‹ Les amants byzantins; romanChapitre 29 sur 37 · L ACCUSATION · texte numérisé non relu

L ACCUSATION

Le matin où le marchand d'or rentra dans son palais avec la mine d'un homme qui arrive des eaux, Irène s'attardait encore au lit. Nicéphore défendit qu'on l'éveillât; lui-même il passa dans les cuisines pour régler avec ses serviteurs l'ordonnance d'un magnifique festin.

Irène ne conçut nulle alarme de cette conduite. Seulement, elle s'empressa d'écrire à ses frères pour les inviter à ce glorieux repas. Ce jour-là, elle ne put du tout voir Dromund.

Il lui fallut courir après l'usurier qui la poursuivait et lui demander du temps.

Elle lui parla doucement comme à un père. Elle sourit presque galamment à son cynisme. Elle le quitta si humiliée que la force lui manqua pour se rendre à son rendez-vous d'amour. Au contraire, elle se jeta dans une église, s'agenouilla dans l'ombre, et, sans oser prier, versa un torrent de larmes*

Dépouillée de ses magnifiques parures elle soutint sans audace le coup d'œil dont Nicéphore la toisa à son entrée dans la salle du banquet. Le patriarche eunuque avait renoncé aux coûteuses élégances par lesquelles ses prédécesseurs avaient si souvent scandalisé les dévots de la Ville-Reine. Hors des cérémonies d'église, en souvenir de sa vie monacale, il portait sur la robe violette, un froc brun. Comme il avait été mutilé sur le tard, une longue barbe descendait jusqu'au milieu de sa poitrine. Les boucles abondantes de ses cheveux retombaient en hélices sui' ses épaules. Il conservait au milieu d'un

banquet son austérité inflexible. Des œufs, du pain, un peu d'eau composaient son repas, et, seuls, dans sa figure desséchée, jaune comme un ivoire ancien, les yeux vivaient, d'une vigilance anxieuse, perpétuellement mouvante, dont l'acuité traversait les poitrines, atteignait les cœurs comme des traits.

Après que les serviteurs se furent retirés et que le patriarche eut dit les actions de grâce, Nicéphore invita son hôte à venir s'asseoir sur la terrasse couverte qui dominait les jardins.

Là, quand l'évêque fut installé sur une chaise curule, le marchand d'or prit la parole sur un ton d'humilité.

Dans les émotions de sa vie orageuse il avait acquis une maîtrise de soi-même qui commandait à son masque. Pourtant, à cette minute oîi le succès allait couronner ses machinations, son visage trahit sous le respect de commande, une si lâche volupté de haine qu'Irène devina ce qu'il allait dire et son cœur se glaça.

— Monseigneur, dit Nicéphore, souffrez que je soumette à votre arbitrage une difficulté qui me trouble. Un de mes bons amis a fait entrer dans sa maison une femme orpheline. Elle était sans appui et sans amitié. Cet homme pensa qu'il faisait une action agréable au Seigneur en recueillant celle qui n'avait plus d'asile. Elle n'avait pas d'amis, il l'entoura d'une cour. Elle semblait vouée sans vocation à la bure des caloyères, il ouvrit devant elle les portes du Gynécée. 11 ne lui marchanda rien, ni les bijoux, ni la toilette, rien de ce qui excite jusqu'à la folie, la concurrence des femmes. Comment pensez-vous, monseigneur, que ce mari ait été récompensé?

Nicéphore fit une pose. Bien qu'il tînt uniquement ses regards attachés sur le visage immobile du patriarche, il savourait l'angoisse d'Irène comme un fruit délicieux.

Il reprit avec une lenteur cruelle :

— Elle n'a pas seulement attenté à l'honneur de l'époux. Elle est en train de con-

sommer sa ruine... Son choix est descendu jusqu'à un amant infâme qui lui vend ses faveurs au prix d'une fortune 1

L'évocation des dilapidations d'Irène njit dans l'œil de Nicéphore un éclair que n'avait pas allumé la jalousie. Son bras se levait pour désigner la coupable ; il s'arrêta court dans son geste de vengeance, car une main que la colère crispait, venait de s'abattre sur son épaule :

— Oii rime cette histoire ?

— Paix I Agathias I Elle importe à tous. Votre sœur va nous dire le nom de l'adultère...

Il s'était débarrassé de l'étreinte qui l'emprisonnait. Mais Troilus à son tour se jeta vers lui en serrant les poings :

— De par le ciel ! Tu insultes notre sang I

— Calmez-vous, Troilus.

— Justice, monseigneur !

— C'est justice aussi que je réclame... Entre l'adultère et son mari, le patriarche jugera.

Les jumeaux s'étaient retournés vers leur sœur.

— Irène, chère sœur, défends-toi I...

Elle dit avec fermeté :

— A quoi bon?...

Ses lèvres, que l'amant avait tant baisées, dédaignaient de s'ouvrir pour le mensonge. La minute dont elle avait redouté l'approche la trouvait préparée comme ceux qu'un sentiment unique soutient dans les épreuves du martyre.

Polyeucte regardait au loin, au delà de la Ville. Il semblait que seul, son corps se dressât dans la chaise curule et que déjà son esprit fût retourné à l'oratoire de la Grande Église dont les dômes fleurissaient au-dessus des terrasses.

Sans daigner ramener ses yeux sur le mari d'Irène, il prononça d'une voix sévère :

— Nicéphore, accuser est une chose grave. Fournis-tu la preuve que j'exige de toi?

— Je me contenterai, dit le mari, des aveux de la coupable. Interrogez-la vous-

mO LES AMANTS BYZANTINS

môme, monseigneur, faites-lui prêter un serment qui engage son salut. Si mes soupçons m'ont égaré, je suis prêt à payer la rançon d'aumône que vous m'imposerez en pénitence; mais si, dans la crainte de l'enfer qu'elle mérite, Irène avoue son amour criminel, souffrez qu'à l'instant j'obtienne le divorce et jette, hors de ma maison, la pierre du scandale !

— Accordé, dit Polyeucte.

Et en parlant, il se leva.

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