‹ Les amants byzantins; romanChapitre 33 sur 37 · CONJURATIONS · texte numérisé non relu

CONJURATIONS

La nuit était tombée quand Dromund sortit des ruelles du Bazar. En traversant le Forum Augusleon, il montra le poing à la Grande Église. Derrière ces voûtes veillait la puissance inconnue qui tentait de lui ravir sa maîtresse. Il était décidé à la disputer à ces influences secrètes ; l'amour et la colère se disputaient son cœur, c'est-à-dire que toutes les puissances de l'àme barbare se soulevaient en lui pour résister au destin.

Il franchit le mur du Caballarios sans éveiller les aboiements des molosses dont,

2i6 LES AMANTS BYZANTINS

en l'honneur de Loki, vingt fois, il avait assouvi la faim. Tous ses compagnons étaient depuis longtemps endormis, lorsqu'il pénétra dans la vaste salle où les warangiens abritaient en commun leur sommeil.

Selon la coutume du Nord, ils dormaient sur leurs armes. La défiance héréditaire apparaissait jusque dans le repos par des gestes qui ramenaient les mains vers les poitrines.

Presque tous, ils semblaient tombés en pleine lutte dans la surprise d'un coup qui avait mis fin à leurs vies. Et jusqu'au bout de la salle, répandue par les fenêtres béantes, la lune faisait alterner des bandes d'ombre et de clarté.

Dromund enjamba avec précaution tous ces corps gisants. Au passage des fenêtres, il se penchait vers les visages, cherchant celui à qui il voulait confier son inquiétude. Il l'éveilla avec précaution afin de ne point provoquer sa colère.

— Je rêvais, dit Harald, que je siégeais

déjà parmi les Guerriers Uniques... Angul venait de me porter un défi...

— Qui sait, répondit Dromund, si cette nuit n'est pas la dernière que nous passons au service de TAutocrator... Mais lève-toi... Les paroles que j'ai à te dire réclament l'isolement.

Ils sortirent de la salle de sommeil et, comme ils entraient dans la piste du Gaballarios, tous deux ensemble, ils levèrent vers l'astre nocturne leurs faces recueillies. Les rayons lunaires s'accrochaient aux aigrettes de leurs casques, à leurs moustaches tombantes ; leurs ombres gigantesques rôdaient autour d'eux.

— La querelle, dit Dromund, est engagée entre les Ases et l'Homme Blanc. Par les artifices de ses prêtres, il me dispute cette femme que j'ai conquise. Demain, ils la traîneront au seuil de la Grande Église. Ils veulent la soumettre à une épreuve magique. Ils ont jeté dans son âme une telle terreur qu'elle est prête à avouer nos amours, et ces

gens la fouleront sous leurs pieds si je ne la sauve.

Les sourcils du barbare se rapprochaient dans la souffrance, car il ne pouvait accepter qu'on ôtâtde ses mains un otage que l'amour lui avait livré.

Il fît avec brusquerie :

— Crois-tu que les warangiens marcheraient pour mon service ? Vingt fois j'ai abreuvé leur soif; mes bijoux, tout mon or ont passé entre leurs mains. Me laisseront-ils dans l'injure? Il leur suffit de paraître sur l'Augustéon dans l'éclat de leurs armes et de pousser le hurlement des loups. Tous ces eunuques cesseront leurs glapissements, le Forum se videra comme aux heures de méridienne et nous emporterons glorieusement, ainsi qu'une captive, cette esclave de mon amour, que l'Homme Blanc veut engloutir dans son sérail !

Ils étaient parvenus au bout de la piste. Ils s'assirent sur un banc des arcades et Ilarald dit :

— Chœrina a épuisé la patience des nôtres. Depuis que l'Autocrator en a fait son Grand Hétairiarque, tout l'or des soldes passe en amendes, nos frères seraient réduits à vivre chastes comme des rameurs si les filles d'Egypte n'étaient pas éprises des cheveux blonds. Tout à l'heure, ce défroqué a bien osé faire dire qu'il lèverait la consigne pour vingt sous d'or I Son messager s'en est allé la face ensanglantée et les loups se sont endormis dans la colère. Rallume-la à leur réveil... Dis-leur que c'est le Grand Hétairiarque qui te persécute, toi, et celle que tu aimes... Ils se soulèveront avec joie. Tes largesses sont aussi présentes à leurs souvenirs que les offenses de Chœrina, et d'ailleurs, le sang leur bouillonne depuis qu'ils ont défilé à l'Hippodrome derrière les soldats de Pliocas!

— Je m'en doutais, dit Dromund. Ce n'est pas pour monter la garde aux portes du gynécée, pour veiller sur des vies d'eunuques, que nous avons quitté nos barques.

bravé les embûches des Ross et des Petchénègues, supporté ces chaleurs odieuses, lassé nos yeux à contempler cette mer plus bleue que le ciel!... Nous ne demandions qu'à nous enrichir aux dépens des Agarènes.

Mais puisque par la volonté du basileus, nous sommes prisonniers dans la Ville -Reine, nous pillerons dans la révolte, à portée de notre bras I

Le récit de ces émeutes qui, parfois, avaient mis tout un quartier de Byzance à feu et à sang, était un des sujets d'entretiens les plus familiers aux Normands. Toujours, après un succès passager, elles avaient fini par le massacre des révoltés. Cette certitude n'était pas faite pour modifier la décision des deux mercenaires. Même ils sourirent à cette idée de la mort, séduisante comme un voyage, qui allait leur ouvrir des horizons inconnus.

— Veux-tu, dit Dromund, que nous interrogions la Lune pour savoir si les Ases nous approuvent?

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Sur le sable du Caballarios, ils commencèrent de tracer des cercles, des signes de cabale, des chambres magiques que le rayon devait visiter l'une après l'autre. Puis, en face l'un de l'autre, ils s'assirent sur leurs talons afin de guetter l'oracle.

Et Harald chanta l'incantation qui oblige l'astre à descendre du ciel.

Ils évitaient de lever les yeux pour ne point offenser d'une défiance la divinité qu'ils invoquaient. Ils cessèrent leur chant quand l'ombre du glaive planté au milieu du cercle commença d'entrer dans la treizième chambre. Alors Harald murmura d'une voix indistincte :

— Elle vient...

L AUGUSTEON

Entre le Palais Impérial, le Sénat et la Grande Église, la chapelle de Constantin adossait son oratoire à la Colonne de Porphyre. A toute heure, cette place était encombrée de peuple. C'étaient des voyageurs, (les gens de province qui venaient visiter les merveilles de la Ville-Reine, des pèlerins qui, avant de retourner à leurs lointains rivages, souhaitaient baiser les reliques, des bavards qui échangeaint les nouvelles en se promenant sous les arcades. Chaque vendredi, cette foule s'augmentait du public populaire qui

montait des bas quartiers de la ville pour assister aux épreuves du serment de purgation. On savait l'heure oii Polyeucte sortait de la Grande Église pour conduire la châsse de sainte Irène en procession jusqu'à l'oratoire. La monotonie de ces spectacles ne blasait pas la curiosité d'une foule éprise de commérages et qui aimait à voir les fronts de ses maîtres inclinés sous le niveau de la pénitence.

Chaque fois, les gardiens de l'église, les eunuques armés qui faisaient la police des cérémonies refoulaient avec leurs baguettes blanches la houle des curieux. Sur les dalles de marbre, ils traçaient des lignes à la craie que le peuple ne devait pas dépasser sous peine de péché ; puis, avant qu'on ouvrît les portes de l'église, un héraut venait proclamer, avec le grief des accusateurs, le nom de ceux qui étaient déférés au serment.

Le bruit que le banquier Nicéphore citait sa femme au saint tribunal souleva une

grande rumeur. Toutes ces petites gens connaissaient l'usurier de nom ou de vue ; ils avaient aussi entendu célébrer la beauté d'Irène, sa sagesse et cette charité souriante qui partout avait laissé un sillage de lumière. Des voix disaient :

— Celle-ci aurait trompé son mari comme les autres?

— Et Nicéphore s'en étonne ?

— C'est lui qui, pour si peu, dérange la Relique ?

— Il faudra installer la châsse sur l'Augustéon si de tels barbons recourent à Dieu dans leur malheur 1

On demandait le nom du complice, parmi les rires.

Nul ne pouvait nommer Dromund, car, jamais Irène n'avait imité ces impudentes qui affichent leurs amours à la face du peuple et au péché ajoutent le scandale.

L'apparition du cortège au bas de l'Agora amena le silence. Dans l'espace déblayé par les eunuques, un groupe d'hommes et de

femmes avançait avec lenteur. Leurs regards tristes, leurs gestes las, rappelaient l'accablement de ceux qui suivent un convoi funèbre. Près du Milliaire d'Or, ils s'arrêtèrent, retardés par la défaillance de quelqu'une des personnes qui approchaient du redoutable rendez- vous.

Et les chuchotements murmurèrent :

— Nicéphore est en tête...

— Quels sont ces jeunes gens qui l'accompagnent?

— Troilus et Agathias.

— Les frères d'Irène?

— Et derrière eux?

— C'est Irène, elle-même.

— Qui donc la soutient?

— Eudoxie.

— L'amie de Chœrina?

— Chut ! voici qu'Irène passe 1 . . .

— 0 vierge, qu'elle est pâle !

— 0 femmes, qu'elle est belle !

Au bras de son amie, Irène marchait en chancelant.

La laine noire que lui avait imposée le patriarche voilait à demi !a blancheur douloureuse de son visage. Déjà, comme s'ils étaient à jamais fermés aux apparences de ce monde, ses paupières étaient abaissées sur ses yeux; et, il semblait que le départ du dernier souffle, — celui qui détache l'âme — eût laissé ses lèvres entrouvertes dans un cri muet.

Eudoxie fixait la foule avec une arrogance, prête à relever l'injure. Elle ne rencontra que des expressions de pitié. Des femmes pleuraient comme sur le passage d'une morte ; les hommes, qui à travers les voiles désiraient cette grâce défaillante, tendaient le poing vers l'odieuse jalousie qui brisait un si mélodieux instrument d'amour.

Troilus et Agathias recueillaient avec passion ces protestations de la foule. Au moment où le cortège s'arrêtait enfin sur les dalles bénites, ils abordèrent le banquier avec des gestes que la violence saccadait.

— Eh bien, dit Troilus, nous voici

parvenus au terme de notre calvaire!... Ta femme est déshonorée, par l'indignité de ton accusation I

— Crains, dit Agathias, que nous ne te livrions à la rancune de ce peuple!... Ce n'est pas Irène qu'on juge ici, Nicéphore !... C'est toi-même !

Jamais le marchand d'or n'avait compté sur les sympathies de la foule ou de ses beaux-frères. Se sachant détesté de ceux qui ne l'estimaient point comique, il avait mêlé des gens de sa clientèle a la cohue des badauds ; en cas d'échauffourée il comptait sur leur appui. Il répondit avec ironie.

Cependant, Irène craignait que la faiblesse ne la fît se pâmer avant même que la Relique eût paru au seuil de la Grande Église.

Elle murmura :

— Eudoxie... soutiens-moi... car je vais au supplice...

Le bras qu'elle avait passé au cou de son amie n'avait plus la force de se refermer ; il retomba le long des voiles.

Eudoxie le replaça sur son épaule et dit avec tendresse :

— Courage 1 Relève tes yeux... Seul,Nicéphore est pour ce peuple un objet de mépris et de haine I

Les paroles sortaient de la bouche d'Irène entrecoupées par un souffle court. Elle prononça :

— . Qu'importent Nicéphore et ce peuple 1... Je songe à Dieu qui d'en haut lit dans ma conscience et qui va recevoir mon parjure I...

Eudoxie avait les vertus de son insouciance. Pour assister Irène elle avait bravé la colère de Ghœrina. Elle eût essuyé sans peur les violences de la foule, mais elle n'admettait pas que son amie hésitât à prononcer le faux serment. Sous toutes les faces, elle lui avait représenté l'utilité mondaine de ce péché. Elle l'avait dépeint comme une nécessité supérieure de convenance. La contrainte même, qu'une âme chrétienne s'imposait dans cette circonstance, était un commencement d'expiation. Surtout, Irène ne

pouvait abandonner Dromund aux intrigues de ses ennemis.

— Songe, glissa Eudoxie dans l'oreille de la pénitente, songe à ton amant I

Un soupir remua le sein glacé d'Irène.

Elle dit d'une voix lointaine :

— Ah ! c'est pour lui que je me damne I Il a comme un enfant, l'amour de ce qui luit ; il lui faut des colliers, des chevaux, des chars. Le jeu l'enivre... l'or le ravit... Et je m'en vais payer sa joie avec mon âme!...

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