‹ Les amants de CharentonChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'indulôence de madame dejSerneuil était en proportion du vif intérêt que lui inspirait la fille de son ancienne amie ; les circonstances aussi ne lui permettaient plus les mêmes craintes sur sa situation.

Si elle souhaitait encore que sa profonde retraite fût à jamais ignorée , ce n'étafh pas que son retour dans le monde eût encore exposé ses jours ; niais le parti qu'elle avait pris dans un moment de danger et de désespoir était devenu analqgue à ses sentiments comme à ses goûts*

L'intime confiance où elle était aussi d'être utile aux enfants qu'elle avait adoptés ne lui laissait plus le choix d'une autre existence ; tout ce qu'elle demandait au Ciel , c'était de vivre tosez long-temps pour que la plus

«âge et la. plus âgée de ses orpheline* pût un jour la remplacer.

S'écartant donc des lois qu'elle s'était jusque-là prescrites, elle accorda à madame de Surgi la grâce qu'elle

lui demandait.

C'était de permettre à la brave nourrice de déposer elle-même son enfant entre ses mains.

Madame de Cerneuil , sans interroger de nouveau Honorine , comprit qu'elle voulait peut-être avoir un jour un témoin de la démarche qu'elle faisait en ce moment ; elle permit que la mère Michel amenât Nada le lendemain , fit un écrit qui attestait sou entrée d^ns la maison , donnait son signalement et son âge.

Madame de Cerneuil, Marthe et madame de Surgi elle-même y apposèrent leur signature , et cette pièce cachetée avec précaution, fut ren fermée dans le secrétaire de madame de Cerneuil.

Honorine se fit un devoir de surmonter sa douleur pour ne pas ranimer dans Pâme de madame de Cerneuil des émotions violentes , que la raison et la piété même avait beaucoup de peine à modérer : mais elle la supplia vainement de recevoir les vingt mille francs destinés à sa fille , madame de Cerneuil protesta qu'elle les regarderait seulement comme un dépôt dont Nada $eule pourrait disposer si, par quelque événement imprévu , elle venait un jour à se séparer d'elle. Un anneau d'or quela marquise avait au doigt fut le seul présent Qu'elle parut désirer, et auquel Iw sensibilité seule pouvait donner quelque valeur.

L'âge de la pauvre petite Nada la rendait encore fort étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle : quelques joujoux qu'on lui donna l'occupèrent assez pour lui cacher les larmes de sa nourrice et de sa mère. On re-

posa les planches. Quelque feible que fut cette barrière, elle sépara' pour toujours deux êtres destinés par la nature et par l'amour à se chérir jusqu'à la mort.

Le sacrifice de la marquise était consomma;, tv ce qu'eHe avçit v»

dans l'asile où elle aBaTidoîmâit sou enfant en adoucissait l'amertame; et la prudence de son caractère lui fit sentir qu'il lui restait à exécuter de bonne grâce et fidèlement ce qu'elle avait promis à son coupable époux.

QueHe qm^^sQWéXittaié répugnance à trahir la vérité , Vidée cftia divorce, d'un éclat scandaleux, jetait tant de trouble tdans sou esprit , qu'il pouvait la soumettre à toutqe»qu'eHe ne regardait pas comme crimidel.

Elle manda donc au marquis que s$ chère Nada était attaquée de là rou* geôle , mais qu'à cette maladie lé* gère- il se joignait un caractère de fièvre donl les médecins paraissaient

( i 4 5 ) alarmés ; . . . une seconde lettre eâ dît davantage; et M. de Surgi/ quoique • très-per$uadé que la mort qu'on hn annonçait n'était paà réelle* fut ràyi d'avoir entre les mains une pièce irrécusable que son épouse avait signée, et qu'il se, hâta de communiquer à George et à tous ceux dont il était connu. ..:

Le soupçon d'une imposture revint à personne ; on supposa , $*m mê*rté y réfléchir ^ que la marquise, s'était conformée, dans quelque; liçïi que,ce fût , aux formalités d'usage r .Blle reçut les compliments plus ou in oins sincères

de ceux qui avaient appris son : fliaV heur , ses réponses le confirmèrent , et à son retour à Paris, il ne, lui resta d'autre soin à prendre : que de ne pas les démentir. .'[■'.

M. de Surgi , fort contint de la conduite de son épouse , ne tarda pas à la rejoindre. Il ne lui fit auoji&e'question à l'égard de sa fille ; touché, de* Tome I. Q :

( 146 ) sa docilité, ou plutôt peut-être de l'idée qu'Honorine., encore jeune, pouvait lui donner un autre fils , il' lui montra de nouveau les plus féb.

dres empressements ; omis pour cette fois Honorine n'eut point la faiblesse de s'y méprendre et d'y répondre* «lie le repoussa avec le plus froid mépris, — C'est asses d'une victime 5 lui diWUe av€te fierté ; conservons •dans le inonde la bienséance qu'il ^exige, ftiate cessez de vous croire aucun dtbitsur moi; je ne vous suis

■Î3e ttjarqiris désirant faiblement eè kftfil éfvait voulu obtenir , etne voyant 'que des phrases et de l'exagération date tout Ce que pouvaient produire des sentiments dont il était incapable, reprit le ton ironique au<qtieHl s'était habitué. ■<— Je res^eëte vos rigueurs , dit-if à Honorine; mais vous aurez, -f efcpère , la mente indulgence pour raes infidélités,

Quinze ans se passèrent sans apporter aucun changement au sort cPHonorine. Je n'entrerai point dans tes défaite de tout ce que lui firentsoufftit les effets de l'éducation que son fils recevait ; elle ne le vojiait croître *quepour faire le malheur de tout ce Tjui ^entourerait , et son extérieur 3 %u jôursplus difforme, blessait chaque 'jour davantage t'atnour-prqpre d'une cmère.

L'art dissimulait en partie le dé-

r fâui réel de sa taille ; mais il ne pouvait

offrir les mêmes ressources à sa

'physionomie basse , ignoble , Fausse

•et dure.

Au surplus , elle n'en était que plus fidèlement l'image de son ame et de «on caractère.

Ennemi de l'étude et du travail, son ignorance 'était extrême; mais la société des jeunes gens les plus relâchés ^dans leurs mœurs l'avait rendu précoce pour le vice ; dès seize ans j

il s'estimait doublement de tout le mépris qu'il portait aux femmes , sans s'apercevoir qu'il n'avait recherché et connu que celles qui paj leur mauvaise conduite étaient déjà dignes de lui. m

Au surplus , les malheureuses à qui l'intérêt faisait oublier les disgrâces de sa figure ne pouvaient commettre jme erreur plus grossière et dont elles fussent plus promptement désabusées , car, les défauts du marquis de Surgi n'étaient que l'ébauche de ceux de son fils ;si le premier était ambitieux George était avare à ce degré éminent qu'on ne trouve guère que dans lu vieillesse. Il était sans nulle idée d'honjreur et de bonne foi.

Des scènes scandaleuses où il se trouvait compromis parvenaient quelquefois jusqu'aux oreilles de la marquise ; mais George avait si peu de respect et de considération pour sa mère , que toutes ses réprimande?

étaient inutiles.

L'honneur s'inspire bien plus qu'il ne s'enseigne ; George opposait les mauvais exemples dont il s'entourait aux bons conseils qu'il recevait et qu'il n'écoutait guère ; la leçon la plus douce Tel oignait de la maison paternelle pendant plusieurs jours > et son absence causait de si vives alarmes au marquis de Surgi , qu'il prenait lui-même le parti de ne rien voirou de tout pardonner. On se détermina enfin à le faire voyager 3 et ce parti mit un terme à ses premiers écarts.

Page 1