LE SERMENT
Le rite voulait qu'on ébranlât le glas des morts quand un chrétien était déféré au Serment de Purgation. Cent fois, dans les calmes travaux où s'étaient écoulés tant de jours de sa vie, Irène s'était affligée de cette cadence redoutable qui sonnait pour une âme, l'heure de la détresse. Le premier coup sur l'airain la frappa comme la foudre. Elle crut qu'un tremblement de terre ébranlait le parvis et que le portail de la Grande Église chancelait par la secousse. Ses yeux se fermèrent ; elle n'entendit plus la rumeur du
peuple, les paroles de ses frères qui continuaient d'injurier Nicéphore, les consolations qu'Eudoxie murmurait à son oreille. Elle était soulevée par cette onde d'harmonie, et, lorsque derrière les portes encore closes de la cathédrale, une lamentation jaillit, dans le recul du chœur, elle ne sut pas si c'était un hymne sacré qui s'élançait vers les voûtes ou sa propre douleur qui sanglotait au fond d'un tombeau.
Entre les répits de cloches, des voix s'élevaient.
Enfermées dans la basilique, elles empruntaient aux échos de la Grande Église une sonorité de mystère. Elles ne vivaient pas, elles ne semblaient point soutenues par des poitrines humaines : c'étaient des voix d'ailleurs, comme de trépassés ou de saints, implorants, en connaissance des secrets de la Mort et des rigueurs de la Justice, pour une victime qui allait supporter ces fardeaux. D'abord confuse, la psalmodie prononçait maintenant des paroles :
Elles disaient :
« — 0 Dieu d'amour ! 0 Fils ! Toi qui as pardonné au Larron sur la croix, à Madeleine dans son désespoir, tu nous as rendu l'espérance ! »
A l'ouverture des portes, la foule se précipita contre terre. La voix du patriarche encore invisible, soutenue par un orgue d'argent, entonna l'hymne obligatoire :
« — Tu es Dieu parce que tu es miséricordieux et que tu aimes les hommes ! »
Irène s'efforçait d'attacher un sens d'espoir à cette parole qui lui arrivait du fond du sanctuaire comme une consolation. Mais tout de suite, l'explosion des prêtres, maintenant rangés sur les marches, hors de la cathédrale, la rappela à la réalité impitoyable.
Cette bonté que louait le patriarche n'était promise qu'aux âmes qui renoncent à porter plus loin leur péché, qui venaient le déposer là, au seuil de la Grande Église, et, volontairement, avant la mort, mouraient aux
joies de ce monde, pour reconquérir, dans la pénitence, le paradis perdu.
Jamais Irène n'avait contemplé le patriarche sans crainte, même dans le temps où ses pensées étaient pures comme de l'eau lustrale. jVIais à cette minute où il se dressait devant elle, dans ce tumulte des chants et des cloches, avec sa mitre au front, sa crosse dans la main, sa majesté d'officiant, il l'anéantit d'une terreur qui arrêta le cours de sa pensée.
L'eunuque leva la main sur la foule pour la bénir, et, comme elle le saluait des cris mille fois répétés de :
— Longue vie au patriarche très pieux, très saint, égal des Apôtres ! Que Dieu lui donne de longues années! Qu'il éclaire le patriarche orthodoxe 1 Qu'il accroisse la foi des chrétiens! Qu'il lui donne le Christ pour cuirasse !
Il répondit en hochant sa tête vénérable :
— Chrétiens qui êtes assemblés devant
cette église, chassez de votre cœur la vaine curiosité. Priez le Dieu que votre prêtre implore. Invoquez dans un seul cri la clémence de l'Éternel.
Maintenant il était debout devant l'oratoire de la Colonne. Son geste impérieux ordonnait au préposite d'ouvrir les portes du miraculeux sanctuaire. Elles s'écartèrent, et, soulevée sur les épaules de quatre diacres, dans un éblouissement de lumière, la châsse s'avança hors de la chapelle.
Elle affectait la forme de ces tombeaux qui, autour du Myriandrion, abritaient la dépouille des basileus. Mais ici, la gaine d'or recouvrait le cristal et la forme béalifiée de la basilissa était visible à travers la dentelle de pierreries.
Au moment où les diacres déposaient à côté de l'évèque leur fardeau sacré, il se produisit dans la foule une poussée irrésistible. Des femmes tendaient leurs enfants, des infirmes tentaient de se frayer un chemin à coups de béquilles, des mutilés dressaient
leurs moignons informes, tous brûlaient d'approcher leurs douleurs dé la châsse miraculeuse.
Le préposite leur barra la route ; en même temps, il touchait Irène de sa baguette blanche pour lui ordonner d'avancer.
Elle ne résista point. Elle fît deux pas en avant et tomba sur les genoux. La châsse l'éblouissait de sa fulguration, le patriarche la dominait de son imposante stature.
Il dit :
— Voici celle qu'un époux accuse d'adultère. Prie et recueille-toi, ô femme, car tu vas prononcer le serment qui décidera de ton salut. Si tu es irréprochable, Dieu fera éclater ton innocence... si tu es coupable, il t'accordera l'absolution en échange de l'aveu ; si tu te parjures à la face de ce peuple, il va te marquer pour le feu éternel I
Irène semblait ne pas comprendre.
Il dit à haute voix :
— Allons I
Et comme l'accusée parvenait à se relever
sur les genoux, de nouveau, les chœurs des prêtres éclatèrent.
Dans leurs voix ni sur leurs visages il n'y avait nulle pitié. Ils appelaient le triomphe de la vérité comme des mercenaires combattent pour le plaisir de verser le sang. Il semblait que leur chant eût été composé pour déraciner une âme du sol de son péché et la rejeter vers Dieu dans un accès de terreur.
Irène ne prenait pas plus gardé au sens de l'hymne qu'un naufragé n'écoute le rythme des vagues au moment où il se débat contre leur violence. Elle ne quittait point Polyeucte du regard, et déjà, comme des prémices de l'infernal supplice, elle sentait descendre dans sa chair la double brûlure de ses regards.
Il avait posé sur le reliquaire sa main chargée d'améthystes. Il dit la formule que le rite impose aux pénitents :
— Cette châsse en cristal pur, que touche ta tête accablée, conserve en son entier le
Gorps de ta sainte patronne. Du haut du paradis elle assisle à l'épreuve. Mets ta main sur ses os ! Répète le serment !
Le cristal de la châsse où Irène appuyait son front la rafraîchissait comme une rosée. Elle rêva que le sommeil la prenait là, que l'oubli de la mort lui était accordé, avant que ses lèvres eussent murmuré le mensonge maudit.
Le patriarche s'impatientait de son silence : Il ordonna :
— Allons I répète 1 « Par cette bouche qui rendit le témoignage... »
La voix d'Irène était si aifaiblie que la foule ne l'entendit pas.
Des voix crièrent :
— Voyez 1 Elle hésite!...
— Redis! commanda Polyeucte.
Elle bégaya :
— « Par cette bouche qui rendit le...
Les forces lui manquaient encore. Le peuple devint houleux :
— Elle a peur! Elle tremble!...
Mais la voix de l'évêque domina ces protestations.
Il continua de dicter :
— Par ce cœur qui brûla du feu de l'amour divin, je jure...
Irène n'essaya point de répéter toute la prière. Elle murmura :
— Je...
La nuit était descendue sur ses yeux, le silence sur sa langue; elle n'entendit même pas le cri triomphal que Nicéphore jetait en pâture à la foule :
— Elle avoue!
Et, comme si le poids de ses voiles suffisait à l'entraîner, elle s'affaissa sur la dalle.