaturelle vision, ainsi qu'un prêtre qui ferme les volets de l'iconostase sur une image sacrée, Dromund ramena vers la poitrine de son amie, les ailes écartées du haïk.
— Que ta beauté, dit-il, soit mon excuse 1 Et vous, mes compagnons chéris, ne dites pas plus longtemps que Dromund a déserté vos plaisirs. Je tiens contre quiconque convoite les bijoux que voilà! Jetez dans la balance la solde du triomphe et l'or des Agarènes.
Irène était encore soulevée de plaisir et de peur. Elle dit à Eudoxie qui l'aidait à redraper le voile sur ses épaules :
— Gomment lui en vouloir 1 Moi-même, ce matin, quand il est apparu dans le Cirque et quand ses yeux m'ont cherchée, mon cœur a bondi dans mon sein. J'ai étranglé le cri qui montait à mes lèvres : « A moi I II est à moi ! C'est moi qui m'endors sur sa poitrine ! C'est moi qui baise sa bouche I »
C'était la première fois qu'elle découvrait à son amie ce délire de ses sens. Eudoxie répondit en secouant la tête :
— Prends garde que ta joie ne révèle ton secret à tant d'yeux jaloux ! Celles qui convoitent l'amant finiraient par désigner l'amante... Pour moi, qui n'ai rien à redouter en ce monde, ayant réservé dans mes liaisons la liberté de mon plaisir, je vais tâcher de plaire à mon galant d'un soir...
Elle se rapprocha d'Harald, et le saisissant par la barbe :
— Or çà, dit-elle, beau taciturne, faut-il
LES AMANTS BYZANTINS l9o
qu'on vous enseigne votre devoir? Une femme aime qu'un amant tire vanité de sa figure I
En parlant elle s'était jetée hors du haïk, et, écartant deux têtes trop rapprochées, elle avait sauté au milieu du cercle des buveurs.
. Eudoxie était renommée pour la légèreté de ses pieds. Parfois, dans les longues heures du Gynécée, quand la basilissa Théophano était lasse du bavardage des spalharissœ, des stratorissœ, des hypatissae, et des commérages de ceux qui sont sans barbe, elle ordonnait à Eudoxie de la divertir par ses danses. En une seconde, la langueur était bannie, toutes les ardeurs du Gynécée se tendaient vers l'invisible amant.
Les poses qui réveillaient la volupté chez les princesses, soulevèrent cette assemblée de barbares comme une vague de fond. Ils se ruèrent en tumulte. Tous voulaient frôler les beautés provocantes de ce corps. Leur hardiesse s'accroissait de leur nombre.
A l'écart de cette folie, Dromund jetait les dés. La chance ne lui était pas favorable. Soudain, il s'écria :
— Par Loki! j'ai perdu! Payez-vous, mes amis 1
Avec une espèce de hùte, il détacha le collier qu'Irène avait suspendu à son cou au lendemain de leur rencontre. Il le jeta sur la terre.
Le soldat qui avait gagné dit :
— Veux-tu tenter la chance encore une fois?
Dromund répondit avec joie :
— Je le veux... Quitte ou double...
— Joue d'abord.
~ Six!...
— Dix!...
Irène regardait jouer son amant. Elle ne put chasser la tristesse de son visage, si vite que Dromund ne l'aperçût comme il levait vers elle un regard suppliant :
— 0 femme que j'aime, les Dieux sont contre nous!... Donne-moi tes bracelets... Il faut que je résiste...
Irène portait aux poignets des cercles d'Egypte dont l'art était précieux. Elle les détacha avec une douceur résignée et dit en les remettant au soldat :
— Ce que j'ai est à toi, Dromund. Mais laisse là ton jeu. Depuis que tu poursuis la faveur de la fortune, pas une fois tes yeux n'ont cherché mon regard...
Il sentit le regret qui se glissait entre eux, mais comme il appartenait trop à la fièvre des dés pour céder au reproche de l'amour, il réveilla savamment dans sa voix ces sonorités qui faisaient Irène obéissante.
Il modula près de son oreille :
— Chère, trois fois chère, j'ai juré dans ton baiser que l'Océan et la Norvège, le Wahal et sa Souveraine, je les oubliais sur ton cœur. Mais ne plus tenter la Fortune ! C'est éteindre de nuit la flamme qui veille au sommet du mât, c'est tirer, sa barque hors de la mer... Irène, la vie est un jeu!
Elle baissait la tète. Il l'attira par ses belles tempes ;
— Que regrettes -tu? Tes bracelets? Je les regagnerai. Tes dettes ? Harald nous a trouvé un prêteur... un usurier... Il doit nous rencontrer ici... ce soir même... Il te comptera l'argent.
Quitte envers la mélancolie de sa maîtresse, Dromund reprit son jeu avec ardeur.
Irène ne comprenait guère s'il gagnait ou si la chance continuait de lui être défavorable. Elle songeait seulement qu'elle lui avait découvert la tristesse de son cœur et qu'il avait passé outre.
Seule, Eudoxie tirait de son escapade plus de plaisir qu'elle ne s'en était promis. Depuis longtemps, entre ses adorateurs, elle avait partagé les lambeaux de son voile. Elle dansait maintenant baignée de sueur, la gorge découverte, ses cheveux blonds déroulés.
Comme elle reculait jusqu'au bord du cercle des buveurs pour prendre un élan nouveau, une main s'abattit sur son épaule. Elle crut que c'était Harald. Elle se retournait pour lui détacher ses doigts ; mais la provo-
cation ébauchée se changea en cri de terreur à la vue de celui qui venait de surgir de terre. En même temps, de toute la force de ses poumons, elle jeta ce nom d'alarme : — Nicéphore I