CHAPITRE XIX
CjHARLOtte n'accordait que peu de confiance à madame Oliva dans tout ce qui avait rapport à son amour.
Elle s'était dit une fois pour toutes que les femmes ne savent le juger qu'à l'âge où elles l'inspirent et au moment où elles lYprouvenf : que le reste de leur vie dévoué aux regrets, au repentir , où tout au moins à l'humeur, les porte à se montrer !
implacables envers les hommes, dès qu'elles n'ont plus le pouvoir de les séduire. MadameOliva prétendait que les jeunes gens d'à présent étaient changés , et Charlotte pensait que c'était madame Oliva qui ne les voyait plus des mêmes yeux, et qui était changée elle-même.
La certitude où elle croyait être* que la démarche qu'elle voulait faira^
serait blâmée par Oliva , n'était donc d'aucune conséquence à ses yeux; l'événement déciderait de quel côté était la raison, et selon elle l'événement notait presque pas douteux.
Charlotte avait résolu d'aller trouver avec confiance madame de Gcrac, et de lui Faire connaître les engagements que le chevalier avait avec elle; il pouvait être douloureux pour cette dame d'apprendre qu'elle était trompée, que le cœur de celui à qui elle allait donner sa fortune el sa main n'était plus libre; mais elle se proposait de ménager sa vanité, ne pensait pas qu'à cinquante -huit ans on eût les passions bien vives-, eh il valait toujours mieui avoir , la veille d'une si bizarre union, quelqqes instants de douleur, que de passer le reéte dé sa vie clans d'mut iles regrets.
Un instant d'ambitioij avoit pu égarer le chevalier , mais l'amour reprendrait bientôt tout son empire ;
l'imprudence de son actîott mêihê lui donnerait la rtiesnré de ces senfï* ments, et pressé d'obtenir son pardon . y Charlotte le voyait déjà à sed pieds désavouer son erreur.
tJne rivale âgée , et qui n'avait je-»
mais été belle, ne devait pas paraître , fort redoutable à l'aimable Charlotte:
mais aucun homme n'inspirera jamais autant de coquetterie à une femme que celle qui a pn se flatter un mfô^ ment de lui disputer ira tœur.
On pense alors à l'Illusion qu'elle se fait su» elle-même, et il s'agit de la forcer à convenir , malgré tous led efforts de l'amour- propre 3 Tqu'elle doit céder sa conquête et abandon* ner tout ses droits.
Charlotte connaissait mieux qu'aucune personne au mondé fa parure qui lui était favorable ; une visite du matin exigeait la plus grande sitnpJi^ cité j çf Fart rie paraissait point avoir été consulté dans ta flïcmtèrë pïemè
de grâce dont-elle avait relevé ses superbes cheveux blonds.
Une épingle d'or les attachait au haut de sa tète, et les boucles légères qui tombaient sur son cou semblaient être échappées malgré elles à un Ken si loger.
Sa robe de mousseline,éblouissante de blancheur, n'avait de forme déterminée que par le large ruban blanc qui la pressait autour de sa taille : un voile très-clair couvrait son joli visage sans le cacher ; l'émotion , l'embarras, l'espérance aujniaiçpt fout ses traits... Charlotte jeta un coup d'œil satisfait sur son miroir, et pensa plaindre cette pauvre madame de Gérac, du coup qu'elle allait lui porter.
Elle éloigna, les domestiques sous de frivoles prétextes , monta dans une voiture qu'elle trouva près de sa maison , la fit arrêter à la porte de l'hôtel, et frémit de tout son corps lorsqu'on lui dit que madame la baronne était chez elle.
On eût dit en ce moment qu'elle n'était pas tenueçour la trouver , et qu'elle était fâchée de la rencontrer.
Lespas$ions, semblables à l'ivresse, justifient d'abord tout ce qui les favorise , bientôt la raison renaît, . • • éclaire, désabuse,., montre sans défour la vérité , mais presque toujours il est trop tard; la plus futile circonstance entraîne... et peut-être que Charlotte ne fût jamais entrée chez madame de Cérac si un grand coquin de laquais, qui avait remarqué dans cette voiture une jolie femme très-bien mise, ne s'était pressé d'ouvrir la portière,... de baisser avec fracas le marchepied, et de Taider à descendre... Arrivé jusque-là, il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle pût retourner chez elle; elle chercha a se rassurer, traversa en tremblant un très-grand vestibule , une anticHambre , un salon d'une grande magnificence ; et quand le valet-de-chambre
de madame de Cérac viût lui demander poliment comment il devait l'annoncer , la pauvre Charlotte était si troublée, qu'elle se ràpelait à peiner son nom.
Aussi-bien die ne trouvait pas à propos de le dire, et sa visite était* un secret qu'elfe ne se souciait pas de mettre à la discrétion des valets :
— Madame de Cérac tie me connaît pas, reprit-elle doucement ; veuille^ bien seulement lui dire qu'une jeune dame demande à la Voir*. — Cette têponse diminua beaucoup laconsidé* ration du valet-de-chambre, qui avait pensé d'abord que c'était une aïniè de sa maîtresse ; il jette le& yeux sur une fenêtre qui donnait sur la rue, et voit que cette jolie daine était véntie dans une voiture de place, il retourna vers elle d\in air embarrassé, distrait, et surtout insolent... Vous pOuvei vous asseoir, madame. — Màis^ous venez de me dire que madahie dé
( i83 > Cérac y était. — Vous voulez dire madame la baronne ( car les vanités
des valets consistent surtout dans le»
titre de leur maître )* Julien continua..
Madame la baronne avait du monde tout-à^'heure... elle n'est peut-être pas libre de vous recevoir, mais Gabriel va monter, il ira voir, si vous pouvez entrer. — Je voudrais bien ne pas attendre Gabriel yceprit Charlotte rouge comme le feu et cruellement humiliée^ Elle était jeune, jolie, seule , et sentait en ce ^moment tout ce qu'il y avait de singulier et d'équivoque dans sa démarche.
Mais l'instinct , qui. plutôt que là réflexion la faisait agir dans cette circonstance , la conseilla fort bien % r éller . défit adroitement un nœud qui était k son mouchoir, en tira une petite pièce d'or, et la glissant dans la main de Julien.' — Vous craignez peut-être d'importuner madame la baronne , mais votre complaisance m'obligera beaucoup.
' ci84) .
Julien /surpris , avait un peu Pair de retirer sa main,.,, de refuser l'argent, il bégayait... c'est mon devoir...
il ne faut rien ; mais Charlotte qui s'était éloignée de lui, ne paraissait pas disposée à le reprendre. Il sortit donc , et fut avertir la baronne , qui était seule , mais dans le moment le moins favorable pour paraître aux yeux des étrangers.
Son blanc , son rouge n'était point encore mis; elle avait une robe du matin plus commode qu'élégante.
Charlotte lui entendit dire fort haut; car son ton était naturellement bref et* dur.... — Une jeune dame? qu'est-ce que c'est que cela? Son nom 9 son nom? est-ce qu'elle* n'a pas de nom, cette dame;— Elle dit, reprit Jtf lien,, que madame la baronne ne la connaît pas. — Je ne la connais pas 1 Eh bien!
qu'est-ce qu'elle me veut ? Est-ce que j'ai besoin de voir les gens que je ne connais pas?
Voyez donc ce que c'est... Je parierais que c'est encore quelqu'un qu'on m'envoie... Ou me croit mil* liminaire ; je ne peux pas donner à tout le monde, moi. — Madame la baronne se trompe sûrement, cette dame est très bien mise; elle n'est pas venue à pied. — NonL Pas venue à pied,. . murmurait tout bas la baronne. .
Eh bien ! qu'elle attende un peu y ]q îie peux pas la recevoir comme cela.
La porte de la chambre à coucher où était madame de Cérac était entr^ouveçte,. Charlotte avait tout en* tendu... Elle était entièrement découragée; ne savait plus ce qu'elle avait à dire... Elle ne pensait, elle ne voulait plus rien; elle s'était levée, elle allait sortir,, quand Julien , fâché de la voir mécontente, la retint. — Mon Dieu* madame, lui dit-il, ayez la bonté détendre un moment; madame la baronue serait désespérée de .ne pas.
voua voir..- Mais c'est qu'à l'occasion»
Ci*,)
de son prochain mariage, il vient tant de monde ici.,. Ce sont des marchands, de» fournisseurs, qui veulent avoir la pratique de noti*e jeune maî* tre , ori ne sait auquel-eti tendre...
Charlotte pSlit , et se rassit involontairement... Elle crut apprendre pour 2a première fois que la ïraromïe se mariait..* Ses idées,... ses sentiments,...
ses douleur^, revenaient en foule...
Elle balbutia en fixant Julien , sans savoir ce qu'elle disait et ce qn?il lui avait dif... — Y a-t-il long-temps qn'elie est mariée?... Est- elle heureuse? Le chevalier.... — Ce n'est que jeudi Çu'il épouse madame la baronne; M.le chevalier n'est ici que de ce matin..* Au même instant, la porte de \a chambre à coucher s'ouvrit, et fer baronne dit d'une voix assez aigre : Eh bien , Julien , faites donc entrer; est-ce que je n'ai pas sonné ? Julien se retira pour faire passer Charlotte, qu'il n'annonçait pas, faute de savoir son nom-
( i«7 ) Madame de Cérac était grande,
maigre , d'un abord froid, sévère et assez imposant. Elle avait fait un peu de toilette, mais pendant que la nièce du marquis de Surgi entrait avec une timidité et une émotion inexprimables , elle s'occupait à fermer de plus près des petits rideaux de croisées qui, à son gré, laissaient trop de jour»
Elle revint à pas lents près de la cheminée , et ne reconnut pas du tout cette jeune personne, qu'elle avait entrevue 1^ veille pour la seule fois de sa vie. — Asseyez- vous, madame...
Charlotte s'assit. — Puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de vous voir?— Votre intérêt et le mien, madame. — Je ne comprends pas... Mon intérêt... Et puis- je savoir...? Qui ë(esvous, madame? — Une jeune personne malheureuse, trahie , et . qui pense, avec douleur que vous êtes ttompéecommeelle... Madame la baronne, continua Charlotte (qui avait
( i88 ) retrouvé tout son courage dans ta nécessité pressante de s'expliquer) y est-il vrai que vous épousez dans< deux jours le chevalier de Sabry?
— rOui, madame... ou mademoiselle y c'est vrai.- — Le chevalier n'est pas libre, madame. — Que dites-vous là?
il est marié! — Aux yeux d'une personne honnête, c'est la même chose:
il est engagé par sa parole, par son
amour , par le mien, par ses lettres
Je vous les apporte , madame j lisezles.». Voyez si celui qui me tenait un tel langage il y a huit jours peut être sensible aujourd'hui pour vous...* ' Voyez, madame, s'il est digne des sacrifices que vous voulez lui faire.
Vous' avez sans doute beaucoup de mérite...., de raison..., de générosité, mais... Madame de Gérac mit tranquillement ses lunettes , et >en les lisant elle roulait entre ses doigts une belle tabatière d^or , et la frappait contre la table ; tout-à-coup elle leva
■0»9) 3a lête et fixa Charlotte. — Est-ce que
vous seriez mademoiselle O'Gérard!
Cette jolie .personne qui était hier au coifcedR,*.. qui chantiez ,... qui s'est trouvée mal... Oh ! jeunesse trop imprudente ! — Charlotte se sentit si humiliée de ce ton de pitié, qu'elle reprit aussitôt et presque avec, colère:
— Est-tcq que madame la baronne iie peut pas concevoir qu'à dix- huit ans on aime un jeune homme qui «en a vingt- deux, — Vous vouiez dire, reprit froidement la baronne, que la folie est plus excusable à votre âge qu'au mien. Je ne prétends pas le contraire , et je vous remercie de la leçon... Est-ce pour me la donner .chez moi que vous avez pris la peine d'y venir?*- Madame, jetez les yeux sur ces lettres... Lisez-les, madame; je suis sûre que le chevalier ;a la scélératesse de; vous dire qu'il vous aime. — Au moins, mademoiselle,, il ne me dit pas qu'il n'jen aiî ja-
( 19° ) maisaiméd autres. .je ne le croirais pas; je conclurais qu'il est peu fait pour l'amour... Au surplus je i,iierepds justice, et je n'ai pas la moindre prétention sur le sien.— Quoi, madame, vous allez l'épouser ! lui donner ceat mille livres derente , et vous n'exigez pas qu'il vous aime .'..►—J'exige dit la baronne, que mes bienfaits le rendent heureux, qu'il passe ses jours .près .de moi dans un commerce rempli de procédés , d'amitié et d'égards. Je me suis déjà dit que la reconnaissance ne peut produire que cela, et j'entençb bien y borner tous mes droits. — Jamais, jamais, dit Charlotte, la folie nç, prit un ton plus raisonnable ! -r- Mademoiselle vous vous oubliez....
Vous êtes chez moi. — >Le désespoir .m'y a conduit, madame; je meurs si vous ne me rendez le chevalier. Charlotte ne pouvait plus se vaincre, et comme la baronne, malgré ses dehors désagréables, pe li|i paraissait pas une
méchante femme , elle eut l'idée de l'attendrir ; elle se laissa donc aller aux pleur» et aux plaintes; elle s'appuya même dé; sa propre imprudence, qui -allait nuire sans retour à sa réputation ; elle sanglottait...... elle
étouffait, et le sang-froid de la baronne lui était .surtout impossible à supporter*
— Calmez- vous , lui tHt-elle ; je suis fâchée que mon bonheur coûte des larmes à quelqu'un», mais c'est l'histoire déboutes les jeunes filks,.. Elle consul lent leur penchant plutôt que leurs parents et-l'expérience... Ma chère demoisçU'e , prenez quelque -chose... Je vais vous faire donner de Teau dcfleur d'orange.., des gouttes.,?
•Ah les passions !.. les passions ! qu'elles «font dé mal! A mon âge on n'en a 'plus : voilà ce qui console de vieillir.
*La baronne avait sonné; Julien apporta un Verre d'eau sucrée , entra 9 sortit vingt fois ; Charlotte était îftn>
cëe de se contenir, -et elle moucait d'envie de faire une scène qui laissât une grande impression sur Fesprit de la baronne... Elle pensa aussi que le chevalier de Sabry; pouvak entrer... La porte n'était pas défendue...
Mais rien de fout cela n'arriva., et la baronne la voyant plus tranquille, lui parla en ces termes.— Mademoiselle, votre démarche près de moi est très-inconsidérée, et pourrait vous perdre; je doute même, quand je le voudrais ,. qu'elle Vous rendît le cœur de vbtre amant. — Ah vous ue le voulez pas, madame. — Non, mademoiselle , non ; vos aveux n'ont rien
changea ma situation.... et je veux •bien vous dire qu'ils ne m'ont rien appris.— Quoi,madame , vous saviez ! — Que le chevalier vous avait aimée; et pour me convaincre qu'il renonçait à vous voici toutes vos. lettres, qu'ils inLa remises ce matin. — Le monstre !
4e perfide ! s'écria mademoiselle O'Gé-
Tard, eh quoi , madame , vous accepterez pour époux , un homme capable d'un semblable trait ! — Je l'en ai blâmé, reprit la baronne , je ne vous en instruis que pour vous guérir, et je ne les ai acceptées que pour vous ' les rendre moi-même, — Je n'ai pas le courage de vous en remercier , ^ madame;. . . vous me faites trop dé maL —Je n'exige aucune reconnaissance, mais je souhaite que cette cruelle leçon vous soit utile, Tout ce qui vient de se passer entre notis restera ignoré si vous ne le divulguez pas vous-même, ma chère enfant. L'inconséquence et là faiblesse de notre sexe justifient toujours, les hommes de leur conduite jenvers nous. N'appelons jamais le public pour juge; car les maux qu'ils nous causent s'effacent avec le temps , et s'aigriraient par son insultante pitié !
Je présume que vous êtes venue ici àl'insu de votre parente, et quevçus Tojvie I. j l
avez pris vos mesures pour rentrer chez vous avec sûre té: je vous offre ma voiture • . • Charlotte refusait , mais la baiionne insista , eu lui observant que cette apparence d'amitié entre elles préviendrait les observations des domestiques.
En un instant les chevaux furent mis. . . . Charlotte, envelopée de son voile, venait de s'élancer dao6 la voiture: elle s'avance pour lever une glace; mais un seul regard qu'elle jeta dans la rue lui fit rencontrer et reconnaître le chevalier de Sabry; elle jeta un cri involontaire , et qu'il parût entendre;., mais il doubla le pas, et disparut.
CHÀPITÏtÈ XX.
Madame OKva n'était point encore rentrée : Charlotte put ais&nent lui cachersa nouvelle extravagantfe,dont elle était confuse ; mais elle était dans un état si violent, quelle se mit au lit avec une grande fièvre , quidûra plusieurs jours. Heureusement que Jes nouvelles qu'apportait madame diva étaient. satisfaisantes, et pouvaient la rassurer sur l'inquiétude que lui donnait son oncle.
On venait de recevoir <Ie$ rib'tjt* velles de Gebrge,absentdepuis quinze mois, et qui avait toujours donné de ses nouvelles avec beaucoup de ùégligeance; il, se portait fort bien, et invitait le marquis à- venir à sa ren^ contre jusqu'à la frontière. J
M. de Surgi r toujours idolâtré de son fils, prenait la poste à Fiastânt
la
même, et ne devait s'arrêter qne lorsqu'il l'aurait rejoint.
Tout ce qui était relatif à r çe cher enfant absorbait si bien tdbs ses sentiments , qu'il entendit à peine ce que madame Oliva lui conta sur l'accident fie sa nièce ; de quelque manière que le public t eût interprété, ce devait être une histoire faite et oubliée avant qu'il ne fût de retour.
Charlotte fut pourtant en danger, et le chagrin d'apprendre que le chevalier était marié retarda sa convalescence. Honorine vint la voir plusieurs fois , et quoiqu'elle eût souvent lieu de se plaindre de sa nièce , par une suite dej sa bonté naturelle , elle lui donnait les plus tendres soins.
. George rapporta de ses voyages j les mêmes défauts, mais Un vernis de politesse > qui /était à peu près la seule chose que son précepteur eût- exigé de lui l'avait instruit aies cacher.
$#spci£te d&tts le monde était sem*
blable à celle de beaucoup d'autre^ mais sa présomption éf ait sans bornesj on ne pouvait le voir dans son intérieur sans rire de toti t ce qu'elle lui faisait dire ou penser ; mais le marquis trouvait mauvais qu'on le désabusât à cet égard. — Mon fils, disait-il , est assez malheureux d'être disgracié de la nature : tant mieux s'il l'ignore. Cent mille écus de rente embellissent tout; je prétends bien qu'il choisisse pour épouse la femme* la plus belle de la capitale, et je ne crains pas ses refus.
Le marquis, pressé de se voir d'autres héritiers de son nom, avait déjà en ^ue, pour George, une fille de qualité riche et charmante; ses premières démarches dans la famille avaient été fort bien accueillies; mais George, qui n'avait pas encore atteint son quatrième lustre, ignorait qu'on songeât déjà à l'établir, et ne pensait qu'à jouir de sa fortune et de sa liberté.
La facilité qu'il avait trouvée de si bonne heure à satisfaire tQus se»
d^irs les. avait éteints , il était enfin menacé du plus inévitable malheur' pour les gens riches , la satiété»
George avait passé les première»
années de sa jeunesse avec sa cousine Charlotte; l'intimité de leur enfance n'avait produit .çntre eux que des querelles,
L'une était vive, étourdie, violente, prodigue, sans ordre et sans réflexion, l'autre était absolu, volpntaire ,. capricieux, avare : ils se cherchaient pour se tourmenter réciproquement ; en un mot, tous deux se voyaient sans conséquence et sans intérêt. .
George , depuis , entraîné dans la société de. femmes sans délicatesse, avait fait peu d'atfentiqq aux charmes de Charlotte, qui éfait tpjit occupée d'acquérir, des talepfê frivoles , et prêtait point çncoire Iqncée^dans le grand mqnde, conjps il la trou^^ à son retour.
( *99 ) Elle était embellie ,fomaée par l'âge,
la coquetterie , les succès , et plus encore peut-être par les conseils de madame Oliva.
Celle-ci s'aperçut tout dé suite que George était frappé des grâces de sa cousine , et elle parut d'abord réprimer • avec beaucoup d'austérité les manières libres qui avaient exisW autrefois entre eux; eHe ne souffrMÏ point qu'ils se vissent souvent, et c^é* tait toujours en sa présence.
Charlotte s'en étonna , et madame Oliva , pressée par se§ questions, s'ex* pliqua ainsi :
— -Mon enfant, supposez-vous que votre aventure avec le chevalier, ne soit connue de personne? — Hélas !
jfc ne me fais pas cette illusion ; mais est-ce que vous croyez-que George en ail appris quelque chose? — George et votre, oncle sont les seuls dans Cette ville, qui l'ignorent. On se tait par égard pour eux ; mais vous n'en, êtes pas moins déshonorée , car la ca~
lomnie à fort aggravé vos torts» — Déshonorée ! s'écria Charlotte; le mot est un peu dur. — La véritable amitié me défend dés ménagements trompeurs. Aimable comme vous êtes, . . .
les amants ne vous manqueront pas, sans doute ; mais ne sentez-vous pas la difficulté de trouver un mari? Sans parler .du tort que vous a fait une première imprudence, songez que vous dépendez entièrement de votre oncle , qui , s'il apprend ce qui s'est passé,bornera toutes ses bontés à v.ous faire épouser unpauvregentilhomme, vous donnant une dot modique, et ainsi vous reléguera en^jrovince , où vous végéterez dans une noble mais triste obscurité. — Ah! ma chèreOli va, comme vous arrangez mon avenir ; s'il est inévitable, comment avezvous le courage de me le montrer !
— Mais, si vous êtes raisonnable, il ne Test pas. — En dputez-yous? re-»
prit tristement Charlotte , et n'ai-je
pas reçu une leçon assez dure pour vous tranquilliser?Je ne me fie plus à moi-même , ef vous ferez de moi tout ce que vous voudrez. — Eh bien , dit en riant madame Oliva , je vous offre un mari , jeune , très-riche, et auquel vous tournerez la tète quand il vous plaira. — Je l'accepte , dit follement Charlotte, fût-il laid', difforme , maussade et méchant. — Aussi est-il tout cela , reprit madame d'Oliva. — En vérité , je ne connais que George qui ressemble à ce portrait* — C'est aussi lui que je vous propose , et qu'il ne tient qu'à vous de rendre amoureux.
— George amoureux! George ï y pensez-vous , ma chère amie ? Si vous saviez avec quelle haine , avec quel mépris il parie des fe'mmes. — Il parle ainsi parce qu'il se crorfsur de leur facilité. — Il est incapable d'amour. ~ J'en conviens ; mais vos rigueurs et l'entêtement le conduiront à tout ; il voudra vous plaire , et vous le dedai-
gnerez ; il vous parlera d'amour , ef vous vous en plaindrez à votre oncle.
I^e .marquis, en sera effbayé... Il fera naître mille obstacles pour vous se* parer ; enfin quand votre aimable cousin sera sûr que cela. désolera tout le monde , il voudra vous épouser ; Vous persisterez dans vos refus : il dira qu'il veut mourir, et Ton viendra yous demandera genoux de lui sauver la vie. . . — Quel roman yous faites-la. -h- Ma cbère Charlotte , les romans sont l'histoire du cœur humain. — Mais songes dpnç que ye déteste George. — Tant mieux vraiment; les femmes ne savent dominer que les houanes qç'ellea tTaijnent pas; c'est un tréap^ qu'un na^ri riche, amoureux , et qu'on; ne peut pas souffrir. — En ce cg^ yous n? pouvez nùeux choisir ; mais, ma chère OU va, Qeqrgp est si intéressé y si avare ! -*-• Fiez^çus à l'orgueil d« soi* père; il voudra que 1a comtesse George de
(. ao3 ) Surgi éclipse* par sa parure et sa magnificence , toutes les autres dames ; et ce petit scélérat de chevalier. ...'.. quel sera son dépit en voyant combien vous avez peu sujet de le regretter. . • il n'a point pardonné votre démarche auprès de sa femme : il vous hait a la mort. • .
N'auriez-vous pas quelque plaisir à vous en venger ?. . . — En vérité , ma chère Olïva , vous avez de l'esprit comme un ange , et vous Ksez mieux que moi-même au fond de mon cœur :
eh bien , que faut-il que je fassf? — Laissez- vous conduire, et surtout ne me cachez rien .
Charlotte continua de voir son cousin , mais elle conservait* avec lui la plus sévère réserve... Il Pobserva , et tïrut qu'elle avait quelque autre attachement. Mais sa conduite était devenue irréprochable;... il semblait qu'elle, eût renoncé à plaire , ou qu'elle igrtorât qu'elle -en eût les
moyens. George l'interrogea enfin z son cœur lui parut innocent , libre , et tout à fait étranger à l'amour* Cette découverte l'enflamma tellement , qu'il ne connut de bonheur que dans l'espoir de la séduire... Chaque jour il lui apportait des fleurs ou quelques modes nouvelles , petits présents sans' conséquence , qui n'étaient pas fort onéreux pour sa bourse, mais qui étaient de sa part lui témoignage de passion tel qu'aucune autre femme n'en avait jamais reçu. Enfin il parle d'amour, et Charlotte sans montrer cet éloignement blessant pour l'amour-propre 9 lui défendit de l'entretenir jamais sur un pareil sujet... Elle lui rapela qu'elle .attendait tout de son père, qui ne donnerait jamais son aveu à leur, union... George fût un peu étonné qu'elle l'entendît ainsi , car il n'avait pas parlé de mariage > et n'y pensait nullement . «
Mais Charlotte savait aussi que, pour ne pas se tenir offensée de sa déclaration , elle devait paraître convaincue de la pureté de ses vues. Il trouva dans sa confiance une nouvelle preuve de sa candeur, et l'en aima davantage... Enfin sa belle cousine paraissait rêveuse, mélancolique; elle le menaça de tout avouer à son père s'il l'importunait encore , et cette idée pensa lui faire perdre l'esprit.
Il lui répondit qu'il était son maître, et ne voulait consulter que lui dans une circonstance qui devait décider de son bonheur : qu'il saurait bien forcer le marquis à donner son consentement , ou qu'il s'en passerait : cette passion naissante , était la première,.», la seule de sa vie; et les rigueurs de Charlotte l'excitèrent tellement , qu'il lui jura avec serment, et même avec sincérité,de n'avoir jamais d'autre épouse, pourvu qu'elle voulût bien l'assurer qu'elle ne le haïssait pas.
Charlotte rougft , baissa les yeux , et les porta ensuite sur lui , avec une expression de tendresse plus éloquente que tout ce qu'elle aurait pu dire... Mais paraissant tout-à-coup se la repr ôcherjelle s'écria :Non,George, cela n'est pasjpossiblej.. je ne suis pas née pour le bonheur;,, dès aujourd'hui je ferai mon devoir... Elle tie lui donna pas le temps de s'expliquer davantage , et courut rejoindre madame Oliva^qui était dans la chambre voisine,
George, un peu inquiet, mais pourtant sûr d'être aimé, se retira avec le dessein de parler au marquis dès le jour même. Charlotte, fidèle aux x conseils de madame Gliva, le prévint. Elfe Rit se jeter aux pieds de son oncle , et le pria de l'encourager dans l'aveu difficile qu'elle avait à lui faire. — J'en tends, dit le marquis, voilà quelque historiette d'amour : je m'attendais à cela: bélier., et plus de
vingt ans; c'est l'âge d'aimer! Relevez-vous, mon enfant; si vous n'avez pas oublié qui vous êtes , et qu'il ne s'agisse pas.de quelque honteuse mes- ' alliance, je serai heureux de votre bonheur. — Mon cher oncle , il est vrai que je suis aimée;., mais celui qui pense à moi,., qui m'offre sa main .. — L'obtiendra , reprît le marquis avec vivacité , s'il est noble... Je vous donnerai cent mille francs de dot... Est-ce assez, Charlotte? feut-il plus?. .. Je vous ai toujours ainjée...
— Mon cher oncle , vos bontés excitent toute ma reconnaissance... mais je ne puis épouser celui qui m'aime...
— Vous ne le pouvez pas ?... Qu'estce donc que cette intrigue?... quelque misérable sans naissance , et qui ose prétendre à. la nièce du marquis de Surgi;nommez-le,mademoiseUe,nommez-le;je le. ferai jeter par \e& fenêtres par i»ea, gens... — Mon oncle , si vous saviez... — Je sais tout, made-
moiselle;.. vous ayez les inclinations basses et ignobles de votre mère, mais je l'ai déjà éloignée de moi ,-et je vous abandonnerai ôomme-elle.
Charlotte , d'autant plus maîtresse d'elle-même qu'elle avait préparé cette scène , et qu'intérieurement elle m'était agitée d'aucun sentiment, supplia le marquis de l'écouter ; le prévenant d'abord qu'elle venait" au contraire, pour le prier de l'éloigner de Paris ,et d'un homme qu'elle ne pouvait point accepter pour époux»
M. de Surgi plus calme alors, apprit de sa bouche que George l'aimait, et voulait absolument s'unir à elle.
Charlotte, quoique sensible en -secret à son amour ne lui avait donné aucune espérance ,. disait-elle ; elle savait bien qu'il devait porter ses prétentions plus haut;., qu'elle n'avait d'autres biens que celui qu'il plairait à son oncle de lui faire, et; par incIL-
(*>9) nation comme par devoir, elle était
loin de vouloir l'affliger. .
La foudre tombé aux pieds du marquis J'aurai t moins troublé que cette Confidence de Charlotte ; il la pressa contre son cœur , et garda un moment le silence... Ma nièce , lui dit-il enfin, vous êtes une bonne enfant,,.
Je vous loue beaucoup de votre conduite, et vous n'aurez pas à vous en [ repentir;., mais monsieur mon fils e&t un fou que je saurai rendre àia raison... — Ne l'irritez point mon cher oncle , reprit Charlotte , vous savez qu'il est si vif.*, si violent... Vos bontés jusqu'à ce jour Font rendu si indépendant. — Il ne le sera pas pour iaire une so ttise qu'il regretterait toute sa vie , s'écria le marquis..... Je lui destine une riche héritière , l'alliance la plus honorable... Pense-t-il que les personnes de notre rang se marient entrq eux , comme de simples roturiers... La belle idée! épouser sa cou-
( zw ) sine lune fille qui n'a rien!... mademoiselle CT Gérard .... Pardon , -Charlotte , pardon ; je ne veux pas vous humilier; mais c'est que je suis furieux... Je vais trouver George, et s'il persiste, je jure de le déshériter* —Ah ! mon oncle , permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas ainsi qu'il faut agir avec G?eorge ; je venais vous proposer un moyen plus sûr et plus doux. — Je vois bien que vûus Paîmez mademoiselle, — Quand cela serait , dit timidement Charlotte , je n'en voudrais pas moins m'en éloigner sans retour. — ËV Vous avez raison ; je vous trouverai un autre mari... plus beau*., plus aimable que George* — Pour le moment , ajoutat-elle, la faveur que je vous demandé est de me retirer dans un couvent de province ; quand il ne me verra plus/ il m 1 oubliera-; vous lui ferez épouser cette héritière que vous avez choisi pour lui;.» il sera temps après de vous
occuper dé moi. — Et vous ne le reverrez pas avant de partir? — Non,, mon oncle.*— Vqus pe lui écrirez pas?
— Jamais. — Il ignorera où vous serez?
— Toujours.— Voilà, dît le marquis en embrassant tendrement sa nièce , une raison , une eonduite x au-dessus , de votre âge.». Votre idée esl admirable... Mon enfant, préférez -vous 1 quelque eouvent à un autre — Non,, mon oncfe; je vous prife seulement de permettre à madame Oliva de m'accômpagner , car je vous avoue que c*est par ses conseils que j'agis ainsi. — Madame Oliva est une femme fort prudenie 5 et je la récompenserai. En même temps le marquis fut à son secrétaire , en tira cinquante louis pour madaipe Oliva , et davantage pour sa nièce*
Peu d'heures après , elle et Charlotte étaient dans un eouventàMeaux, comme damas pensionnaires»
( *ia )