CHAPITRE VIL
C £ fut dans des disposisions si différentes que M. et madame de Surgi se rapprochèrent. La marquise, troublée , ne savait si elle devait cacher ou montrer la lettre qu'elle écrivait.
Elle se leva machinalement; mais elle était si faible encore , qu'elle retomba sur son fauteuil ; son mari n'eut pas l'air de s'en apercevoir... Son air était sérieux plutôt qu'embarrassé ou mécontent; niais voyant qu'il ne rompait pas le premier le silence , elle lui dit d'un ton fort doux... — Je vous écrivais, monsieur. — Vous me faisiez beaucoup d'honneur,répondit le marquis sans en demander davantage; et s'étant mis devant un piano qui était ouvert , il préluda un air charmant, que le comte Hippolyte lui avait appris la veille.
Honorine était plus émue , plus
chagrine de cette profonde indifférence qu'elle ne l'eût été des repro* ches les plus durs» — Savez-vous que j'ai été fort malade? lui dit-elle,— Je sais que vous allez mieux.. .Et il continua à promener ses doigts sur le piano... — Voulez-vous voir George?
reprit la marquise , espérant le rendre à d'autres idées. — Je Pai déjà vu , reprit le marquis..» Voulez-vous bien sonner mon valet-de-chambre ? Elle obéit en soupirant , mais préférant tout au supplice d'entendre un air Fort gai, pendant que son ame était remplie de confusion et de déplaisir.
Le marquis se fit rendre compte de tout ce qui concernait sa maison 9 ses chiens , ses chevaux et ses jardins , comme il avait l'habitude de le faire après quelques jours d'absence. Il adressa plusieurs fois la parole à madame de Surgi, sans affectation, sans humeur > sans amitié , simplement parce qu'elle se trouvait là. — Vous
sentez-vous en état d'aller voir Topera
nouveau , lui demanda-t-il avant de la quitter; j'ai ma loge, et tout Paris y sera. — Tout Paris , dit la marquise un peu sèchement , est bien heureux d'être si disposé à se divertir. — Cela veut-il dire que vous venez, madame?
—Non, monsieur; cela veut dire que je reste... J'avais pourtant besoin de vous parler. — Gela peut-il se remettre à demain, madame? — Madame de Surgi poussée à bout par ce sang froid ironique , craignit de perdre une seconde fois la patience qu'elle s'était promise , elle se jeta brusquement dans son cabinet , en ferma la porte , et entendit, peu de minutes après, la voiture qui emmenait M. de Surgi à l'opéra.
Julie, fort inquiète de sa maîtresse, hasarda d'aller ranger quelques meubles dans le salon , espérant qu'elle l'entendrait et qu'elle aurait besoin de lui parler ; mais il y avait dans la
conduite du marquis quelque chose de si dur, de si impertinent, que remportement le plus dangereux était plus facile à pardonner ^'amour-propre humilié ne se soulage pas en prenant des témoins. La marquise s'en voulait à elle-même d'une générosité qu'on rendait inutile , d'un jugement trop favorable à son époux ^ "d'une confiance qui ressemblait à la duperie.Des larmes de dépit coulaient lentement sur ses joues, dont la fraîcheur était dépuis long-temps altérée par l'habitude du malheur. La vue de Nada avait toujours le pouvoir de réveiller sa sensibilité, elle la fit venir près d'elle; et , trompée par le besoin qu'elle ressentait de sentimens plus doux , elle se persuada que le marquis, secrètement honteux de sa conduite, avait renoncé à ses premiers projets. En gardant à l'avenir le silence sur ce qui s'était passé, elle espérait conserver sa fille chérie, qui
déjà répondait à ses caresses, et se pressait continuellement près d'elle , comme si un triste pressentiment l'eût avertie qu'on pouvait l'en arracher.
Le lendemain , à son réveil , le marquis de Surgi lui fit dire qu'il viendrait déjeûner dans son appartement.
Comme ce n'était pas son usage, elle s'en alarma, et se repentit d'avoir provoqué la veille une explication qui ne lui présageait rien d'heureux ; elle l'attendit pourtant avec le moins v de trouble qu'il lui fut possible. Le.
marquis l'aborda d'un air grave et solemnel ; et entrant brusquement en matière, il lui demanda si elle connoissait quelque chose de plus lâche, de plus répréhensible, pour un homme de qualité , que de s'oublier jusqu'à frapper une femme et un enfant ?...I1 attendit sa réponse. — Mon ami lui dit-elle , quand une semblable faute n'a d'autre témoin qu'une épouse sensible et long - temps heu-
reuse , il lui est facile de la mettre
dans un éternel oubli. — Je ne sais, madame, s'il vous est possible d'avoir autant d'indulgence; je ne l'ai pas pour moi-même... A quarante - sept ans, la hardiesse de votre réponse, la témérité de vos soupçons , m'ont rendu coupable ; et quand j'y ai réfléchi cette nuit , j'ai senti toute la honte de ma conduite; je vous prie de l'excuser, madame; je suis sûr de ne plus y retomber, comme je suis sûr aussL.de ne point vouslapardonner. — De ne point me la pardonner !
reprit madame de Surgi avec la plus grande surprise. .C'est moi, monsieur, que vous ne pouvez pardonner ! — Avec un peu plus d'expérience, madame, vous sauriez qu'il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir à rougir aux yeux d'une femme qui doit nous respecter... De quel droit exiger qu'elle soit douce et docile, quand elle peut nous opposer notre
propre violence.. .J'avais de puissants motifs pour éloigner un enfant dont Pexistence contrarie mes vues; si je le souhaitais alors, je le veux davantage aujourd'hui...
A cet arrêt cruel , la malheureuse Honorine ne trouva point de réponse, elle se jeta aux genoux de son époux, et le supplia de ne point répéter des paroles qui venaient de lui briser le cœur.
M. de Surgi lui ordonna froidement de se relever, et de Pentendre sans l'interrompre. — Madame , lui dit-il , je ne suis pas de ces hommes irréfléchis qui ne savent pas convenir d'une faute; j'en ai 'fait une grave en usant de détour et d'adresse dans une circonstance où mon autorité était suffisante ; je me suis exposé à vos plaintes et à votre résistance en paraissant le craindre; je vais prendre aujourd'hui une marche loyale et franche, qui vous fera mieux juger
de mes droits , de mon caractère , et de l'entière inutilité de vos mur* mures. — Ah ! monsieur je ne murmure point , je supplie. — Dans une chose définitivement arrêtée , cela n'a point de but. Je vous prie , madame, de m' écouter jusqu'à la fin...
Je ne peux pas craindre ( et vous en conviendrez vous-même ) que vous invoquiez l'intervention de la justice et des lois contre votre époux... Le père de votre fils, le maître souverain de votre personne et de votre réputation. .♦ Si vous poussez l'audace jusqu'à me faire une nécessité de ma justification,., demain un divorce d'un éclat scandaleux pour vous briserait tous nos liens , vous dépouillerait de la plus grande partie de votre fortune, vous arracherait pour jamais votre fils ; et votre propre famille , tout au moins incertaine de la réalité de vos torts, hésiterait à vous ouvrir ses bras. J'ai dû vous présenter ainsi >
(95) madame , le tableau de ma puissance, et des maux que vous pouvez attirer sur vous-même; pesez-les avec calme, et voyez s'il vous convient de les braver pour jouer avec enfantillage pendant quelques années avec une petite créature que mille accidents peuvent vous enlever... dont un mari ( nécessairement de mon choix ) vous privera infailliblement dès que Nada sera en âge d'être pourvue. Pour mieux dire enfin , madame ,ne pensez pas que je vous offre une alternative , un choix à faire... Quant à la nécessité de renoncer à cet enfant , c'est une chose résolue > et qui sera ; mais nous pouvons nous entendre sur les moyens de l'exécuter... — Je ne Suis point en état de vous répondre en ce moment , dit enfin madame de Surgi restée pâle et tremblante comme si elle eût entendu l'arrêt de sa mort ; daignez m'accorder jusqu'à demain pour réfléchir... — Je croyais vous ea
(96) avoir évité l'embarras, reprit le marquis; mais si cela vous soulage , j'y consens volontiers. Demain en déjeûnant nous termineronsun entretien qui me fatigue moi-même. Je compte sur votre obéissance, dit-il en s'éloignant j et il ne reparût pas de tout le jour.
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