EN FACE DE DIEU
Les pas de Polyeucte avaient fini de résonner sur les dalles et Irène gisait encore à la place où le patriarche l'avait laissée. Sa conscience de vie se résumait dans celte protestation mentale qui vacillait au-dessus de l'évanouissement :
« Gela ne se peut pas... »
Souvent, aux heures de remords, Irène avait comparé sa faiblesse avec l'odieux égoïsme de Nicéphore. Bien qu'elle se sentît flétrie par son adultère, une voix criait en elle :
— Je vaux mieux que cet homme !
Elle le savait : la piété de Nicéphore n'était qu'hypocrisie, ses largesses s'inspiraient de l'orgueil ou de la peur. Toute cette louche habileté ne pouvait tromper Dieu comme elle dupait Polyeucte.
« Le Seigneur, pensait-elle, est juste. 11 lit dans les âmes. Il ne sacrifiera pas Irène à son mari. »
Elle avait été élevée dans la religion de la vérité par une mère incomparable. A l'imitation de cette sainte personne, elle avait vécu pendant des années selon la droiture et les devoirs, — comme une rivière qui descend sa pente, sans imaginer qu'elle pourrait suivre une autre route que son lit. Dans cette pureté, Nicéphore était tombé comme une pierre. Son désir avait soulevé toute cette boue de mensonge qui, maintenant, souillait le cours d'une noble vie.
Il l'avait achetée ainsi que ces esclaves chrétiennes que les Agarènes vendaient nues sur le marché de Chandax afin que le
maître sût au juste quelles promesses de jouissance il payait avec son or. Qu'importait cette bénédiction qu'on avait donnée aux époux à la Grande Église ? Elle était un mensonge, comme tout le reste, puisqu'elle légitimait un contrat de servitude.
La pensée que pour la perdre, Nicéphore allait se servir du témoignage de sa propre bouche, animait Irène d'une telle indignation que sa torpeur en fut secouée. Elle se releva sur les genoux, tordit ses mains, des mots lui vinrent, elle parla comme si Dieu même eût été debout devant elle, à cette place où tout à l'heure se dressait Polyeucte.
— Non, non. Seigneur, vous ne serez pas le notaire d'un tel marché ! Vous n'avez pas ordonné la religion du serment pour qu'un bourreau en fit un instrument de torture!... Vous êtes du parti des victimes contre ceux qui persécutent... Vous avez plus d'indulgence pour l'amour que pour la haine... Vous avez promis votre grâce à ceux qui verraient leur faiblesse exposée
aux entreprises du démon!.. 0 Dieu de pureté ! Vous m'êtes témoin que le désir de ma chair était dormant... j'avais rêvé de vous appartenir intacte... je voulais entrer dans votre fiançaille avec mon voile de vierge... J'ai renoncé à vous, par complaisance pour mes frères qui avaient besoin de moi. Ce n'est pas ma faute si mes sens ont été éveillés par le dégoût... si mon cœur s'est attendri par la souffrance... si j'ai aimé parce qu'on ne m'aimait pas... si j'ai oublié mon devoir parce que celui qui prétend m'avoir achetée, une fois pour toutes, abusaitde son droit!...
Doucement, elle s'assit sur ses talons.
Une extase remplaçait sur son visage la répugnance qu'y avait peinte le souvenir de Nicéphore. Devant les yeux d'Irène l'évocation de l'amour venait de faire surgir l'image de Dromund. 11 lui apparaissait tel qu'elle l'avait vu pour la première fois, sur le quai de Boucoléon, au pied du poteau, dans l'éclat de son tranquille courage, dans la mélan-
colie de la mort prochaine, dans l'apothéose du soleil couchant.
Il était là, et elle était devant lui.
Comment s'étaient-ils trouvés face à face, sinon par la permission de Dieu? Quand Eudoxie et ses frères étaient venus la chercher dans sa demeure tranquille, ils l'avaient trouvée tout occupée de pieuses besognes. Il eût suffi d'une rencontre dans les jardins du palais, de l'inclinaison du premier chemin que l'on prend, et qui, tout en causant, vous entraîne du côté où la pente est facile, pour que jamais elle ne rencontrât celui qui avait été son destin. Dieu, qu'elle priait chaque jour, n'avait pu se détourner d'elle, à celte minute décisive ! S'il l'avait abandonnée à sa faiblesse, après cela il était trop juste pour la condamner î
Elle croyait entendre la voix, ce chant du supplice où son cœur avait fondu.
Oui, elle avait été enveloppée comme par un grand souffle de vent. Il l'avait soulevée de terre, emportée au-dessus du monde
visible, dans cet inconnu de Famour où les yeux n'ont plus besoin de voir, où la raison ne souhaite plus comprendre, où l'amante vit comme une nuée, heureuse de flotter entre la terre et le ciel. Et cette voix était l'dme même de l'amant, le symbole de sa force. Elle caressait, elle violentait, elle serrait comme une étreinte, elle était la parole qui éveille le cœur, l'alanguissement qui fait fermer les yeux ; elle était la volupté et la sensation de la volupté, l'oubli et le souvenir, la joie de se donner, le bonheur d'être possédée, la conscience de leur vie double, le commencement et la fin, l'amour, la mort...
Le souvenir du bonheur qu'elle avait goûté sur le cœur de Dromund emplissait l'âme d'Irène à ce point, que la pensée d'un paradis lui devenait insupportable. Mille fois elle eût préféré une dernière journée au bras de son amant avec, au bout de leurs baisers, la mort éternelle.
La pensée de ce désir d'anéantissement, qu'elle avouait là, malgré elle, dans son ora-
toire, aux pieds de l'icône, au milieu de la prière, ramena la jeune femme égarée du songe où elle venait de remonter, à la dalle de pénitence où elle gisait.
Comme dans la meurtrissure douloureuse d'une chute, elle s'écria :
— Le choix!... Il faut faire le choix!... 0 mon Dieu!... Vous n'admettez pas que pour l'amour de lui, je renonce à la joie de vous voir !... Il faut choisir entre vos récompenses et vos supplices... Sa tendresse ici-bas ou votre contemplation là-haut I...
Elle avançait des mains suppliantes comme si, déjà, elle eût plaidé sa cause devant le trône céleste.
Un pas furtif la fit se retourner en sursaut.
— De la part d'Eudoxie, dit Prosétilas en lui tendant une tablette.
Le billet avait été dicté par Dromund à un scribe.
Une ligne. Elle disait :
« Si tu tardes encore une heure, je viens. »