L ILE MAGIQUE
Profitant de l'heure courte où une lueur blafarde s'étalait sur les flots, comme si Balder, père de la clarté, se fût soulevé hors de sa tombe marine, le prêtre d'Ymer sortit du temple et s'exposa au vent.
Autour de lui, l'île était rase, sans un lichen qui dorât la stérilité du granit. Les oiseaux qui couvrent les autres Loffotens d'une blancheur de neige désertaient ce roc ; et les grands phoques que le désir de l'air ramène à la surface de l'eau plon-
geaient, dès que leurs yeux intelligents avaient reconnu l'ilot où brûlait un feu.
Aigri par la solitude, l'Homme des Dieux était devenu farouche. Ceux qui risquaient la fureur du détroit pour provoquer ses oracles, l'apercevaient de loin, gesticulant vers eux, au bord de Fabîme. Il les menaçait avec des poings tendus. Souvent, il avait jeté des pierres dans leurs canots ; toujours il les recevait avec des paroles d'exécration, comme s'ils fussent venus pour le dépouiller d'un trésor, par la force.
C'étaient les temps où, dans l'obscurité du monde, la nuit nordique faisait une tache plus noire. Le Serpent qui entoure la terre rampait sur les boucliers des wikings et de leurs compagnons. A la proue des barques, il levait sa gueule redoutable. Son venin empoisonnait le cours jadis pacifique des fleuves. Son souffle allumait des incendies où périssaient des villes chrétiennes. Sa bave de sang se répandait sur le monde comme une marée de désolation ; si bien que la foi
chancelait dans le cœur des néophytes, et, plus d'un, à qui les prêtres de l'Homme Blanc avaient promis le royaume du ciel, se demandait, tout bas, si, avec les adorateurs de Loki, il n'eut pas préféré partager la domination de la terre.
Selon les rites des sorcelleries, l'oracle d'Ymer avait la tète et les oreilles couvertes d'un chaperon, taillé dans la dépouille d'un agneau noir. Des queues de chats sauvages parsemaient, en taches d'hermine, sa robe fourrée de martre et de lièvre blanc. 11 enfonçait ses pieds dans des chaussons de loutre. Autour de son cou, la plume légère des eiders faisait iloller la neige d'une collerette. Elle se confondait avec sa barbe blanche, et il s'appuyait sur une canne d'ivoire, défense de quelque morse gigantesque, toute gravée de runes.
Etendant son bras, comme s'il eût voulu repousser le vent, le vieillard s'avança jusqu'au bord de l'îlot. Sans prendre garde à l'écume qui l'inondait de ses bavures, il
mit la main sur ses sourcils et il regarda vers la côte.
Presque à portée de la voix, la falaise plongeait dans la blancheur déchirée des vagues ; le faîte s'en perdait dans la nuit. Entre cette double clarté des écueils de la côte et des récifs de l'îlot, les lames ondulaient. Elles s'élevaient, elles s'animaient, ainsi que des sorcières en sabbat. C'étaient des apparitions voilées qui semblaient se dresser, ouvrir les bras, puis plonger dans l'onde avec des hurlements. Et comme une d'elles surgissait, plus haute, plus provocante, retombait avec une clameur dont l'îlot fut secoué, le vieux prêtre rit, d'un éclat féroce: il n'avait point à craindre pour ce jour-là d'importune visite.
Il tournait le dos à la mer et s'efforçait de regagner le temple, quand un cri, qui sortait des vagues, jaillit au pied de la falaise.
11 songea :
— C'est quelque goéland qui agonise...
Mais, encore une fois, l'appel retentit, répété, strident, distinct dans la plainte du vent. Et le prêtre reconnut le son d'une corne.
Une barque bondissait au pied de l'îlot. Debout, à l'arrière, un homme de haute taille manœuvrait un aviron. A chaque retour de vague, il s'en servait habilement, comme d'une lance, pour empêcher que le canot , brutalement , abordât le mur de rocher. Ayant aperçu le vieillard, il lui jeta une amarre, puis, d'un bond léger, il s'élança sur le sol.
Dans ce saut, les innombrables cymbalettes qui pendaient à la boucle de sa ceinture, aux agrafes de son justaucorps, à ses bracelets et jusqu'aux bagues dont ses doigts étaient ornés, résonnèrent comme des grelots. Le mouvement qu'il lit pour rattraper l'équilibre ouvrit sur sa poitrine le gilet de peau de daim, et, entre les seins développés par l'effort de la rame, le vieillard aperçut le tatouage qui figure une barque. 11 sut
qu'il avait devant lui le compagnon de quelque wiking.
En silence, les deux hommes se considérèrent.
Derrière cette tranquillité de courage qui semblait circuler dans les veines du guerrier aussi naturellement que le sang, le prêtre distingua la préoccupation d'une pensée fixe. Elle dominait l'inquiétude qui avait fait tant de héros craintifs à la minute où ils mettaient le pied sur l'Ile Magique. Celui-ci semblait protégé contre la terreur superstitieuse par quelque songerie intérieure. Infirme à porter le poids d'une pensée, il tenait ses regards attachés à la terre moins par respect que par lassitude.
Enfin, il se décida à relever la tête, et, dédaigneusement, par-dessus son épaule, il montra dans la barque un saumon énorme qui jetait le sang par les ouïes.
Ayant suivi ce geste, le prêtre hérissa les sourcils :
— C'est là ce que tu apportes à l'oracle?
— Ceci encore.
De son bras nu, le wiking détacha un bracelet, qui, au-dessus du coude, soutenait d'un cercle d'or la saillie formidable du biceps. Le prêtre soupesa l'offrande dans sa main. Le poids en était rare. Il s'adoucit et ordonna :
— Viens.
Des troncs de pins, assemblés dans le style des pagodes que les Asiatiques continuent d'édifier au cœur des rizières, formaient le temple. C'était une série de toits décroissants, qui, du sol au faîte, l'une sur l'autre, échafaudaient autant de chapelles distinctes. Les tuiles de bois, jointes entre elles comme les mailles d'une cotte de gnerre, le goudron, qui les protégeait de la pourriture, leur avait imposé la couleur du bronze. Et l'image du dragon bicéphale se dressait au sommet du dernier toit, gueule ouverte, langue dardée.
Le guerrier dut briser en deux sa taille colossale pour entrer dans le sanctuaire. Il
était vide. Un feu sommeillait au fond sur an âtre de pierre. Au milieu du temple, un vase de cuivre contenait de l'eau très pure et, elle aussi, dormante.
Sur le seuil, le vieillard murmura quelques paroles incompréhensibles. Aussitôt, par la vertu de son pouvoir, la flamme du feu se releva et l'eau qui était dans le bassin commença de trembler. Le guerrier regardait ce double miracle sans laisser paraître sa crainte. Il demeura debout devant l'eau frissonnante tandis que l'Homme des Ases allait s'asseoir sur un fauteuil taillé dans le tronc d'un pin géant et tout chargé d'inscriptions.
Un instant le vieillard aspira les fumées qui montaient du feu ; alors ses yeux se fermèrent à demi et sa tête oscilla sur ses épaules, comme il arrive à ceux dont l'ivresse s'empare.
Il demanda :
— Que poursuis-tu ?... Un butin ?
L'homme secoua la tête.
— Une vengeance ?
— Je veux savoir, dit le guerrier, si je dois la chercher du côté du couchant ou du côté de l'aurore...
Penché sur les vapeurs du feu, l'oracle songeait, et, selon la croyance des siens, le wiking tenait sa pensée attachée sur l'espoir du meurtre, afin de soutenir le voyant dans la recherche.
Au dessus d'eux, le foit du temple tremblait comme un navire en détresse ; le vent souffletait l'image bicéphale des dragons; et la douceur de l'abri était comme un mystère saint.
Le prêtre parla ainsi :
— Je la vois... la septième vague... Dieu! qu'elle est haute, la vague magique, la mère du secret !... Elle s'écrase I... Elle couvre tes pieds... Baisse-toi !... Baisse-toi vite I... Emplis ta main, bois l'eau salée, le breuvage qui donne la science... C'est fait... Te voilà purl... Maintenant va vers la forêt... Là où les pins font la nuit au bord du fiord...
L'élan viendra pour se baigner... Guette-le par une nuit de lune... Lance-lui ta flèche... Celle qui tue... Il est par terre !... Compte les étages de ses cornes... Si le nombre est pair, tu t'en iras vers l'Orient... S'il est de ceux que les sorciers chérissent, tu t'en iras vers la mort du soleil... Marche!... Marche 1... Ta vengeance est au bout, rafraîchissante comme l'aurore, sanglante comme le bûcher de Balder...
Le feu était depuis longtemps éteint, et l'eau rentrée dans sa léthargie, quand le prêtre, ayant ouvert les yeux, descendit de sa chaise. Il s'approcha du guerrier et demanda :
— Tu te nommes ?
— Dromund.
— Veux-tu que le dieu se manifeste encore ?
Ils sortirent.
Devant le sanctuaire, le prêtre toucha le sol avec son bâton d'ivoire. Aussitôt un sifflement aigu jaillit hors du trou que la
pointe du sceptre avait creusé dans le sable. Quelque géant emprisonné sous le rocher collait sa bouche à cet orifice et soufflait son haleine, car soudain des vapeurs montèrent, blanches, chaudes, plus légères que des flocons de plumes : elles s'élançaient dans la nuit du ciel, elles formaient un rideau où le prêtre et le temple s'évanouirent.
Repoussé par leur blancheur, le guerrier recula jusqu'au bord de la falaise.
La barque n'avait point rompu sa solide amarre. Il y sauta, et, d'un coup d'aviron, tourna sa proue vers la tempête.