‹ Les amants byzantins; romanChapitre 35 sur 37 · L AVEU · texte numérisé non relu

L AVEU

Une prodigieuse rumeur s'éleva sur la place. Les clients, que Nicéphore avait apostés, s'emparèrent de cette surprise pour en faire de la colère. Ils criaient au milieu des groupes :

— Adultère !

— Le couvent I

— Le fouet !

— Les pierres !

— Écrasez-la dans la boue 1

Leur fureur était si exaspérée que certains, croyant à un crime contre la chose publique,

se mirent à vociférer. Pourtant, ici et là, des âmes pitoyables compatissaient. C'étaient des pauvres qu'Irène avait secourus de sa main gracieuse, des femmes que la rigueur d'un tel châtiment efifarait pour une faute où l'on glisse par amour, des hommes que la beauté de la pénitente émouvait de tendresse, des filles de joie, des boutiquiers du Bazar qui avaient passé par les griffes de Nicéphore et en étaient demeurés saignants. Leur indignation s'augmentait de la satisfaction dont le barbon rayonnait devant le déshonneur de sa maison. La présence de la châsse le protégea à propos contre leur rancune.

Conscient qu'il était de cette sécurité, Nicéphore triomphait tout à la fois de sa femme, de ses beaux- frères et de la foule. Il se démenait aux côtés du préposite avec des gesticulations de marchand d'or qui défend un faux poids. Au-dessus du tumulte, sa voix finit par s'élever glapissante :

— Divorce I Monseigneur. Divorce I

— C'est de droit, dit Polyeucte.

Solennellement, de cette main qui autrefois avait rapproché les doigts des deux époux il fit le geste qui écarte.

Ce fut comme le signal que la foule hésitante attendait pour s'orienter en bloc vers la lâcheté. Elle oublia ses rancunes dans l'espoir qu'on allait lui livrer une victime. Il y avait là des gens d'Orient qui déjà ramassaient des pierres. Le goût du meurtre soulevait toute cette tourbe; ardents, prêts à la curée, ils faisaient cercle.

Polyeucte les heurta d'un regard terrible :

— Bas les pierres ! renégats ! païens 1 chrétiens indignes qui voulez substituer votre vengeance à la justice de Dieu ! Retirezvous avant que le crime de celle-ci vous induise au crime ! Frappez vos poitrines avec ces cailloux que votre férocité levait sur la défaillance du prochain!

L'usage exigeait qu'après l'aveu la coupable fût traitée comme une morte que l'on va confier à la terre. Ceux qu'un hen de sang attachait à sa chair, l'époux même qu'elle

avait outragé, défilaient devant elle. Avec un rameau plongé dans Teau bénite, ils jetaient sur elle quelques gouttes d'eau lustrale. C'était un signe de la purification qui, déjà, descendait sur la pénitente comme un premier bénéfice du repentir.

Le patriarche attendait que la foule fût écoulée sous les portiques pour consommer cette cérémonie. Déjà, sans une parole, les diacres avaient rapporté dans l'oratoire la châsse miraculeuse. Gisante aux pieds de Polyeucte, sur les marches de la Grande Éghse, Irène était seule avec ses frères, son amie, et Nicéphore autour d'elle.

Un moine apporta l'eau sainte dans une urne. Polyeucte y prit le rameau de paix, et, ayant tracé la croix dans l'air il en fit pleuvoir la rosée sur celle que la douleur anéantissait à ses pieds.

— Mes frères, dit-il, ma sœur...

Son regard fixe sondait les âmes des jumeaux, d'Eudoxie, de Nicéphore :

— Mes frères, Dieu veut que vous vous

sépariez avec miséricorde de celle qui vient d'attirer la honte sur ses parents et sur ses proches. Pardonnez-lui du cœur autant que des lèvres, car, au dernier jour, Dieu mesurera le crédit qu'il peut vous faire à la sincérité de votre indulgence.

Le mari d'Irène était préparé par une longue pratique d'hypocrisie au mensonge de cette minute. Pourtant il ne put se contraindre au point que la joie n'éclatât à travers la condoléance convenable dont il essayait de se masquer. Ce conflit de sentiments aboutissait à la grimace que les saintes peintures impriment sur les faces damnées.

Irène n'en éprouva point un surcroît de dégoût. Elle se reprit seulement à souffrir quand elle entendit que Polyeucte appelait ses frères.

Sur l'étonnement que leur causait l'aveu, les jumeaux s'étaient détournés dans un transport de colère. Ils oubliaient ce qu'Irène avait souffert à leur profit, tant d'indul-

gences et de largesses ; ils songeaient que cette présente défaillance allait les affamer ; ils tracèrent sur leur sœur des signes de croix qui la flagellaient presque.

Eudoxie s'avançait derrière eux. Son riant visage avait revêtu une expression inconnue. C'était un mélange, presque farouche, de mépris et de cruauté. Dans la ruine d'Irène, celle-là aussi n'apercevait que son ennui propre, le scandale de l'aveu, les reproches de Ghœrina, le trouble qu'une telle aventure pouvait apporter dans ses affaires.

Trop hardie pour se soumettre à la volonté du patriarche, elle repoussa le rameau que le clerc lui tendait, et se penchant vers Irène, elle lui jeta avec colère :

— Idiote I

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