CHAPITRE XV
Monsieur de Surgi avait ma* sœur, veuve d'un gentilhomme irlandau , wommé O'Géraçd , qfçi^il ja'arr vait jamais pu accoutiû&çjr au?L flia-n nières du grand monde dans lequel il vivait , aussi l'avait-il engagé à set retirer a 1* campagne, où elle élevait uxte fille qu'elle avait eue de sou mari* et qui annonçait dès l'âge de treize ans devoir être un modèle de beauté; Elle était de quatre ans plus âgée que George. Sa mère , ayant peu de fortune et des goûts très-rustiques , était peu propre à donner à cette jeune personne une éducation brillante. Son oncle cependant, qui ne . voulait point qu'elle le fît rougir comme madame O'Gérard , qui ressemblait bien plus à une paysane qu'à la veuve d'un gentilhomme ,
X »5i ) ir&olut <fô fajre égayer Charlotte ( c^étaitj aiçsi qpues'apgplqjt.W nièce), et il s'eg ?^pligç^ eY©Q madame G'Gérard. Yotçe fille grandit, 01a sœur ; et ayant i'inteçtioq de lui faire fHJreufl n^riagp t#l q«^la-n^s«noe de son pèçe et k vôtre le comporta — M[a naissance! interrompit madame CFGéejrard ; votre naisçapeç et la mienne 9 mon cfrer marquis : en vérité, vous savez bien . . . et craignez que je os n^égaie biep plijs à vos dépens que vous ne pourrez vous égayer au* miens. — n Ma sœur , vous vpus Qifr •bliez,*— Non, mon frère, ce n'est pas moi : mais enfin de quoi s'agit- il. -~ De me confiçr votre fille , poup en faire une femmç présentable dans. 1# société. «rr Mon Dieu, je le veu* bien; car je désespère <Teji faire jamais une i>.opne femme de métrage , ell^ est trpp coquette* trop orgueilleuse pour pela. Prenez-la, débarrasser -m'ea , vpy$ me yendre? service; tâche* qe-
(i5*) pendant d'en faire un meilleur sujet que de votre George 5 qui sera bien, s'il continue , le plus mauvais garnement qu'on puisse imaginer. — Je vous remercie, ma sœur , de vos pronostics. — Vous devriez y faire plus d'attention. Cet enfant annonce les plus dangereuses qualités. — Vous ti* êtes pas en état de juger ; il n'est pas question de mon fils , mais de ma nièce : voulez -vous ou non que je m'en charge ; mais entièrement , de manière à ce que vous ne vous en mêlerez pas plus< que de la fille du Grand Turc. — Je vous le promets.
— Que vous la verrez très-rarement, 1 — Le moins possible. Enfin voijà qui est dit ; faites de votre nièce une grande dame si cela vous amuse ; je ne m'y opposerai jamais, et je vous assure qu'elle ne demandera pas mieux; car elle ne, manque pas de vanité. Pour moi, j'aime mieux mon jardin 3 ma basse-cour, que tout vos
( i53 ) ennuyeux plaisirs: on se sent tour jours de ce que l'on a été. — Eh !
bien madame , restez à votre campagne ; vos manières me sont insupportables^ il est temps que votrefille ne vous ait plus pour éxepiple. — Elle en vaudra peut-être moins:
mais il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher. Le lendemain matin ', madame O'Gérard prit congé de son frère , lui laissa sa fille , et retourna seul à Fontenai , d'où elle ne venait qu'une fois par an , pour toucher une pension de quinze cents francs que son frère lui faisait. Qn chQisit pour Charlotte une . gouvernante , femme bien née , âgée de quarante ans : , qui fut entièrement chargée d'elle ; elles eurent un appartement extérieur, à l'Abbaye-au-Bois. Cette dame, qu'og nommait Oliva , avait été très-bien éleyée; l'infortune, et le désir de recouvrer une sorte d'aisauce dans ses vieux Jours , la soumi-
( iô4 ) renf à tiùe condition peu faite pour elle ; elle prit le titre de dame de compagnie, auprès de la nièce du marquis de Sargi. On lai recommanda spécialement de faire oublier k Charlotte ce qu'elle avait pu apprendre de sa mère , et on lui envoya toute sorte de maîtres d'agrément...
Le soin de sa parure devint sa plus importante affaire > et pour hâter le développement de son esprit , çra mit entre ses mains , les lectures les plus dangereuses et les plus mal choisies.
Madame Oliva accompagnait son élève au bal , aux spectacles 9 et dans les promenades publiques.
Pour rendre çôtte* confiance plus naturelle, le marquis dit partout qu'elle était uri pew saparênte, et que madame CTGérard \ >à ta suite d'une attaque d'apo|>Ie£ie , étafit restée daas un état qui ne lui permettait pas cTac* compagner sa fille dans le ffionde ':
on croyait pourtant qu'elles démena
raient ensemble, et pe se cachait qu'à cause 4 e ses infirmités. Charlotte avait été transportée de plaisir de ces arrangements ; sa mère la faisait coudre et travailler , lui parlait toijs le joprs de réformes , d'économies \ et la première preuve qu^eljç 4ow^ de son mauvais cœur fut d'applaudir avec une joie indéqen^ à la d^feusse qu'on lui faisait d$ \& voir habituellement
A, cette iftdjfférppp^ succéda bipu-* tôt Je plus frpid mépris $ et ce qrçç Charlotte acquit du çôfé de r^d^pa-r tion fut au dépens de 3Qn ccpur, Comblée des dons de SQP oqçle ? ellet s'attachait a lui plaire par up, QFgueil , uu égoïsme semhlable au sien. Sa coquetterie , sou incpnséqpe^pe étaient sans égalcs;m^is elle lui seyait si bien , que le marquis n'avait pas le courage de l'en gronder.
Honorine en était effrayée > et ij'a?
vait pas tant d'iodulgeace poqr s§
nièce que son mari; mais celle-ci ayant bientôt pénétré le peu d'intelligence'qui régnait entre sa tante et le marquis, se moqua des conseils d'Honorinej et prit pour guide et pour unique amie , cette dame Oliva 5 que l'ambition avait corrompue 3 et dont la complaisance était toujours payée en raison de ce qu'elle devait coûter à la délicatesse y et à l'honneur.
Oliva était charmée des progrès de son élève et des éloges que le marquis lui donnait. Charlotte était naturellement belle , mais l'art de se parer avec élégance et avec gont faisait doublement valoir les agréments qu'elle avait reçus de la nature.
La lecture des romans avait disposé son cœur à l'amour; séduite par la flatterie , et entraînée par son propre penchant , elle ne tarda pas à remarquer l'effet de ses charmes ,* et à partager la passion qu'elle avait inspirée.
~ Mais, pour la première fois , ma-
<Jame OHva s'arma de la plus grande sévérité. /
Il y avait une sorte de principe aiir quel elle avait été toute sa vie irrévocablement attachée, c'était de ne jamais rien faire de contraire à sa fortune , d'avoir surtout eh vue sou indépendance , et d'y sacrifier sans hésiter tous les intérêts du cœur. Cette façon de penser, qu'Oliva regardait comme le née plus ultra de la sagesse , convenait peu à la vivacité de Charlotte.
Le chevalier de Sabry, qui lui avait fait la déclaration la plus tendre, et qu'elle avait écouté sans- colère , n'avait pour toute fortune qu'une figure charmante , une voix délicieuse , et le jargon du jour. Croyant se,ren-< dre Olivâ plus favorable , et lui supposant une sévérité qu'elle n'avait guère pour son élevé, il lui avait dit qu'il se proposait de la demander en mariage au marquis de Surgi > dès
C *58) qu'un de ses oncles, infirme et trèsvieux , lui aurait abandonné une as- $$£ jolie fortune doot-il se disait unique héritier.
Oli va , par indulgence pour Charlotte, ne Pavait pas absolument , découragé ; mais dès qu'elle se trouva seule avec elle, elle lui fît mille repfésentaticms sévères, <c C'était au bai a qu'elle avait fait la connaissance « du chevalier. ... Il n'avait que vingtce deux ans , et tout oe qu'elle savait « de lui , elle ne le savait qu# par « lui-même... }\ pouvait donc lui en « imposer, sur <A bprwe volpsté h ce l'épouser , comme sur toute se$ « espérances à venir.Le? ?mantç ppu « fortunés , disait -elle 3 put tpu-r ce jours ijies parents qui doivent mou- « rir ; et quand ils meurent , pn ne « trouve rien , ou I'qb trouve d ? au- (( très héritiers. Et puis il était trop \{ jeune... ce serait un mari volage « et peu soigneux pour sa femme;
. ( i*9 ) « le marquis de Surgi n'approuve-»
« rait point sa demande, et lui ferait a peu de bien si elle s'obstinait a a faire ce qu'elle appelait un sot maa riage ; Charlotte défendait son ce amour et la bonne foi de son « amant.»
OH va ne se rendait pas, voulait absolument bannir le beau chevalier, auquel elle avait indiscrètement permis Feutrée de la maison ; elle menaçait d'avertir le marquis. Mais si le cœur de Charlotte n'était pas fort solidemeut épris , son imagination était montée; elle s'était dit mille fois qu'on ne guérissait pas d'un premier amour; qu'elle mourrait si elle ne devenait pas l'épouse du chevalier ; et tout les conseils de madame Oliva n'eurent d'autres effets que de lui rendre les imprudences plus nécessaires. Dès-lors elle saisissait toutes les occasions où elle pouvait parler 'au chevalier sans être entendue çTQli va ,
(16b) et recevait des lettres de Sabry et y répondait avec peu d'adresse et de précaution.
A la vérité la certitude où elle croyait être de l'avoir pour époux la retenait encore dans de certaines bornes; ses lettres et toutes les circonstances de son intrigue l'eussent fait paraître plus coupable qu'elle ne l'était réellement.
Imbue de cette maxime , que toutes les fautes de l'amour n'ont pas de plus grande excuse que son excès, elle répondait à la passion du chevalier par des. expressions plus brûr lantes encore que les siennes , les puisait dans son cœur , dans sa tête , dans ses livres; et n'était jamais plus contente d'elle que v quand elle avait pu lui persuader qu'il n'y avait pas de sacrifice au monde dont elle ne fût capable pour lui.
* Le chevalier, quoique fort jeune encore ,-était lancé dans un monde
• (i6r) qui n'a ni estime ni confiance, pour ces grandes et généreuses passions.
Il trouvait Charlotte extrêmementbelle; comme elle dansait à ravir, qu'elle chantait avec un goût infini $ qu'elle suivait la mode avec tout le soin possible ( quand elle-même ne la donnait pas ) , il était enchanté qu'elle voulût bien s'afficher- pour lui, et la secondait à ravir. Charlotte, en se prêtant à cette odieuse vanité , n'y voyait qu'une plus grande certitude de son prochain mariage, elle ne voulait pas attendre la mort de l'oncle... Une chaumière et l'amour, c'était assez pour son bonheur.
Elle priait ingénument le chevalier de l'enlever, de faire un* éclat q&i forçât le marquis de Surgi de donner son consentement ; enfin il n'y avait pas une extravagance qui ne lui parût légitime , puisqu'elle devait la conduire plus promptement aux pieds des autels.
( i60 Madame Oliva était dijpe de là
dissipation à laquelle Charlotte se 1h vrait encoçe asse# volontiera; elle lui supposait plus de cfesir de iqitftiplier ses conquêtes qge de penchant à les fixer.
Comme son existence près d'elia était douce et agréable, que d'ailleurs Charlotte n'avait pas encore dixrhuii ans % elle ne souhaitait pas qu'on sçnr?
;eât si promptement à l'établir, et en?
in rien ne l'armait, quand un événement aussi fâcheux qu'éclatant vint compromettre lç repos, la têt putation de Charlotte, et lui déciller les yeux.
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