‹ Les amants de CharentonChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Y ingt jeunes filles , dont la plus âgée n'aVait pats encore douze ans 5 étaient rangées autour d'une longue table couverte de petites corbeilles d'osier garnies de rubans ; chacune d'elles y déposait son ouvrage , consistant en général en broderiç , en dentelle , ou autres objets de frivolité qui ne -demandaient que de l'adresse et du goût. Elles étaient toutes vêtues d'une robe de serge blanche-, coiffées sans aucun art et sans d'autre parure que leurs cheveux , mais parées de ioutes les grâces de la jeunesse , remarquables par la fraîcheur de leur teint 9 la candeur et l'innocence de leurs physionomies; des anges descendus du ciel n'auraient pas eu d'au* très traits , n'auraient pas inspirés des sentiments plus touchantset plus purs.

La gaieté n'était pas entièrement ban-

■ (i38) nie de cette retraite ; cependant l'absence de presque tous les plaisirs , la continuité du travail donnait à leur joie même un caractère de douceur et de mélancolie, dont la vue attendrissait sans exciter la pitié et le regret. Leurs conversations comme* leurs idées devaient nécessairement être un peu bornées $ aucune d'elles ne savait lire ; il n'y avait pas même de livres dans la maison , mais il y avait une harpe , un piano , une lyre , et madame de Cerneuil , très-bonne musicienne 3 lejir donnait quelques leçons , qui étaient toujours la récompense de leur assiduité au travail : elle composait aussi pour elles quelques romances , mais où Ton ne célébrait que l'amitié , les douceurs de la solitude 9 la beauté de la nature -, des fleurs , dû printemps , . . Pour le mot d'amour^ aucune d'elles , depuis qu'elles avaient - l'usage de la raison , ne l'avait entendu prononcer; elles n'avaient jamais vu d'autre homme que le père Marcel;

quelle idée eût-il offert à lw esprit?

lia plupart de ces jeunes filles étaient jolies; celles qui ne Tétaient pas étaient au moins fraîches et d'une blancheur extrême , car ces jeunes plantes étaient rarement frappées par Pardeur du soleil; un jardin de trois ou quatre arpents était le seul lieu où elles pussent se promener , et la nécessité de les dérober à tous les regards y avait fait conserver de grands arbres fort touffus , dont l'ombrage était presque continuel. — Ce séjour vous paraît peut-être bien triste , dit madame de Cerneuil à là marquise ; les plaisirs du monde y sont ignorés , mais aussi les passions n'y pénètrent point ; la connaissance de grands crimes qui ont souiMé notre malheureuse patrie n'y arrivèrent jamais.

Ces douces créatures ne pleurent point des parents dont elles ne se rappellent plus 3 d'augustes victimes dont les malheurs leur seront à jamais in-

connus ;î 'les vivront , sans le savoir 1 sur les ruines d'une révolution ; et si!

sa flamme désastreuse pouvait jang&is se rallumer , elles mourraient plus heureuses que nous 3 car le but de tous mes efforts pour leur bonheur est de leur cacher le passé et l'avenir.

Madame de Surgi voyant à la vivacité des yeux de madame de Cerneuil quelle agitation ce sujet rendait toujours à son esprit, se contenta de répéter avec expression : Je vous donne ma fille, et je ne la regrette plus ; est-ce assez vous prouver que je partage vos sentiments ?

( lit )

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