‹ Les amants de CharentonChapitre 4 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

JuA possession de vingt louis était un événement trop remarquable dans un ménage comme celui de la mère Michel, pour qu'elle eût pu en disposer sans être interrogée par ses enfants ; et d'ailleurs les deux aînés étaient d'âge à apprécier un tel bonheur.

Us virent la juste récompense des soins que leur mère avait donnés à la petite Nada, on la combla de caresses pour reconnaître la prospérité qu'elle amenoit à la maison , et on éleva jusqu'aux nues, la générosité du marquis* Les petites provisions de toute la semaine , furent mangées le soir même; et, ce qui n'était pas arrivé dans toute la vie de la mère Michel , la cloche du village sonna minuit avant qu'on eût parlé de se mettre

au lit. Cette brave femme , tout étôn* néeelle-triêmede l'espèce de désordre où venait déjà de l'entraîner sa joie, se hâta de porter la petite Nada dans son berceau : Mes enfants, s'écria-t-elle, et la priçre! et la prière!. . . le jour où le Seigneur nous prodigue ses bienfaits , s'est donc passé sans le remercier. . . réparons cette faute, et mettons-nous à genoux. Jamais ces cœurs innocents n'avaient été plus ouverts à la piété et à la reconnoissance : ils se prosternèrentautour de leur mère, répétant avec ferveur l'oraison dominicale, qu'elle récitoit tout haut; mais ' quand elle voulut ajouter à la prière ordinaire une action de grâce sur tout ce qui venait de lui arriver*., son cœur se serra . . . une inspiration subite ,mais pressante , sembla l'a ver* tir que le del repoussait l'hommage impur, qu'elle allait lui offrir; déjà sa conscience , plus éclairée que son esprit , lui faisait sentir qu'il ne lui Tome L C -

( 5o ) était pas permis de dire que Nada était morte , de tromper sa malheureuse mère et le public à cet égard.

Les deux cents louis promis par le marquis étaient une récompense trop forte pour être légitime. . . et s'il lui plaisait encore d'étendre aussi loin sa reconnaissance , comment elle-même allait-elle s'acquitter de celle qu'elle devait à la mère de Nada?. . Qui lui donnerait le courage de déchirer son âme , l'audace d'inventer mille détails douloureux pour la confirmer dans son erreur? et si la généreuse marquise croyait encore devoir payer les larmes hypocrites qu'elle avait promis de répandre , recevrait - elle d'uti front tranquille le double prix de sa fausseté et de sa trahison ; frappée d'une manière confuse , de l'idée qu'elle allait commettre un crime,elle se leva brusquement,n'ache va point sa prière, etse coucha en oubliant même d'ëtnbrasser ses enfans.Mais loin que le

silence et l'obciirité ramenassent le calme dans ses idées , le combat intérieur qui se livrait dans son âme augmenta son trouble, et ne lui permit pas un instant de repos, la mère Michel aimait l'argent, elle prévoyait bien qu'en refusant de servir le marquis elle n'avait plus rien à espérer de lui , et toutes les mauvaises raisons qui pouvaient rassurer sa conscience s'offrirent à son esprit; elle se disait...

qu'un père était bien le maître de disposer comme il le voulait de son enfant. . . que ce 'n'était pas à une pauvre paysan e ignorante- comme elle , à juger ses maîtres^ . . Le marquis avait parlé de secrets de famille...

c'était peut-être pour le bonheur même de Nada , qu'il voulait la soustraire à son épouse . . . La belle raison de croire qu'une chose est. blâmable parce qu'on ne la comprend p^&. . .

Enfin si la mère Michel eût été une femme mondaine , dissipée , étourdie,

par les plaisirs. . . endurcie par les sophismes, les exemple ou les conseils , elle eût été perdue, sans doute; mais resiée seule avec elle-même. . .

avec le souvenir d'une vie irréprochable jusqu'à ce jour , le seul doute était un supplice, et elle résolut de s'en déliver en se soumettant d'avance au guide religieux qu'il lui était facile de consulter.

Dès que ses enfants furent levés , elle les envoya aux champs 3 et le visage plus altéré que s'il lui fût arrivé le plus grand malheur, elle se rendit c&ez le Curé dn lieu, qui, plein de mérite , et de bienveillance , ne dédaignait pas de venir souvent partager ou adoucir les peines du troupeau qui lui était confié. . . Le bon cur& disait son bréviaire lorsqu'elle entra chez lui. Accoutumé à recevoir descohfîdences d'un fort petit intérêt, il ne jugea pas qu'il fut pressant de s'interrompre ; et ayant fait signe à la

( 53 ) mère Micbel de s'asseoir auprès du feu, il continua. Mais malgré le désir qu'il avait de ne pas être distrait 9 Pagitation de cette brave femme ne lui échappa pas; plus elle approchait du moment où elle devait demander des conseils, et plus elle sentait qu'ils lui étaient inutiles pour connaître son devoir; elle soupirait... se levait, se rasseyait... levait les mains jointes au ciel , et les laissait retomber surelle avec tous les signes du trouble, et du découragement.

Dès que le digne pasteur eut remarqué cet état, il n'hésita plus, posa son livtfe » et courut se placer près d'elle, avec cet air d'intérêt qui détermine la confiance et fait cesser l'embarras.

La mère Michel , sentant bien que l'aveu qu'elle allait faire détruirait toutes ses espérances dé fortune , et ne pouvant s'empêcher de la regretter, tenta presque involontairement

de corrompre son juge : elle peignit le marquis comme un bien brave

seigneur dont elle ne pourrait

jamais faire penser du mal , sans une grande ingratitude; plus adroite pour défendre ses intérêts qu'on ne devait l'attendre de son intelligence ordinaire , elle répondait d'avance aux objections qu'elle pré voyait, quand le bon curé, qui observait à merveille tous ses petits détours , la pria avec douceur, mais avec fermeté, de s'expliquer plus franchement. Quoiqu'il ne voulût point arrêter la mère Michel dans un récit qui paraissait lui coûter Beaucoup , il lui fit répéter plusieurs fois les discours du marquis, .et ce qu'il exigeait d'elle.

La grande fortune de M. de Surgi ne permettait pas de croire qu'un enfant de plus fût une charge onéreuse dans sa famille; en sorte qu'il ne' devinait pas ses motifs. '

L'expérience du curé ne lui avait

point encore appris qu 1 il existât de ces caractères impérieux , violens , qui ne veulent se soumettre ni aux hommes ni aux choses, qui font taire la nature elle-même lorsqu'elle n'est pas d'accord avec leurs vœux secrets 3 - et sont accoutumés à triompher de tout, en payant avec de l'or l'exécution de leurs désirs.

Le résultat de cet entretien fut tel que la pauvre nourrice s'y éta t attendu. Le curé voulant qu'elle trouvât en elle-même la récompense de son sacrifice, ne lui fit pas même sentir qu'elle eût été déjà coupable en hésitant; il loua sa franchise, affermit sa bonne volonté en témoi- .

gnant qu'il n'en doutait pas, et finit par lui.faire une peinture si vive des remords qui eussent sans cesse accompagné sa faute , qu'elle se regarda comme délivrée d'un. grand poids; remercia mille fois le curé; reprit .

sa gaieté ordinaire, et se soumit d'à-

vance à fout ce qu'il lui restai* à faire*.

Le curé avait d'abord jugé qu'il suffirait que la ^nourrice ramenât Nada dans les braa de sa mère > sans expliquer ses véritables motifs ; mais un plus mûr examen lui fit penser que M. de Surgi ne manquerait pas de trouver quelque autre moyen de se débarrasser de son enfant, resté sans défense, tant que sa malheureuse mère ne serait point instruite du danger qu'il avait couru et de l'ennemi qu'elle avait à redouter.

Il fut donc résolu que la nourrice partirait dès le lendemain pour Paris , et que la marquise serait informée de tout ce qui s'était passé. Quant aux vingt louis qu'elle avait reçus, comme ils pouvaient- être sans exagération le prix de ses services passés , le curé pensa qu'il suffisait qu'elle le déclarât à madame de Surgi , ne doutant pas qu'elle n'approuvât qu'il* lui restassent.

I/amvée de la mère Michel sur-* .prit beaucoup la marquise, qui ne permettait pas qu'elle lui emmenât sor^/enfant sans qu'elle lui en eût formellement donné Tordre; mais son mari étant absent, le plaisir de la revoir ne fut point . troublé par la . crainte; elle n'eut pas même le courage . de lui en faire des reproches ; et , après avoir fait à Nada les plus tendres caresses, elle remarqua l'air inquiet de la nourrice , et soupçonna qu'elle venait lui rendre le cher dépôt qui lui avait été confié.

Une longue et pénible explication , dans laquelle la pauvre femme cherchait à "accorder le respect qu'elle devait à son maître sans détruire la force de l'accusation qu'elle formait contre lui, porta la lumière la plus* cruelle dans l'esprit de madame de Surgi.

Le père dénaturé de Nada la forçait à rougir de l!amour qu'elle lui

conservait encore; des torrents de larmes accompagnaient la justification qu'elle cherchait à donner de sa conduiie, dont au fond de son âme elle, était moins étonnée qu'elle ne paraissait, l'être; elle remit sur-lechamp à la mère Michel une grande partie de la somme que le marquis lui avait promise, ne voulant pas- que la vertu fût moins bien récompensée

- que le crime c elle exigea, à son tour, que ce fût le prix de son silence ; mais pour mettre la nourrice à Pabri du resseptiment de son mari, elle la fit cacher dans un faubourg de la capitale, où elle fit venir sa famille, et la mit à l'abri du besoin pour l'avenir.

S'enferman* ensuite seule avec son enfant dans le fond de son apparte- • ment, elle s'occupa à la distraire et à la consoler de l'absence de sa nourrice. Cette pauvre petite créature

v bégayait avec peine quelques mots;

{ du reste sa douleur ne portait point

îe caractère dé la violence , elle répondit bientôt aux caresses de sa véritable mère, et eut fait bien volontiers connaissance avec George, si cet enfant, accoutumé à s'occuper de lui sans partage, n'eût déjà annoncé un instinct de jalousie qui lui faisait repousser sa sœur avec humeur, sans rien céder à la faiblesse d'un âge que la raison ne peut pas encore guider.

La marquise ne s'apercevait que trop souvent combien son fils ressemblait d'humeur et de*caractère à sou père ; mais pour le malheur de tous, M. de Surgi l'en aimait mieux, et sa malheureuse mère ne l'en aimait pas moins. :

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