CHAPITRE V
M. de Surgi entrant dans son hôiel par une des portes du jardin dont il avait la clef, se trouva près de la marquise avant qu'elle fût informée de son retour , et jamais sa présence ne pouvait causer plus de trouble et d'embarras.
Nada venait de casser sans le vouloir un des plus jolis joujoux de son frère : il était échappé des ses petites mains 9 trop délicates pour le porter.
Geprge, que Ton cherchait à apaiser par mille présens de plus de valeur que celui qtfil venait de perdre , les jetait tous avec emportement au visage de^sa mère ; et si Ton n'eût pas garanti Nada de sa fureur, elle eût peut-être reçu un des coups dangereux qu'il cherchait à lui porter. La marquise frémissait de voir s'établir
entre eux une si violente querelle , quant la présence inattendue de son époux pensa la faire évanouir.
Depuis huit jours elle se préparait 1 à la pénible explication qu'elle (levait avoir avec lui au sujet de l'enlèvement de sa fille ; mais la circonstance du joujou brisé, toute minutieuse qu'elle fut en elle-même , lui était si peu favorable, qu'elle resta interdite, serrant seulement plus éfroitement contse son cœur la pauvre petite Nada , que le bruit et la frayeur faisaient doucement pleurer.
George courut se jeter dans les bras de son père, disant que la marquise Pavait battue , parce qu'elle voulait. qu'il cédât à sa sœur toutes les belles choses qu'il lui avait données; que cette petite créature était déjà si méchante et si mal apprise,qu'elle cassait tout , exprès pour le faire mourir de chagrin, — Rassure-toi rassuretoi reprit ML de Surgi en embrassant
( 70 ) son fils 3 ton père est venu à temps
pour te défendre , et pour punir ceux qui t'affligent; va dire à Jean de te promener sur mon petit chev^l,et laissemoi avec madame ; va George , va cher enfant ; ta mère ne te fera plus de mal, je te le promets. — Au moins papa gronde-la bien. Ah! la méchante maman!... sans toi, ellef m'aurait tué.
-—La marquise, révoltée de ce dernier trait, aussi odieux qu'il v était faux, reprit un peu d'assurance, et dit à son mari qu'elle ne pensait pas qu'il lui fût nécessaire de se justifier d'un mensonge si atroce ; George sera un monstre , s'écria-t-elle avec vivacité; oui, monsieur, si nous ne pouvons pas vaincre son mauvais naturel, vous maudirez tout le premier le jour de sa naissance. — Celle de Nada vous consolera, reprit le marquis ironiquement. . . En vérité, madame , vous m'avez ménagé une surprise charmante en la faisant revenir ici... Où
donc est la nourrice , que je la félicite du bon état dans lequel elle nous rend cet enfant.
L3 Marquise, troublée parla présence inattendue d'un époux et d'un maître qu'elle redoutait affreusement , oublia toute la modération qu'elle s'était promise ; et prenant un air de fierté qui lui était naturel quand la douceur de Son caractère ne le tempérait pas , elle osa lui répondre... Que la mère Michel était à l'abri de ses séductions, et de ses menaces;., qu'elle méprisait le honteux salaire qu'il avait offert à sa trahison, et qu'il ne lui restait qu'à rougir d'avoir cherché à la corrompre en vain i-»'
A ce discours , qui ne permettait plus à M. de Surgi de douter que la marquise ne fût instruite.de tout , rien ne peut donner idée de la violence où il se porta; arrachant Nada des bras de son épouse , il allait peut-être
( 7* ) commettre le plus lâche. . . le plus atroce de tous les crimes , quand cette t malheureuse , mère trouvant dans son désespoir et dans un danger si pressant des forces surnaturelles , ressaisit son enfant avec adresse, reçut elle-même le coup qui lui était destiné , et tomba au pied d'une table avec un brait qui fut entendu au dehors , et amena à son secours une de ses femmes, qui n'en était pas éloigné. — Soignez votre maîtresse , lui dit le marquis avec une tranquillité ajpparente , elle a une violente attaque de nerfs, et je vais moi-même cherche* le médecin. Madame de Surgi, étendue par terre, les cheveux épars , légèrement blessée à la tête , mais le visage couvert de sang , offrait le tableau le plus touchant et le plus singulier que Ton puisse pein~ dre ; elle n'était point évanouie , et loin que sa physionomie expressive et noble peignît la souffrance au mi-
(73) lieu de toutes les traces de la douleur , son regard et son sourire exprimaient la joie. —Julie, dit-elle à sa femme de chambre, qui s'empressait de la relever, concevez-vous mou bonheur ?Nada, ma pauvre enfant, n'a rien ; elle n'a aucun mal .- . • elle devait être tuée dans ma chute , et voyez comme elle me sourit.:, elle croit que c'est pour la divertir que je me suis jetée par terre ; un Dieu puissant a veillé sur elle. — Mais, vous-même, madame.. . oh Dieu! vous pâlissez... En effet, la marquise, qu'une foule de» sentiments violents avait soutenu jusqu'alors, tomba sans connaissance.
Julie ayant appelé du secours, la porta sur son lit , et la déshabilla entièrement sans que. les soins ordinaires pussent rappeler ses sens. Le chirurgien de la maison avait été mandé.
Il décida que la blessure n'était pas dangereuse , saigna madame de Surgi , et n'indiqua d'autre remède que