LE DRAGON-D OR
...Comme il y avait trêve de rancune entre la postérité d'Harald-aux-Beaux-Cheveux et les wikings de Jomsburg, Hakon, terreur de la mer Orientale, avait relâché à Throndheim pour réparer les avaries de son vaisseau. Trigui Olafson et la reine Astrid l'avaient traité magnifiquement, dans leurs demeures bâties au bord du fiord. En l'honneur de leur hôte, ils avaient vidé les cornes que l'hydromel couronne d'une mousse légère. Des élans avaient tourné, sur des broches géantes, rôtis d'une pièce.
L'odeur et le bruit des orgies venaient troubler les charpentiers normands jusque dans leur chantier.
Là, sur des pins énormes, arrondis comme des rouleaux, le Dragon-d'Or avait été hissé hors de la mer, à force de bras. C'était le navire le plus formidable que l'on eût vu sur la côte de l'Ouest. Il marchait à l'aviron et à la voile. Il portait cent hommes dans ses flancs, sans compter les rameurs. Ceux du royaume d'Holmgard le craignaient à l'abri de leurs murailles. Alland, (Esel et Dago priaient les Ases de les engloutir quand cette proue redoutable apparaissait au-dessus de l'horizon et, les gens de Feroë le célébraient dans leurs sagas brumeuses.
Afin qu'une main sacrée pansât les nobles blessures du vaisseau, Olafson avait fait venir de Nidaros le charpentier Thorberg Shafting. Cet homme divin connaissait les paroles magiques qui obligent les planches à se courber et qui donnent une âme aux vaisseaux.
Au milieu des grincements de scie et de la rumeur des marteaux, le charpentier de Nidaros se promenait le long du navire, quand une main, abattue sur son épaule, lui fit tourner la tête.
Deux noms d'hommes, prononcés à la fois, se croisèrent joyeusement :
— Thorberg !...
— Dromund !...
— D'où viens-tu ?...
— Des mers de l'Ouest...
— Et tu repars ?...
— Du côté de l'Est...
— 11 le faut ?
— L'oracle l'a ordonné... le chiffre pair... la corne de l'élan tué sous la lune...
— Et ton frère Eric ?
Dromund ne répondit pas. Ils entendaient les marteaux des charpentiers frapper le bastingage du navire.
— Les Ases, dit lentement Thorberg, te fassent trouver la poutre où tu dois enfoncer ton clou... Avec quel roi t'embarques-tu ?
— Je voudrais, dit Dromund, que Hakon m'emmenât sur le Dragon-cïOr. Il retourne à Jomsburg en Wendland. C'est par cette porte que je dois passer pour rejoindre la Route de l'Ambre.
Le wiking Hakon élait vêtu d'une cotte de mailles si fme qu'elle suivait les mouvements, modelait la musculature de son buste. Un manteau de soie, attaché sous sa gorge, pendait derrière ses épaules. Un heaume d'acier bruni, surmonté d'un dragon d'or, coiffait sa chevelure royale. Et les hommes admiraient ses longues moustaches, ses jambes et ses bras nus.
A la vue de son navire qui dansait au bout des amarres avec une jeunesse nouvelle, il poussa un grand cri de joie. Sur sa large poitrine il serra le charpentier Thorberg Shafting. Il ôta de sa main la plus riche de ses bagues pour la passer au doigt du maître constructeur. 11 s'écria dans un transport :
— Que veux-tu de plus, pour être heureux?...
— Je souhaite, dit Thorberg, que sur le Dragon-d'Or ta passes jusqu'à Jomsburg mon compagnon Dromund.
Le wiking Hakon fronça ses sourcils redoutables :
— L'homme est-il chrétien?... S'agenouille-t-il devant ce signe ?
Il montrait la croix peinte sur son bouclier.
Dromund répondit fièrement :
— Je sers les Ases divins... Le jour oià je tomberai, la Walkyrie m'apportera la coupe.
— Monte donc à mon bord, sécria Hakon, pour nourrir et pour soigner mon chien 1 J'ai juré par les reliques de la Vraie Croix que jamais un païen ne tiendrait une rame sur mon navire. Je rougirai de mon sang la mer Orientale avant que le Christ Blanc me reproche d'avoir manqué à mon serment. Mais Thorberg Shafting a droit, lui aussi, à ma foi. J'ai dit : « Que veux-tu de plus?» Il te remet à ma garde... Je ne reprends pas ma parole.
LES AMANTS BYZANTINS il
Dromund avait pâli sous l'insulte. Il riposta :
— Tu ne m'aurais pas injurié impunément, wiking Hakon, si mon bras n'était pas lié. Mais Dromund ne dispose plus de lui-même : il appartient à sa vengeance. C'est elle qui te protège à cette heure plus sûrement que ton bouclier. Elle m'ordonne d'accepter le marché que tu m'offres. Je soignerai ton chien comme s'il était le loup Fenris qui, au jour du Crépuscule, dévorera le Soleil et plongera dans les ténèbres les adorateurs de l'Homme Blanc.
Dromund avait parlé la main sur son glaive. Il se disposait à vendre sa vie. Mais le wiking Hakon était d'humeur joyeuse et il aimait le courage. Donc, il se contenta de rire et il s'éloigna avec Thorberg.
... Ce matin où le Dragon-d'Or sortit du fiord de Throndheim, la mer était calme comme si, par sa pacifique beauté, elle eût souhaité de concourir à la magnificence du spectacle. Le roi Olafson et la reine Astrid
avaient voulu faire escorte à leur hôte dans des navires de course. Beaucoup de barques suivaient. Le fiord en était si chargé que les troupeaux de vaches qui paîssent, tout à l'entour, dans les bruyères, prenaient peur et s'enfuyaient précipitamment vers les cimes. Au seuil de la mer ouverte, toute la flotiile hissa ses pavillons pour le salut d'adieu; puis le Dragon-iTOr tourna vers le sud, et il commença de voguer, seul, en vue des côtes.
Sa proue, merveilleusement élevée, représentait la gueule du monstre Jormougandour. Des plaques d'or massif figuraient les écailles. Elles reparaissaient à la poupe pour orner une queue que le gouvernail faisait onduler à fleur d'eau, et qui dirigeait la marche du navire. Sur la mer septentrionale, sous un soleil d'argent, toutes ses voiles gonflées, le Dragon-d'Or semblait une des apparitions qui surgiront à la fin des jours, quand le règne des Ases sera révolu.
Dromund avait quitté le tillac et il était
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descendu dans la salle basse où les hommes d'Hakon attendaient leur tour pour prendre les rames.
Presque tous étaient nés dans le Jutland ou dans les îles. Ils avaient des yeux très bleus, des cheveux très roux et une grande facilité de parole. Bien que, par la volonté du chef, l'eau sainte du baptême eût coulé sur leurs fronts étroits, ils ne se plaisaient qu'aux massacres et dans la licence des pillages dont l'évocation faisait grincer leurs dents aiguës.
Cependant, ils racontèrent aussi les merveilleuses histoires que rapportaient dans le Nord ceux qui, par la Route de l'Ambre, remontaient de la ville des Byzantins. Ils dirent la mer, bleue comme le saphir, les coupoles lamées d'or, les processions constellées, les jeux du Cirque, surtout le soleil et le vin.
Et ils demandaient :
— N'y a-t-il point quelque chemin de mer qui conduise jusqu'à cette Byzance? Il faut
que le Dragon-d'Or nous y porte afin qu'une fois, nous versions tout notre soûl de vin et de sang avant de mourir I
Puis ils parlèrent avec envie des compagnons que l'on avait vus partir pour Byzance, si pauvres qu'ils acceptaient d'être à bord des barques celui qui vide la quille avec une écope. Là-bas, ils avaient trouvé du service dans la garde des Empereurs. Ils avaient vécu dans des palais, buvant à flots le vin et la cervoise. Ils s'étaient battus, tous les jours de leur vie, contre des hommes à figures noires, qui arrivaient du côté de la mer, sur des vaisseaux. Enfin, ils étaient remontés dans le Nord, chargés de richesses, parlant une langue harmonieuse que nul ne comprenait.
Dromund était si frappé de ces récits extraordinaires que la préoccupation de la vengeance était sortie de sa pensée. Bouche béante, il écoutait cette légende du soleil, de l'or, et du vin. Il ne songeait plus qu'il ne descendait pas à Byzance pour s'enivrer
et s'enrichir, mais pour réclamer le prix du sang.
Le souvenir qui, tout d'un coup, lui revint, le trouva si humilié de cette défaillance que la présence des Danois, lui fut odieuse. Sans parler, il se leva, siffla le chien du wiking Hakon et remonta sur le tillac.
A présent la nuit était installée et la lune qui commençait de se découvrir, projetait fantastiquement sur le parquet du pont l'ombre formidable du chien. C'était un dogue danois, de taille héroïque, gris comme une armure. A la vue de l'astre, il éleva vers le ciel sa gueule redoutable et se prit à hurler.
Dromund le contemplait avec une terreur superstitieuse. Il lui semblait qu'il avait sous les yeux le fils de Loki et d'Angourboda.
— Fenris... murmura-t-il à demi-voix, Fenris... réponds!... Dromund est-il dans la bonne route?...
Une seconde, le chien darda sur l'homme ses prunelles de loup, puis, reconquis par la colère, il détourna la tête, et se reprit à aboyer vers l'Orient, vers la lune.