LA CONFESSION
Nicéphore ne s'était pas trompé quand il avait jugé que le respect du serment et le goût du paradis survivaient chez Irène à tous les vertiges de la passion. Là il la touchait au défaut de cette cuirasse dont elle se croyait revêtue par la magie de l'amour.
Au moment où elle était blessée de ce trait, la jeune femme eut le sentiment d'une lâcheté affreuse; l'indignation fit jaillir de ses lèvres un cri que ne lui eût pas arraché la douleur; mais le mépris lui donna la
force de se contenir. Abaissant ses yeux, elle suivit le patriarche qui s'était levé et qui se dirigeait vers l'oratoire.
Cette chapelle intime était assez vaste pour qu'on pût y célébrer le saint sacrifice. La principale peinture du reliquaire représentait la patronne d'Irène, la sainte basilissa qui persécuta les iconoclastes, et fit crever les yeux à son fils pour arrêter ses débordements.
Bien des fois, la jeune femme avait prié avec douceur aux pieds de cette précieuse image. Elle écartait les souvenirs sanglants, elle attachait sa pensée sur la patience dont la basilissa avait fait preuve dans ses démêlés conjugaux avec l'Autocrator Léon. Elle évoquait aussi les jours do résignation pieuse où, renversée du trône par son Grand Logothète, l'Impératrice avait filé la laine, comme une paysanne, parmi les femmes de Lesbos. Mais depuis que la tendresse pour Dromund occupait tout son cœur, Irène avait désappris le chemin de l'oratoire. Elle ne supportait
plus la fixité des yeux d'émail qui s'attachaient sur elle. Quand après sa prosternation devant l'icône le patriarche se releva, les mains appuyées à l'autel, ses doigts y marquèrent leurs traces dans le voile d'une fine poussière.
Gravement, il considéra cette souillure et se tournant vers l'épouse de Nicéphore, il prononça :
— Tu ne pries plus?
— 0 monseigneur!
Les yeux de l'eunuque la transperçaient encore plus douloureusement que les regards de l'icône. A la rigueur, elle aurait expliqué son âme à la sainte basilissa. Celle-ci avait connu les tendresses de la chair, elle s'était réjouie dans le lit de Léon jusqu'au jour où la diversité de leurs croyances les avait animés l'un contre l'autre. Mais derrière la sévérité du moine, il y avait autre chose que de la chasteté : une haine contre ces vertiges de l'amour qu'il ne connaissait que de nom et qu'il exécrait avec cette féro-
cité impitoyable que le regret ajoute au mépris.
Il dit en ordonnant l'agenouillement de la pénitente :
— Femme, serait-il vrai? As-tu oublié ton devoir ?
Plus qu'elle ne répondit, elle soupira :
— Monseigneur, Nicéphore est avare et jaloux...
Elle accusait à son tour.
Le moine dit avec rudesse :
— Si éloigné que je sois d'accueillir les vaines médisances par où vous vous déchirez, vous autres femmes, quand vos complicités ne s'aident point, j'ai recueilli des bruits fAcheux sur ta conduite. On t'a rencontrée trop souvent hors de ta maison, à la chute du jour, dans l'ombre des arcades, dans l'isolement des jardins et des cimetières. . .
Les yeux d'Irène étaient attachés sur les pavés de la mosaïque. Leurs dessins lui semblaient surnager comme des nénuphars à la surface d'un étang.
Presque sans penser, pour gagner du temps, elle murmura :
— Monseigneur, ne peut-on prendre l'air un moment?...
Poljeucle était décidé à se saisir de cette âme qui se dérobait entre ses mains.
Il fit avec colère :
— Ne mens pas, femme, à ton évêque, car si le Christ a promis sa miséricorde aux pécheresses qui s'humilient, l'enfer allume des brasiers pour l'adullère obstinée dans sa luxure. Redoute un Dieu sévère!
Depuis longtemps l'enfer n'apparaissait plus à Irène comme une geôle de flammes, mais comme une nuit sans fin, oij sa voix ne pouvait plus appeler, où ses bras étaient vides, où sa raison concevait celte certitude monstrueuse :
— Les siècles passeront et je ne le verrai plus I
C'était cela, la torture qui la faisait hurler. Elle tordit ses bras devant ce spectre de l'absence éternelle, sa gorge se souleva
de larmes qui protestaient contre l'impitoyable justice, suppliaient le bourreau.
Ce ne fut que la défaillance d'une seconde. Elle était prête à accepter toutes les souffrances après la vie, pour faire, un jour de plus sur la terre, le bonheur de Dromund. Ses yeux se vidèrent de larmes, ses sanglots s'arrêtèrent. Elle ôta sa figure de ses mains, elle avait retrouvé la force de lutter.
Polyeucte s'y méprit. Il n'imaginait pas qu'un amour défendu fît de tels miracles. Il l'apercevait seulement chez les autres, au travers de l'égoïsme et de la corruption. Il l'ignorait comme source de sacrifice et d'héroïsme.
— Voici, dit-il, ce que je veux. Tu vas finir ce jour dans le jeûne et dans la prière. Tu passeras toute la nuit dans ton oratoire aux pieds de la sainte icône. Demain, à l'aurore, tu sortiras de ta maison en robe noire comme une veuve, accompagnée de ton mari, de tes frères et de tes parents. Entre mes mains, au seuil de l'église, tu
prêteras le serment de purgation. Alors Dieu te rendra la paix.
Les pupilles d'Irène se dilatèrent. Les mains qu'elle avait jointes devant sa bouche s'écartèrent de son visage comme pour empêcher la vision qui s'offrait, de la frôler de son horreur; car, dans de telles occasions elle avait vu de tels spectacles. Déjà il lui semblait qu'elle était sur la place, devant l'évêque, elle entendait les ignobles propos de la foule; elle sentait les reliques de la sainte trembler sous ses mains parjures. Elle eut ce geste des passions commençantes qui prie : « Oh ! si ce calice pouvait s'éloigner de moi ! »
— Père!... pèrel... pas cela! Je vais jurer entre vos mains. Ne me traînez pas sur cette place... Dieu est ici comme là-bas... Il m'entend... Si je mens il va me précipiter dans l'enfer... Pourquoi voulez-vous que tous ces regards me souillent?...
L'eunuque dit brutalement :
— Assez de larmes ! Ce qui est pur peut
être impunément découvert devant les yeux des hommes... Ce qui a été souillé doit être purifié devant tous. Viendras-tu?
Il s'aperçut qu'elle priait et suspendant la malédiction dont il menaçait un refus, il attendit patiemment que la grâce de Dieu opérât dans ce cœur.
Irène priait à mots pressés, comme ces courtes vagues que le début d'une tempête pousse au rivage. Elle ne songeait plus au ciel, ni à l'enfer. Elle cherchait à sauver sa raison de cette secousse. Elle n'avait plus qu'une pensée certaine : elle voulait être seule pour réfléchir. Elle dit les paroles qu'il fallait pour faire sortir le patriarche :
— J'obéirai.