‹ Les amants byzantins; romanChapitre 28 sur 37 · MACHINATIONS · texte numérisé non relu

MACHINATIONS

Dromund avait rejoint Irène dans la nuit où elle fuyait, si égarée, que longtemps, sans le reconnaître, elle se débattit entre les bras de son amant.

Elle se calma pourtant quand elle vit que son désespoir allumait la colère du warangien. Dromund était homme à rentrer dans la taverne et à tuer Nicéphore comme il avait égorgé Angul.

Incapable de se soutenir longtemps dans ce dédale de ruses, parmi les embarras où l'engageait sa coûteuse liaison, Irène ne

doutait point qu'elle ne marchât à sa perte. Elle acceptait ce paiement de son bonheur, mais elle eût souhaité que l'échéance en fût plus éloignée, et son cœur se déchirait, quand, au bas des jardins de son palais, elle obtint que Dromund retournât au Caballarios et renonçât à passer dans ses bras cette nuit triomphale.

En vain jusqu'au jour, elle pria dans les larmes, suppliant ingénument le Ciel de lui donner le secours de l'impudence pour accueillir son époux. Au moment où, dans le désespoir, elle adressait à sa patronne des vœux si contraires à la sagesse, elle avait du moins la sincérité de ne pas promettre, en échange, le sacrifice de son adultère. Son péché lui était encore trop cher pour qu'elle s'en détachât.

L'aurore la trouva agenouillée sur le pavé de son oratoire. La journée s'acheva sans que Nicéphore parut, et encore une nouvelle nuit, toute la semaine.

Il avait échappé à ses persécuteurs plus

mort que vif et tout couvert de coups. Sur une barque, il avait traversé le Bosphore à la hâte, il s'était caché dans une des villas de la rive gauche qui faisaient cortège aux Palais d'été. Là, il attendait que la trace des coups qu'il avait reçus fût effacée de son visage. Il souffrait mille morts, à la pensée que Chœrina avait bien pu être mis au courant de son aventure. Il était informé que Phocas s'était plaint que l'on eût fourni aux soldats des grains avariés. Il ne doutait pas que son associé ne le sacrifiât si FAutocrator s'obslinait à découvrir un coupable. Il savait, par surcroît, que l'opinion publique se réjouirait de sa disgrâce. 11 se demandait par quel artifice il pourrait jeter les bavards sur une autre piste que ses prévarications.

Dans cette inquiétude, il accueillit avec une satisfaction particulière la certitude de ses malheurs conjugaux. Il sut que Dromund et Irène se rencontraient tantôt dans des boutiques du Bazar, tantôt dans le palais

d'Eudoxie. L'embarras où les plongeait la dette énorme qu'ils avaient contractée pour armer le char triomphal, les obligeaient à d'imprudentes démarches. Leur secret était à la merci d'un usurier qui exigerait le remboursement immédiat de son prêt.

L'attente de cet éclat parut à Nicéphore une conjecture favorable. Le scandale que causerait dans Byzance la chute de la sage Irène, aux bras d'un soldat normand, allait fournir aux conversations un aliment qui nourrirait la première faim de la malignité publique.

Désireux qu'il était de donner longuement à rire aux dépens de son ridicule, Nicéphore écarta tout d'abord de ses projets les solutions violentes. La brutalité d'un meurtre n'eût satisfait que sa jalousie, et dans cette occasion, il ne songeait pas à lui-même. Il lui fallait un procès retentissant dont tous feraient des gorges chaudes. Sûrement, la clientèle de ses débiteurs accourrait au complet pour jouir de sa confusion. Il se

212 LES AMANTS DYZANTINS

promettait de ne pas leur marchander les grimaces, la traditionnelle pantomime des maris trompés, qui, au milieu du divertissement de tous, estiment leur cas tragique.

Restait à régler les circonstances du scandale et l'occasion du flagrant délit.

Nicéphore se souvint fort à propos de la piété d'Irène. C'était un sentiment naturel à sa nature sensible. Il avait été fortifié par la mélancolie. Nicéphore ne doutait point qu'il ne subsistât dans la folie même de l'amour. Mise au pied d'un serment religieux, Irène n'oserait pas se parjurer.

Dans cette certitude Nicéphore résolut de s'adresser au patriarche. Seul, Polyeucte pourrait contraindre Irène à quelque aveu irréparable. Sa sévérité d'eunuque pour les péchés de femme ne se laisserait attendrir par aucune supplication. Il était homme à exiger de l'épouse soupçonnée un serment public sur les marches de la Grande Église.

Cette sage résolution donna à l'usurier la patience d'attendre que ses meurtrissures

eussent passées par les nuances de l'arc-enciel. Dès qu'il fut présentable, il alla trouver le patriarche. Il l'assura qu'il devait sa guérison aux prières des moines d'Athos. Pour fêter cet heureux événement, il songeait à gratifier l'Hospice des Vieillards d'une nouvelle largesse. Il convia Polyeucte au festin qu'il voulait donner dans sa maison à l'heureuse occasion de son retour.

Page 1