‹ Les amants byzantins; romanChapitre 32 sur 37 · LE CALVA.IRE · texte numérisé non relu

LE CALVA.IRE

A la chute du jour, elle prit la route du Bcizar.

Les détours du chemin lui rappelaient ses émotions d'autrefois quand, dans la première ivresse de son amour, elle allait vers lui, ainsi qu'une goutte d'ambre attirée par le bloc magique. A chaque pas , c'était l'inquiétude d'être reconnue, des angoisses délicieuses et terribles, au bout desquelles l'attendait le bonheur.

Aujourd'hui elle marchait comme une somnambule que des souvenirs de la veille

conduisent dans son rêve. Peu lui importait qu'on la dévisageât. On aurait pu la montrer au doigt et dire :

— C'est Irène I

L'opinion des hommes ne comptait plus pour elle. Elle se sentait parvenue à un tournant de route qui, bientôt, la cacherait à tous les regards.

Dromund l'attendait, debout, les yeux attachés à la terre.

Depuis cette soirée de malheur où ils s'étaient séparés au seuil du palais de Nicéphore, elle, folle d'effroi, lui, furieux de perdre, après la journée triomphale, les voluptés d'une nuit d'amour, ils ne s'étaient pas revus. Comme il ne se décidait pas à parler, comme il ne la regardait même pas, elle se jeta sur sa poitrine. Elle ne levait pas les yeux, elle cachait son visage dans la rudesse du pourpoint. Elle cherchait une place pour sangloter.

Lorsqu'elle eut longuement épuisé, dans ce torrent de larmes, les forces de sa dou-

leur, elle se tut à son tour. Les bras que Dromund avait fermés pour la soutenir, s'étaient insensiblement resserrés dans une étreinte où elle crut sentir de la tendresse. Elle y puisa la force qui, tout d'abord, lui avait manqué pour affronter un regard de reproche. Elle souleva son pâle visage et, comme une fleur nocturne, elle lui tendit ses lèvres que les pleurs avaient mouillées.

— Ne profanons pas, dit-elle, par des reproches ou de la colère, cette dernière veillée de notre bonheur. Je suis venue pour te dire adieu.. .

Violemment, pour la voir en face, dans la lumière, pour juger du sérieux de ses paroles, il Fécarta de sa poitrine :

— Tu dis?

Elle n'avait pas la force de soutenir cet emportement. Sur son épaule, elle inclina la tête comme un oiseau qui va mourir.

— Réponds 1

Il l'avait jetée sur les tapis du divan.

Elle s'étendit à ses pieds, posa la main sur ses genoux :

— 0 mon amant, n'ajoute point ce poids insupportable de ta colère aux maux qui me lapident ! Entre toi et moi, ceux que je hais ont imaginé de mettre Dieu ! Ils le savaient, je t'aurais tout sacrifié en ce monde, je n'avais plus de souci du juste ni de l'injuste, du vrai ni du faux, pour te garder j'aurais fait ce qu'il fallait, dit ce qui était nécessaire; je me suis humiliée, révoltée; j'ai accepté des rebuts de servantes, j'ai montré des griffes de lionne. . . Ils ont imaginé de me déférer à Dieu ! A la face des prêtres et du peuple, je dois jurer que tu ne me possèdes plus 1

— Eh bien... jure!...

Il s'était soulevé sur les coussins, il se penchait vers elle. Et, comme elle le contemplait avec stupeur, dans un sourire, sur ce visage adoré, elle vit passer le reflet de quelque chose d'effrayant, d'inconnu, qui, au milieu de tant de douleurs, la poignarda

d'une souflVance atroce dans la révélation de la ruse barbare, dormante en lui, et qui s'éveillait pour le mensonge, à la minute où le mensonge devenait nécessaire.

Il s'écria :

— Les Ases eux-mêmes ont enseigné aux hommes l'art de duper leurs ennemis!... Je t'apprendrai les paroles qu'il faut dire...

Elle l'aimait trop pour le juger. Et, dans les yeux tristes de sa maîtresse, il n'aperçut qu'un redoublement de mélancolie.

— 0 Dromund, dit-elle, tout ce que j'avais de jours à passer sur la terre, ma part de bonheur ici-bas, je te l'ai donnée. Le reste appartient à mon âme. Pour l'amour de notre amour, elle avait accepté la rançon des flammes qui purifient. Elle avait consenti à souffrir pour que nous fussions heureux, mais le parjure que tu me demandes, ce n'est pas au purgatoire, c'est aux feux éternels qu'il enverrait la coupable. Elle ne veut pas, elle proteste, elle se révolte, elle s'affranchit de nous deux, elle s'élance hors

de moi, et dans ton étreinte, ô Dromund, elle laisse la dépouille déjà glacée de notre amour!

Souvent Dromund avait souffert que la pensée de cette femme chrétienne le détournât des espoirs de sa race, car, dans le secret, il n'avait pas renoncé à sa croyance. Si une lance ne le terrassait pas, il savait qu'il ne finirait point face au soleil, sur le rivage de Byzance, mais qu'un bûcher du Nord le verrait, étendu sur un lit de sapin, sous le regard magique de la lune. A la minute où il vit se réveiller chez Irène une foi ennemie de la sienne, il souffrit comme d'une diminution des sacrifices qu'il avait concédés pour lui plaire.

Il rugit :

— Tu aimes ton paradis plus que moi ! Elle releva sur lui son regard véridique :

— Dieu m'est témoin que mon âme ne craindrait aucun supplice si seulement, après tant d'ivresses communes, je pouvais partager ma souffrance avec toi. J'oublierais

ma douleur pour me pencher sur la tienne, comme, tant de fois, la certitude de ton bonheur a décuplé mes joies, mais par delà la vie nos routes sont différentes ; la chrétienne parjure ne peut espérer une clémence qui se fera paternelle, ô Dromund, pour l'ignorant que tu es I Ainsi, dès ici-bas, bonheur et souffrance, tout doit finir pour nous. Le juge impitoyable n'écouterait pas mes prières, il ne réunira pas nos deux âmes souffrantes dans un seul feul Il ne voyait que sa résistance, il s'écria :

— Quitte-les tous et suis-moi I

Elle sentit son amour se réveiller, la soulever au-dessus de ses résolutions pieuses, la rouler comme une vague dans un fracas de force et de caresses. Elle jeta un cri qui était un suprême élan de confiance :

— Dromund ! ... Tu le veux ?. . . Nous passerons le Bosphore... nous irons nous perdre sous les hêtrées... vivre dans quelque hutte où tu me protégeras, où tu me nourriras^ où je t'aimerai...

Elle s'arrêta, car le front de Dromund s'inclinait déjà sous le poids du souci.

— Je suis folle 1 ... Ce n'est pas pour mener cette vie traquée et misérable que tu as quitté ton pays. Ton destin est dans la gloire des armes et dans les fanfares des Factions. Je ne suis plus l'Irène qui pouvait t'embellir comme un dieu, t' élever des forces de son amour au-dessus de la foule et de l'envie... Je ne me placerai pas comme un nuage entre tes yeux et ta fortune... Regarde-moi seulement une dernière fois avant que je m'efface... C'est l'amour qui a fait de moi cette chose humble... cette fierté écroulée... cette souffrance qui, comme une délivrance, attend la minute où les souvenirs même du bonheur ne me tourmenteront plus...

L'obscurité était entrée dans la chambre où agonisait leur amour. Prosternée, elle attendait cette dernière caresse qui allait lui détacher l'âme.

Elle ne vint pas.

Le soldat la dominait de son immobilité

et de son silence. Il était tourné vers les décisions entre lesquelles hésitait son orgueil. Il ne songeait plus à la volupté que peut-être elle lui offrait encore.

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