‹ Les amants de CharentonChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

JMadame de Cerneuil et sa respectable famille avaient été au nombre des victimes désignées dans les premiers jours de la révolution française. Si ces fureurs étaient toujours proportionnées aux vertus qu'elles devaient atteindre, personne n'avait plus de droit que madame de Cerneuil à cette honorable proscription. Vivant habituellement dans ses terres, elle y répandait de continuels bienfaits. Tous ses ennemis furent des ingrats ; mais ils se signalèrent par plus de crimes qu'ils n'avaient rencontré de vertu.

Madame de Cerneuil vit massacrer sous ses yeux son père , son époux, et son fils ; un instinct naturel la porfp.

tant à fuir «une mort inévitable, elle avait pris les habits grossiers d'une servante , et à la clarté des flammes

gui brûlaient son château , elle avait sauvé deux petites filles en bas âge qui lui restaient , et trois orphelines de ses parentes auxquelles il n'était resté ni famille , ni fortune , ni asile 3 et dont elle s'était chargée depuis plusieurs mois.

Deux domestiques qui lui étaient entièrement dévouées voulurent absolument la suivre et se partager le soin des jeunes enfants dont elle était accompagnée ; mais jpressées par un danger aussi imminent , ni madame de Cerneuil ni ses deux femmes n'avaient pu emporter aucun argent; elle avait à la vérité soustrait un assez riche écrin à la cupidité de ceux qui étaient venus l'attaquer dans son château , mais elle n'aurait pu en faire le moindre usage sans s'exposer à être ♦econnue. Ce n'était que sous l'égide du plus obscur malheur qu'elle pouvait espérer d'échapper à la mort. Il fut donc résolu que ce serait en de-

mandant l'aumône dans tons les villages que madame de Cerneuil traverserait une grande partie de la France pour se rendre chez sa meilleure amie, la baronne de Médosa* mère de madame de Surgi.

Un mois de la route la plus pé* fcible ; des privations les plus dures 5 et plus encore l'épouvantable souvenir des massacres dont elle avait été témoin ,| l'avaient rendue méconnais* sable; mais lorsque la baronne reconnut enfin, sous des habits grossiers et déchirés , Péfégante et belle madame de Cerneuil r .. la compagne 3 l'amie de son enfance, elle se jeta à son cou* et offrit > au péril de sa vie * un asile et les plus tendres soins à ceux que l'infortune et l'épouvante venaient jeter entre ses bras* Mais dès qu'un peu de repos eut permis à madame defe- Cerneuil de réfléchir sur sa situation , elle sentit qu'elle compromettait affreusement son amie. Elle était arri-

vée avec ses deux femmes et cinq enfanterons Papparencede la misère et de la mendicité ; en les voyant sous des dehors si différents > et tout à coup établis chez la baronne , c'était convenir que cette livrée du malheur n'était qu'un déguisement; on chercherait la vérité > on déeoy vrirait sa retraite,... et la généreuse baronne paierait peut-être de sa liberté ou de sa vie ^hospitalité qu'elle lui donnait de si bon cœur.

Ces réflexions acquirent tant de probabilité et de force aux yetfx de madame de Cerneuil , qu'elle aurait peut-être pris Phorrible parti de continuer sa route , sans but, sans d'autre plan que d'échapper a la mort, si elle eut été seule ; mais ces. pauvres Mfants, déjà épuisés par la fatigue a un long voyage, auraient succombé à cette cruelle existence; la fidélité de ces deux femmes , bien déterminées à ne la point quitter , méritait

aussi un autre prix. Elles restèrent toutes soigneusement cachées , jusqu'à ce qu'on eût résQlu quelque chose , et voici le parti auquel où s'arrêta.

La baronne de Médosa devait Tétonnante sécurité dont elle jouissait encore à la protection constante d'un scélérat puissant dont elle avait la honte et ppurtant l'avantage "d'être Nparente ; il avait répondu du patriotisme de sa cousine 3 qu'il mettait à tout moment à contribution, eti exigeant d'elle d'assez fortes sommes dont il disposait à son gré ; mais la solitude dans laquelle elle vivait , et les bienfaits qu'on attribuait à son civisme , la mettaient à l'abri de toutes recherches.EUe n'osa pourtant pas hasarder le secret de son amie près d'un homme qu'elle avait connu inhuma% et cruel en mille circonstances ; mais elle offrit à madame de Cerneuil une retraite sûre dans une maison fort isolée et presque ruinée , qui avait servi

autrefois de repos de chasse , au milieu d'une forêt qui n'était distante de Grenoble que de cinq à six lieues.

Loin qu'on voulût en réparer la dégradation /extérieure 3 on usa d'artifice pour la rendre plus apparente.

Les toits paraissaient à demi découverts ; mais un plafond épais et solide garantissait à merveille des injures de l'air ; on y porta la nuit des meubles simples et commodes sous divers prétextes ; on creusa des fossés profonds qui servirent de barrière pour arriver à cette habitation > et elle paraissait si misérable , qu'on n'avait pas à craindre que l'intérêt ou la cupidité y attirassent personne :

ce fut là où madame de Cerneuil^ avec ses orphelines et ses enfants alla s#réfugier , croyant d'abord n'y rester que pendant l'épouvantable orage qui désolait la France^

Mais apprenant bientôt que tous ses biens étaient vendus 9 que le reste

(ii6) de sa famille avait péri sur l'écha." faud y elle prit une si grande haine de la vie , des hommes et du monde , qu'elle fit serment de ne jamais sortir de l'asile que l'amitié lui avait offert, et d'y consacrer, autant que cela pouvait dépendre d'elle , les infortunées qui étaient attachées à son sort.

Voulant ignorer à Pavenir les maux et les crimes de sa malheureuse patrie, etPesprit tellement frappé que tout commerce humain- lui était de* venu odieux , elle supplia îa baronne elle-même de b& plue la voir , et de ne pas souffrir que personne au monde connût et pénétrât sa retraite ; mais elle fit une exception en faveur des jennes orphelines qu'elle youdrait lui présenter, ^

La première condition pour être re^ue près d'elle était qu'elles n'eussent au plus que cinq à six ans, qu'elles connussent à peine lénrs noms

(«7) ^t leur famille , et qu'elles n'eussent plus rien à réclamer sur la terre, en sorte que leur captivité réelle fût encore un bienfait qui protégeât leur innocence sans les priver de ce qu'elles pouvaient attendre de la société.

Hélas ! dans ces temps d'exécrable mémoire , on .eût peuplé les déserts de ces êtres malheureux et abandon, nés. Au bout de six mois , madame de Cerneuil en avait admis quinze, avec les cinq enfants qu'elle avait amenés : elle se fixa définitivement à ce nombre. La vente de ses diamants, qu'elle avait emportés, et plus encore les dons continuels et considérables de la baronne , la mettaient à même de vivre dans une honnête médiocrité jusqu'à ce qu'elle pût voir réaliser ses espérances et fonder une sorte d'établissement. Il n'était point absolument religieux , mais il avait pour base la piété 3 la philosophie, l'expérience et le travail

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