CHAPITRE XL
«Six années de la profonde solitude - où vivait madame de Cerneuil furent employées aux soins physiques des enfants qu'elle avait adoptés; la plus tendre . mère n'aurait pu régaler à cet égard; et ce qu'elle regardait comme un devoir était aussi la seule distraction qui pût apaiser dans son ame la violente douleur que lui avait laissée la, perte successive dé tous le* êtres qui lui étaient chers. Elle -les forma de bonne heure à un travail d'une nature proportionnée à leurs forces, mais si réglé, si utile gt si' assidu , qu'il ne laissait pas la moindre activité à leur imagination et la moindre place à l'ennui.
Le règlement de cette maison se bornait h peu de chose , et n'avait, à la liberté près, aucune austérité : tout
( «9 ) le monde se levait à sept heures du
matin , faisait en commun une courte mais fervente prière. Un assez bon repas réunissait à la même table madame de Cerueuil, les orphelines, et les deujç femmes restées à son service. Hors quelques délassements accordés à l'enfance , les orphelines travaillaient iout le jour dans la même salle; madame de Cerueuil , qui excellait ellemême dans tous les ouvrages propres à son sexe, les y rendaient habiles dans un âge où l'on sait à peine manier l'aiguille; mais, -sous les peines les plus séyères, il était défendu de stf séparer jamais , d'avoir aucune conversation particulière % de faire surtout aucune. question sur le monde, bientôt, et bien facilement oublié de jeunes créatures qui ne l'avaient connu que dans leur première enfance^ et à qui il ne restait que des souvenirs très-vaguès de leurs parents et de leurs premiers plaisirs, Marthe, la plus âgée
des deux femmes attachées à madame de Cerneuil , allait une fois par maïs dans la ville voisine vendre l'ouvrage des orphelines ; on leur laissait proire qu'il suffisait à leur existence, mais que la moindre négligence lesLexposerait aux plus pressants besoins. Une bonne nourriture , des vêtements uniformes mais assez soignés , commodes , et chauds quand la saison l'exigeait, c'était pour ces jeunes filles des jouissances réelles , et dont la privation se serait fait vivement sentir. Aussi trèspersuadées que chacune d'elles travaillait ou pour elle-même, ou pour augmenter le bien-être général , leur émulation était extrême ; l'ennui , les disputes , l'humeur , qui poursuivent souvent les gens riches au milieu des plaisirs , n'allaient point troubler cette famille innocente au milieu du travail,- Punion et l'égalité y étaient si parfaites, que Mélina et Zélie, toutes deux filles de madame de Cej>
neuil, arrivées dans dette enceinte avant Page de trois ans , se croyaient orphelines comme les autres , et ne * recevaient d'elles-mêmes aucune distinction. Madame de Cerneuil avait, peiïre^àf calmer ses mouvements de haine contre un monde qu'elle avait p ou r jamais quitté ; elle n'y voyait que dès bourreaux, des scélérats, des monstres ; ses malheurs justifiaient ses ressentitnen ts 9 et il n'était pas eu sonpouvoir d'en rappeler le souvenir satts violence et sans exagération,
Le seul ; moment du jouir où elle se pfermît d'y fixer sa pensée avec une sorte d'abandon et de fanatisme était' la prière du soir ; ses femmes , ses or-< phfclines autour d'elle , elle se prosternait par terre, et remerciait le ciel à haute voix de l'avoir pour jamais séparée de la société et des hommes , d'avoir nais à l'abri de sçs crimes, de ses dangers et de s^s séductions jjiêrùe' ces innocents enfants , qui ne' Tome! F
connaîtraient dans la vie que l'union , la vertu eHa paix , et ne la quitteraient que pour passer d'un doux repos à la béatitude éternelle.
Sa physionomie > qui était encore belle , et qui était surtout très-ëxpressive , s'enflammait souvent à ces souvenirs ; elle se levait alors au milieu de la prière, embrassait avec transport celles qui se trouvaient le plus près d'elle. — Pauvres petites , croyez- moi, croyez-moi, disait-elle avec une vivacité presque qonvulsive, je vous ai sauvées; l'horrible amertume de la vie ne descendra jamais dans votre ame ; vous ne serez point forcées de mépriser , de haïr; • .
vous ne connaîtrez pas la terreur , l'épouvante ; . . . vous ne verrez pas les larmes ... le sang couler ; . . . et madame de Cerneuil, trop frappée de cettje image, tombait évanouie dans les bras de ses femmes, qui avaient souvent tenté, mais vaine-
( **3 ) ment, de Fîntërrompre et de la calmer.
Pour ces jeunes orphelines, témoins de ces instans de délire, elles ne comprenaient rien à ses discours , sinon que leur protectrice avait de grands chagrins, et que le monde était un terrible lieu dont elles étaient fort heureuses d'être éloignées.
Les orphelines de la Forêt , à aucun âge, ne faisaient aucun vœu; rien, hors l'enceinte de cette maison , n'excitait leur intérêt, ne leur promettait aucun appui , ne réveillait leur sensibilité ; sans fortune , sans famille , sans asile dans le monde, que serait devenue celle qui aurait eu Ta pensée de fuir?
Le seul homme qui venait une fois Fan dans la maison de madame deCerneuil était un vénérable ecclésiastique âgé de plus de soixante-dix ans ; ses cheveux blancs , sa figure imposante et grave , en faisaient un être tout particulier , et qu'on n'approchait quV
( "4 ) m vec un saint respect. II instruisait les jeunes orphelines en peu de mots, et sans permettre aucunes questions ; il remplissait ensuite les fonctions de son ministère avec une grande ferveur; mais la solennité de Pâques était la seule occasion où il lui fut permis d'entrer dans cette retraite â qtt'iï édifiait, et sur laquelle il gardait ensuite le plus impénétrable secret.
Le père Marcel passait pour un saint , et son grand âge , comme la pureté de ses mœurs , méritait la confiance qu'on avait à son égard.
mm