SCÈNE VIII
JULIETTE, seule.
Va-t'en, infâme;
A présent, je tc,hais, De mes yeux, de mon coeur, je te chasse à jamais.
* Elle va s'accouder à la fenêtre,ou elle reste plongée dans une rêverie doulou--
reuse, jusqu'à la fin du choeur de la noce.
CHOEUR NUPTIAL, au dehois.
* L'heure a sonné, l'autel s'enflamme .
* Voici venir l'époux impatient;
* Paris est là qui vous réclame;
* Il attend.
JULIETTE, comme sortant d'un rêve.
* Quoi déjà! c'est l'instant.
* Elle quitte la fenêtre et tire le rideau.
Le frisson de la mort glace mon sang ; J'ai peur...
Appelant.
A moi, nourrice !
Après un silence.
A quoi bon ! terreur lâche !
Je dois seule accomplir ma formidable tâche.
Un silence.
Pourquoi trembler d'ailleurs? Dois-je pas au réveil Dans les bras d'un époux me retrouver ravie?
Elle verse dans nue coupe le contenu de la fiole que lui a donnée Lorenzo. Salut, breuvage ami, verse-moi le sommeil, Dernier et seul espoir qui m'attache à la vie ; C'est de toi que j'attends mon bonheur au réveil. Un silence.
Lorenzo ne veut pas me tromper; j'en suis sûre; Et pourtant, doute affreux! si c'était du poison, Du poison que le moine à quelque plante impure, Pour me perdre, eût ravi...
Après un moment.
Mais non. Je fais injure A ce saint, et ma crainte'est de la déraison.
Avec terreur.
Grand Dieu ! si par un sort contraire, J'allais me réveiller dans mon lit funéraire, Avant l'heure prédite, avant que Roméo, De retour en ces lieux, m'arrache du tombeau. Dieu ! tout mon sang frémit à l'image évoquée Du destin qui m'attend en cet affreux séjour. N'y vais-je pas rester et mourir suffoquée, Sans revoir mon amant et sans revoir le jour.
Et, si je suis vivante,
Que devenir, hélas!
Dans ces lieux d'épouvante
Et de trépas,
' Où repose terrible,
Sous le suaire blanc,
Tybalt, chose horrible!
Tout sanglant?
Dieu! m'éveillant alors aux clameurs effroyables Des esprits enfermés dans cet affreux séjour, Ne vais-je pas frapper ces murs inexorables De ma tête en.délire, et m'arracher le jour?
Avec égarement.
Ah! que vois-je! Tybalt! — Son ombre courroucée Menace mon époux... Arrête, et, contre moi, Tourne ta rage...
Avec xine grande expression.
À toi, Roméo, ma pensée, A toi seul j'appartiens vivante et trépassée;
Je bois à toi !
Elle vide la eoupe, chancelle et tombe foudroyée. — Le rideau s'abaisse rapi--
dement. Une partie du Campo-Santo. — Au milieu et presque sur le devant du théâtre, une chapelle funéraire éclairée par une petite I*jmpe, et dont la grille à jour laisse voir Juliette étendue sur un lit de parade.
An lever du rideau, la lune tombante éclaire vaguement le fond du théâtre et les cy-près qui entourent la chapelle. — A. mesure qu'approche le dénouement, la clarté baisse, puis disparaît.