CHAPITRE XII
X EL était l'asile dont la marquise de Surgi se rappela quand elle se vit impérieusement forcée de faire perdre à la malheureuse Nada jusqu'au souvenir de la maison paternelle ; les grands services que madame de Médosa avait rendu à madame de Cerneuil F autorisait à croire que la reconnaissante - amitié de cette dame ne lui permettrait pas d'opposer le moindre obstacle à ses désirs; quoique la baronne fût morte depuis un an , son unique crainte était <jue le père Marcel ne vécût.plus 3 car alors il lui aurait été fort difficile de s'introduire dans cette maison , d'ua accès très-difficile quand on ne connaissait pas les moyens particuliers d'y parvenir, et qu'on a'était pas secondé par les personnes qui l'habitaient.
Madame de Surgi se décida toutefois à le tenter. Accompagnée seulement de la mère Michel et de sa chère Nada , elle laissa ignorer à ses connaissances comme à ses domestiques même le but et le terme de son voyage.
Les gens curieux * qui se croient toujours fins , dirent tout bas que la marquise était jalouse de son mari 3 et qu'elle allait le surprendre ; elle le sut, et se garda bien de démentir ce bruit. En peu de jours el\e arriva à Grenoble 9 toujours consolée et soutenue par l'exaltation avec laquelle elle envisageait désormais l'avenir de son enfant.
Le père Marcel vivait si retiré, qu'il lui fut difficile de parvenir jusiju'à lui ; et le pauvre vieillard , <ïont la tête était un peu affaiblie par les années , fit de grandes difficultés avant d'avouer qu'il connût madame de Gerneuil et les orphelines de la Fo-
' ( "7 ) réf. Enfin la marquise étant entrée
dans les plus, grands détails sur ce qu'elle avait appris de sa mère et sur ce qu'elle avait vu une fois ellemême # le bon père convint de la vérité j mais il fallut absolument attendre le moment où Marthe venait à la ville vendre l'ouvrage dé la maison et faire les provisions du mois , car luimême ne pouvait arriver chez madame de Cerneuil sans qu'elle en fût prévenue , et qu'elle lui en facilitât les moyens. „
Ce peu de jours parurent bien longs à l'impatience de madame de Surgi.
Elle était venue à Grenoble sous un nom supposé ; elle y garda l'incognito , et apprit enfin que madame de Cerneuil , n'ayant rien à refuser à la fille de madame de Médosa > coôsenétait à te recevoir », à condition toutefois qu'elle serait seule , et qu'elle voudrait bien lui parler, en secret, sans troubler par aucune atteinte de
( it8 ) m 43»Tio^ité le c$lj»e parfait qui régtmt autour tfel^e, Nada reste dans les fera»
4e <£fi nourrice , tandis que la nw~ -qpi$o 3 vivaient émus , allait voir jca ; cju'*u ibqd 4e squ âme elle nommait le tombeau de sa fille , quelque effort qu'elle 8t por^r se persuader à eUe-ift&ue que estait un séjoitr de paix ej de Jpélieité. ,
M^dflftiei <fe Surgi, seulement accompagnée dans sa voiture de la bonneM^rthe, qui était venue Ta chercher, traversa en silence la sombre forêt qui conduirait à la maion de madame de Cerneuil.
Assez long*ten}p$ «vaut d'y arriver, Marthe la pris <le mettre pied à terre, afin que le cocher qui la conduisait ne raccompagnât pas jiisque-là. Après.avpir traversé plusieurs ailées de la forêt , : éfi:oite$ , remplies de ronces et presque impraticables , elle se trouva au bord d'un ravin profond ; et que Peau.de la pluie
v ( iâ 9 ) avait presque entièrement comble'.
Marthe donna deux petits coups de sifflet qui furent promptement entendus; et madame de Cerneuïl ellemême , accompagnée de la seconde domestique qui s'était pour jamais attachée à son sorf; parut de l'autre côté du ravin. «-^
On choisit un endroit où il était assez étroit ; et Marie d'un côté , aidée de sa compagne , y plaça deux planches légères > mais solides a et plus larges qu'il ne le fallait pour traverser le ravin. Marthe offrit soo bras à la marquise , qui , délicate et timide comme toutes les femmes accoutu-, méesà être suivies et servies partout, avait bien de la peine à mettre le pied sur la planche : enfin , se rappelant le but essentiel de l'entrevue qu'elle avait demandée, etla difficuté qu'elle avait eue à l'obtenir , elle eut honte de sa faiblesse , et s'élança vivement de l'autre côté.
La vue de la marquise agita beaucoup madame de Cerneuil, qui la reconnut aussitôt , moiùs au souvenir qu'elle avait pu conserver d'elle, qu'à sa* parfaite ressemblance avec sa mère. — Oui , lui dit-elle s en se jetant dans ses bras , je reconnais la belle, l'intéressante Honorine. Mais que vient-elle faire dans le séjour des morts? Ignore-t-elle qu'il faut avoir été frappé par les plus terribles coups du sort pour avoir acquis le droit de pénétrer jusqu'ici ? — C'est aussi les seuls droits du malheur que je viens y réclamer > reprit la marquise avec émotion.
Madame de Cerneuil crut voir un reproche dans cette réponse , et elle se hâta de lui dire que l'éternelle reconnaissance qu'elle devait à la baronne de Médosa ne pourrait jamais s'acquitter; mais que, devenue triste et presque, sauvage par le peu de commerce qu'il lui restait depuis tant
(i3i) d'annéçs avec le monde , il fallait lui pardonner une sorte de rudesse et d'amertume dans ses expressions , qui ne prouvait rien contre son cœur.
La marquise lui serra tendrerùent la main , et se laissa conduire dans une habitation dont les dehors lui paraissaient si pauvres et si mal entretenus , qu'elle fut ensuite fort étonnée de Tordre et de l'aisance qu'elle crut voir dans l'intérieur ; elle n'entra pourtant que dans une salle basse, un peu obscure, et voisine de celle où les jeunes orphelines travaillaient.
L'embarras de madame de Sijrgi était extrême , et dans le peu de mots qu'elle voulut prononcer, l'abondance de ses larmes et le désordre de seè idées la rendaient presque inintelligible.
D'une part, elle ne Voulait point trahir le secret de M. de Surgi;., sa haine injuste , sa résolution criminelle envers sa fille;., et d'un autre côté , il
( iSt ) lui semblait que madame de Cerueuil était très -fondée à la croire ellemême coupable, lorsqu'elle venait lui proposer de recevoir cçt enfant pour la soustraire à jamais à la société , lui ravir une fortune et une existence légitime et bridante. Elle avoit mille fois préparé qe qu'elle devait dire à madame dç Çerneuit* et malgré elle elle disait autre cbçse ; son trouble s'en augmenta tellement f qu'elle tomba tput à coup aux pieds de madame dç Çerneuil , ep lui disant de Taecent de la douleur et de la vérité :
« Je s#is innocente , madame ; ah !
daignez le croire , sans me forcer à m'e*pliquer davantage * • ^ Je ne suis point une épouse mfidèle , . , urne mère dénaturée ; et pourtant soufjfrçs que je vous abandonne ma fille , ma pauvre Nada ;. . . jamais* • ijamab ne lui prononce? mon nom ; . * « . dites-lui qu'elle n'a pas d'antre mère que vouçj dites^lui qu'elle n'a poiut de fortune ,
( i33 ) point de père 3 point de famille à ré* clamer;.,, que sa vie^. . . que son univers finisse ici. »
Madame dé Surgi était épuisée de l'effort qu'elle venait de faire ; il lui semblait que l'incohérence de ses idées ne pouvait inspirer aucune confiance ; elle frémissait d'entendre un refus ; mais elle était loin de connaître la femme exaltée, malheureuse çt vive à laquelle elle s'adressait.
Relève- toi > relève-toi , dit madame de Cerqeuil d'un ton passionné qui ne connaissait plus les petites réserves de la société j je ne comprends rien à ton histoire > mais je vois clairement que tu es encore une victime de la scélératesse des hoqimes : il faut donc que la connaissance de leurs crimes pénètre jusqu'ici!. . .Nesuis-je donc point encore asses loin d'eux...
pour les oublier ! Pour cesser de les haïr y faut-il doue que la terre m'ouvre son sein, que la mort ferme à jamais
mes yeux ! • . . — Pardon , pardon 9 s'écria madame de Surgi , effrayée de l'extrême véhémence de madame de Cerneuil : peut-être si je pi'expliquais mieux. . . — Non , non , ne t'explique pas , reprit-eîle ; ton trouble . . » ton ' regard . . . ton accent n'est pas celui du remord ni de la fausseté ; pensetu qu'il me soit si difficile de croire que ta démarche est forcée ; ne suis-je pas mère aussi , et puis-je supposer qu'on abandonne son enfant quand on peut jouir de ses caresses et assurer son bonheur ? — Ma digne , ma généreuse amie y continua la marquise, vous ne me refusez donc pas? — Honorine , amène ton enfant ; je reçois avec reconnaissance le prissent que tu m'en fais ; et si jamais tu le redemandés, je le rendrai à toi, à toi seule au monde. Honorine , ai-je compris ta pensée ? es-tu contente de moi ?
Des larmes de joie et de sensibilité, un mélange extrême de douleur et de
( i35 ) satisfaction , ne s'expliqueraient par aucunes paroïes ; madame de Surgi n'était plus en état de retourner chez elle. On lui dressa un lit dans cette pièce même , et madame de Cerneuil , après ayoir fait avec ses enfants sa prière accoutumée, revint passer la nuit près d'elle.
Madame de Cerneuil évita de reprendre cette conversation pénible ; elle ne voulait rien savoir de plus, et cherchant à reprendre comme à inspirer à la marquise des dispositions plus douces et plus calpies , elle l'engagea fortement à ne plus parler du sujet qui l'avait amenée. Ma chère Honorine, lui dit-elle, la violence avec laquelle je hais le monde et les hommes n'est peut-être point . agréable à Dieu (quoique je ne les haïsse que parce qu'ils sont vicieux et coupables envers lui ); mais Dieu lès juge dans sa miséricorde , et moi peutêtre dans la force de mes souvenirs et de mes ressentiments.
Que ma retraite serait heureuse et douce si je pouvais seulement les oublier !
11 n'était point entré dans les vues
de madame de Cerneuil de faire voir ses orphelines à madame de Surgi ; mais songeant que son désir à cet égard n'était pas le fruit d'une vaine curiosité, et qu'elle avait besoin d'un grand courage, elle fit entr'ouvrir sans bruit une des planches de la cloison qui séparait les deux pièces ; l'ouverture permettait à la marquise devoir sans être vue , et ce tableau consolant ne s'effaça point de son esprit.