L USURIER
Le retour imprévu de Phocas avait abrégé la cure de Nicéphore et coupé ses fièvres. C'était un effet du saisissement qu'il éprouvait dans la pensée que, peut-être, il manquerait une telle occasion de butin. Il se doutait que les dinars d'or, les dirhems d'argent fin, aux noms des khalifes, les bijoux et les chevaux ne resteraient pas longtemps aux mains des vainqueurs. Tout s'en irait en fumée de vin et de plaisir.
Nicéphore aimait à brasser avec Ghœrina les grandes affaires qui engagent une fortune.
s'emparent de l'homme tout vif, occupent sa veille et ses rêves. 11 se reposait de ces émotions dans d'infimes trafics qu'il n'osait plus avouer depuis que, pour un palais de marbre, il avait quitté son trapèze des carrefours. Mais son plaisir demeurait attaché à ces louches combinaisons où, disputaillant avec des filles et des soldats, il nourrissait sa passion aux dépens de la passion des autres. De ce chef, le mari d'Irène était aussi connu comme usurier dans le quartier des soldats, que comme financier par les dignitaires du Catalogue.
Débarqué le matin, il s'était tenu caché à tous les yeux de peur d'exciter la concurrence des revendeurs du Bazar. La satisfaction qu'il éprouva à surprendre en pareil lieu l'amie de son associé, faillit lui faire oublier le but de sa visite.
Il dit d'un ton goguenard :
— Oii donc est Ghœrina? Absent ? Ma chère amie, Nicéphore est discret 1 Votre honneur, en mes mains, ne court pas de péril I
Déjà Eudoxie était remise de sa surprise. Elle répondit avec assurance :
— Ni le vôtre dans les miennes!... Une curieuse comme moi peut bien jouer les filles d'Egypte quand un financier comme vous se fait prêteur sur gages. A discrétion, discrétion et demie, ne nous gênons pas dans nos affaires. Nous recherchons ici des dieux très différents. Je vais vers le plaisir, vous, vous poursuivez l'or?
Nicéphore tourna les talons et, s'approchant des joueurs, il demanda :
— A qui dois-je prêter?
— A moi.
Masquant Irène, Dromund s'était levé.
Pourtant Nicéphore aperçut la jeune femme derrière le soldat.
A la beauté du Normand, à la richesse de ses armes, il jugea que ce voile cachait l'adultère de quelque patricienne, et il sourit à la tournure que prenaient ses affaires.
Il dit d'un air engageant :
— Combien veux-tu?
— Cent litrœ d'or...
— Pourquoi pas deux cents ? Quand on offre un tel gage, on peut demander une fortune !
Il se penchait pour mieux apercevoir la compagne du soldat, mais chaque fois, devant sa curiosité, il trouvait Dromund comme une muraille.
Il demanda à voix basse :
— La dame est-elle mariée ?
•—•Que t'importe 1
— Je ne veux plus prêter aux courtisanes. Un bon mari, belle inconnue, c'est la sûreté d'un prêteur.
Ces paroles ayant soulevé une grande gaieté sur les bancs des joueurs, Eudoxie cria par-dessus les rires :
— Le nôtre est dans la finance...
Nicéphore lui jeta un regard oblique :
— Un confrère? dit-il. Bon! Tant mieux! Et, se tournant vers Irène :
— Lorsque viendra l'échéance, si votre bourse est vide, vous saurez, belle inconnue,
bien vous y prendre pour la remplir. Vous connaissez les plats que votre jaloux préfère? Frôlez son genou pendant le repas. Ne ménagez ni le vin ni les épiées, puis, sans permettre que, lourd de viande, il s'endorme, conduisez-le par le menton jusqu'à votre lit de sieste... Il fera gaiement votre appoint... Un mari ne résiste guère à cette comédie amoureuse...
Nicéphore ricanait sans fin dans sa barbe de bouc. Un soldat l'interrompit :
— Et tu ne crains pas, vieux coquin, qu'un beau jour ta propre femme ne te dupe par un semblable artifice?
— Ma femme !
Jamais Irène n'avait donné à Nicéphore une sérieuse occasion de jalousie ; pourtant, à cette seconde, il se sentit mordu par un soupçon si atroce que la pensée du gain l'abandonna. En s' évanouissant, elle laissait le vide. Alors, il eut le vertige ; ses poings se crispèrent ; ses yeux se tirèrent en long, vers les pommettes, jusqu'à ne plus figurer,
LES AMANTS BYZANTINS 20o
SOUS les sourcils, que deux lignes d'où jaillissaient de torves éclairs. Il domina le tremblement qui faisait branler sa barbe, et, levant vers Dromund son visage convulsé :
— C'est bien, dit-il, cent litrae d'or que tu veux emprunter à ma bourse ?
Le soldat répondit avec nonchalance :
— Ou deux cents...
Il ne s'agissait plus de discuter la somme. Nicéphore riposta :
— Soit I mais aux formes légales du prêt j'ajoute une condition...
— Parle.
— Je veux que cette inconnue découvre un instant son visage...
Il avançait le bras, prêt à déchirer le haïk. Mais Dromund l'assaillit d'une si robuste poussée que du poids de son corps Nicéphore alla frapper la muraille, où sa main s'ensanglanta :
— Tu ris, marchand !
— Je veux...
— Tu es fou !...
— Je saurai quelle impudique a pris un tel amant 1
... La dernière vision qu'Irène, éperdue, emporta de la taverne fut le spectacle de Nicéphore se ruant sur Dromund, de toutes ses forces débiles. Le soldat, qui le dominait du buste, venait de le saisir à la gorge. Il l'eût étranglé, si, soulevés de fou rire, les warangiens n'eussent arraché Nicéphore de l'étau.
En même temps ils criaient :
— Hourra, Nicéphore ! S'attaquer à Dromund est d'un brave usurier 1 Hissons-le sur le pavois. Vive Nicéphore 1 Vive Nicéphore I
Ils retournèrent un de ces larges boucliers qui, dans les guets de forteresse couvrent de la tête aux pieds l'apparition d'une sentinelle. Ils répandirent le marchand dans cette cuvette d'airain. Les bras et les jambes pendaient; la tête était soulevée par la peur. Mais sans égard pour les cris et pour les supplications de leur victime, ils relevèrent
à bout de bras jusqu'aux poutres de la taverne.
Cramponné, les yeux exorbités, fou de rage, Nicéphore cherchait encore Dromund et la femme voilée. 11 ne les aperçut pas, et la foudre de ses regards tomba sur la rieuse Eudoxie, qui en dansant précédait ce burlesque triomphe.
Sur le seuil de la taverne, elle se retourna pour fredonner :
— Soyez discret, Nicéphore I L'honneur est le plus grand des biens pour un banquier et pour une femme I