‹ Les amants du lac, romanChapitre 3 sur 7 · UNE PENSION A AIX-LES-BAINS EN · texte numérisé non relu

UNE PENSION A AIX-LES-BAINS EN

La diligence qui, trois fois par semaine, en 1816, faisait la route de Chambéiy à Genève franchit la porte d'Aix dans un fracas de trompes et de sonnailles et déboucha sur la Grand 'Place où elle avait son relais. Ce centre d'Aix conserve encore aujourd'hui, malgré son adaptation moderne, ses percées de rues et ses constructions neuves, la forme rectangulaire, à peine élargie, d'autrefois. La Grand 'Place se bordait, il y a cent ans, de grises maisons savoyardes, dont les rez-de-chaussée étaient occupés par la poste aux chevaux, par des remises, des auberges et une échoppe de frivolités de Paris. Les étages supérieurs s'accommodaient en logements de location. Mais, dès la fin de septembre, beaucoup de ces meublés étaient vides, et les propriétaires de garnis qui, ce matin d'automne, avaient guetté' le passage de la voiture publique se trouvèrent déçus. Du coupé, ils ne virent descendre qu'un vieux prêtre se hâtant vers une hospitalité de couvent et un grand jeune homme de haute mine, mais de mince bagage, qui demanda le chemin de la pension Périer. Les curieuses accoudées sur le bassin de la fontaine où l'on puisait « l'eau douce », de Mouxy, pure d'alun, suivirent, d'un œil amical, le beau voyageur jusqu'à ce qu'il eût tourné dans la rue de l'Eglise. Il y eut encore quelque roulage sur le pavé, des bruits de sabots, une querelle de gamins se disputant une marmotte. Puis, les chevaux dételés, les gens attablés pour le diner de onze heures, les filles et les petits mendiants disparus dans les ruelles, la place redevint silencieuse. Et l'on n'entendit plus que le pas régulier du soldat continuant sa faction de police.

Ce casque à chenille bleue, qui se substituait au bicorne gansé du gendarme impérial, indiquait le récent changement de régime et de maître. Les traités de 1815 avaient rendu Aix au roi sarde, Victor-Emmanuel. Chambéry, de nouveau, était la capitale d'un duché, le siège d'un sénat et d'une intendance générale. Mais ce retour de l'histoire avait été beaucoup moins favorable à Aix-les-Bains, qu'il avait privé d'une bonne moitié de sa population de baigneurs, au grand dam de l'industrie hôtelière, dont vivaient presque tous les habitants de la ville. Car il n'y avait pas trois maisons sur dix qui ne fussent, en tout ou partie, des restaurants économiques ou des pensions de famille.

... Un grand jeune homme de haute mine qui avait demandé le chemin de la pension PÉRiER. (Page 10.)

Les bains de soufre, les sources d'alun avaient fait, aux temps des Romains, la fortune d'Aix, Ils aidaient maintenant tout juste sa population à vivre. La ville était si peu fortunée qu'elle n'avait pu disposer d'une somme de treize mille livres pour construire une maison commune sur la Grand 'Place et il avait fallu, voilà trente-cinq ans, l'intervention munificente du roi Victor- Amé pour que fût édifié le petit établissement thermal auquel ringénieur de Robilant avait attaché son nom.

Pendant le règne de Napoléon, les séjours de la jolie princesse Pauline, de l'impératrice Joséphine, de la reine Hortense, même l 'affreux accident de la cascade de Orésy, où la baronne de Broc acheva sa jeune existence sur le faux pas qui la jeta dans le Sierroz, avaient mis Aix-les-Bains à la mode. La Cour impériale venait y faire des cures d'eau d'alun et de vie simple. Les gens chamarrés des Tuileries, les femmes des officiers généraux et des hauts fonctionnaires, lasses de prendre toute l'année des attitudes pour obtenir un regard du maître, se réjouissaient d'organiser x)endant un mois une existence bourgeoise en de modestes logis et de s'asseoir devant une table sans faste mais friande. Les uns et les autres n'étaient plus ici les figurants d'un tableau historique. Ils en oubliaient même l'histoire. Le service d'Alexandre, de César ou de Napoléon comporte des heures accablantes, où l'on ne peut ni rire, ni parler, ni rêver, ni aimer. Aix avait offert pendant dix ans un refuge à l'intime misère humaine de ces grands x>ersonnages comblés. Chacun, en revenant à sa modeste humanité, s'y était reposé de la contrainte de se mouvoir dans l'atmosphère d'un surhomme.

Maintenant, le surhomme était loin. On i)eut revenir de l'île d'Elbe, non point de Sainte-Hélène. Un jour de cette même année 1816, étaient apparus, en de vieux carrosses escortés par des cavaliers bleus, un souverain malingre, une reine altière et laide et quatre princesses en mousseline blanche. C'était le roi Victor-Emmanuel I" qui venait, avec sa famille, reprendre possession de son duché savoyard. On alluma quelques feux, on fit partir de la poudre, on rangea pour une revue les jeunes gens de la milice, et les jeunes filles de la bourgeoisie chantèrent un hymne. Mais l'écho de ces fêtes officielles, qui coûtèrent 1.855 francs à la ville, n'y fit point revenir en nombre les voyageurs, et les sources perdirent le meilleur de leur clientèle française.

L'administration savoyarde, peu tracassière, remplaçait la terrible administration de l'empereur. On recommençait à voir dans les rues des pierres disjointes. Ici et là, les seuils s'encombraient de dépôts. Allait-on revenir à ces temps de négligence où Tintendant de Chambéry, dans une vive mercuriale aux Aixois, constatait que l'état des rues était tel que « les voyageurs avaient de la peine à s'en tirer »t Du moins prenait-on quelque soin à maintenir les accès de la rue des Bains et de la Grand 'Place, ce qui était l'essentiel, et qui paraissait suffisant, puisque les étrangers ne circulaient guère en d'autres lieux. Matin et soir passaient, dans la rue des Bains, les chaises en drap bleu qui portaient les baigneurs aux sources. A la veillée, quand le temps était doux, les promeneurs de toutes les classes se réunissaient sur la place centrale, ecclésiastiques obèses tenant à la main -leur chapeau, leur mouchoir et leur tabatière, jeunes élégants suivant des passagères qui riaient trop fort, familles modestes d'une province voisine admirant un vieux couple noble, émigré naguère, qui continuait de porter la vieille mode. Allemands du Nord à favoris fauves, jeunes Anglaises anémiques. Cinquante personnes sur cette place réduite, qu'éclairaient mal quatre lanternes, faisaient l'impression d'une foule.

Entre les heures de la cure, les petites gens qui venaient se traiter à Aix et qui logeaient chez l'habitant tenaient salon sur la voie publique, chacun installé sur une chaise, des deux côtés de la rue : de menus fonc-

tionnaires, de très humbles rentiers, une bonne sœur encapuchonnée, quelques vieilles coquettes de Genève devisant avec une figure de marguillier, un moine d'Italie, beaucoup d'aïeules.

La mine des pensionnaires donnait une idée de l'aspect des pensions. Il n'était pas permis à toutes les bourses, surtout à celles de l 'arrière-saison, de se loger à l'Hôtel de la Poste, de l'Ecu de Genève, du Lion d'Or, ou bien des Trois Rois, mais, un peu partout dans la ville, on trouvait, pour moins de deux écus par jour, le logis et la table, à condition qu'on ne fût pas trop difficile sur le confort et que l'on se contentât, en maints endroits, de lits avec des paillasses de maïs.

Les vieilles gens, en majorité, entouraient les tables que présidait là maîtresse de maison. On y voyait des prêtres discutant les miracles de ces eaux profanes, et, quelquefois, des jeunes filles ennuyées, chaperonnées par d'austères parentes. Quelle conversation tenir à une momie d'un autre siècle t

— ...On dit, monsieur, que la route de la Grande-Chartreuse est pleine de dangera

— Mon Dieu, madame, les pluies, les gelées, la fonte des neiges ont pu occasionner en hiver quelques accidents. Mais, par ces jours tièdes, il ne peut y avoir de péril sérieux.

— On affirme que des blocs énormes de rochers se détachent et qu'ils ont écrasé, la dernière semaine, deux voyageurs.

— Je n'ai pas entendu parler de cette terrible catastrophe.

— On assure que la police française laisse passer par le Jura et par le Rhône des bandes d'anciens soldats de Buonaparte qui arrêtent les berlines et maltraitent les femmes.

— S'il en est ainsi, ce serait de la folie, madame, de vous engager en ce moment sur de pareils chemins.

— Et moi qui devais partir sous trois jours !

— Oh ! vous nous ferez bien la grâce de rester encore une semaine. Parfois, au dessert, une silhouette noire, une larve gémissante venait quêter

pour les pauvres ou les couvents malgré le courroux de l'ordonnatrice qui présidait à la bonne tenue de la salle à manger. Partout, ici et là, quand la saison cessait d'être mondaine, de l'ennui, de la sénilité, de la stérilité, une atmosphère grise et vide.

Il y avait bien la vallée et son soleil tiédi, le lac et sa magnificence. Mais les rhumatisants de la cure d'automne, appliqués au traitement et minutieux observateurs du régime, n'étaient point des amants de la nature et se contentaient de parcourir l'allée de peupliers qui menait au Port ou de tourner en rond sur la Grand Tlace.

Ainsi apparaissaient la ville d'Aix-les-Bains, ses gens et ses logis, lorsque le jeune homme de fière mine et de mince bagage, que les guetteurs de clientèle avaient vu descendre de la voiture de Chambéry, vint frapper à la porte de la maison Périer.

Cette demeure du chirurgien Périer était alors la plus estimée et la mieux pourvue des pensions de la ville des thermes. Elle se trouvait située tout au bout de la ville, sur la place des Eaux d'alun et en bordure d'un petit chemin qui conduisait aux premières assises du Revard. La maison, naguère reconstruite, se composait de trois corps de bâtiments d'un étage, un fond et deux ailes, sur une cour carrée. Le toit ne se posait point de face à la mode latine, comme il est d'usage dans les maisons savoyardes, mais il présentait néanmoins une saillie assez forte pour abriter la balustrade de bois qui courait tout au long

de l'étage du triple bâtiment. Ce balcon sur lequel s'ouvraient les chambres était soutenu par de gracieuses colonnettes et rejoignait directement le sol par deux escaliers : l'un qui descendait au milieu du côté droit de la cour, le second, en échelle, aboutissant à l'un des portillons. Cette galerie extérieure s'égayait de glycines et, quand la saison le permettait, de pots de géraniums.

Au rez-de-chaussée se trouvaient, avec l'appartement des maîtres, ime vaste salle à manger, une cuisine étincelante de ses cuivres frottés et refrottés, une écurie et une grange. Dans la cour, que traversait en diagonale une rigole empierrée, un seul arbre, un magnifique tilleul, répandait quelque ombrage. Sous la galerie, contre le mur du bâtiment de face, il y avait un banc où venaient s'asseoir les pensionnaires habitués et où le docteur lui-même ne dédaignait pas de se mêler aux propos du soir.

Ce médecin logeur, Pierre-François Périer, un haut Savoyard de Taninges, était, en 1816, un septuagénaire tout blanc, dont le visage rasé se x>erQait de deux yeux gris où souriait toujours une malice. Docteur en chirurgie de l'université de Turin, il avait exercé son art d'abord dans l'armée sarde pour s'établir ensuite à Aix vers 1790. Douze ans plus tard, il était nommé inspecteur adjoint des eaux thermales qu'il prit à ferme en 1808 moyennant une redevance de quatorze cents francs. Ce n'était point là, sans doute, une excellente affaire, car, dès Tannée suivante, Pierre-François Périer avait renoncé à cette exploitation directe comme il avait renoncé à sa sousinspection honorifique et sans traitement. Ce fut dès lors qu'aidé par sa femme, née Philiberte Vemiquet, il commença de prendre chez lui des pensionnaires. Il avait fait, dès son arrivée à Aix, moderniser la vieille demeure bien située qu'il avait acquise à bon compte et que l'on appelait, depuis cent ans, la maison de Martinel d'en haut. Cette maison de Martinel ayant été bâtie sur les ruines des thermes antiques, les travaux de reconstruction mirent à jour des vestiges d'étuves. Ce fut la période glorieuse de la vie du chirurgien Périer. Le bonhomme envoya, sur ses « fouilles », un rapport à l'administration du département qui, dans l'engouement où l'on était alors pour les Romains, voulut bien voir dans leurs travaux d'Aix « une nouvelle preuve de leur sollicitude pour le soulagement de l'humanité ». Comment les eaux d'alun et les bains de soufre soulageaient l'humanité, le médecin Périer l'expliquait également à ses confrères et correspondants en des brochures qui font aujourd'hui partie du fonds thermal. On traitait à Aix presque toutes les misères humaines, rhumatismes, maladies de la peau, paralysie, affections scrofuleuses ou lymphatiques, « engagement » du foie, de la rate, du poumon, « maladies anomales, provenant d'un état général de faiblesse ou d'énervation », danse de Saint-Guy, tics douloureux, affections hystériques, gastralgies. On attribuait même aux eaux de soufre le pouvoir de restituer les ardeurs de la jeunesse. Et c'était sans doute parce que la cure aixoise était universelle et souveraine que l'on avait vu venir dans la petite ville savoyarde tant de grands x>ersonnages tourmentés de maux contradictoires.

De quoi pouvait bien souffrir le grand jeune homme qui, débarqué ce matin-là de la voiture de Chambéry, se présentait à la pension Périer t Ce nouvel hôte avait été annoncé par une lettre d'un médecin du Maçonnais, le docteur Pascal, de Saint-Sorlin, à son confrère d'Aix. Il était dit, dans cette recommandation, que M. Alphonse de Lamartine, âgé de vingt-six ans, ancien garde du corps de Sa Majesté Louis XVIII et, présentement, maire de Milly (Saône-et-Loire) , était incommodé d'une légère atteinte au foie.

— Vous avez raison, monsieur de Lamartine, dit paternellement le vieil homme, de venir prendre les eaux en ce moment. Vous vous y trouverez peu

encombré et je n'ai, moi-même, ici, que peu de monde, deux bonnes demoiselles de la Maurienne, un curé de Toscane et un marchand de Toumus, d'excellentes et tranquilles personnes. On va vous conduire chez vous.

Un domestique, un homme de Tarentaise, corpulent, à figure carrée et avena^^e, s'empara du bagage du nouveau pensionnaire et le conduisit vers l'escaiier qui donnait accès à l'étage. Mais comme le voyageur allait mettre le pied sur la première marche, il dut s'effacer pour livrer passage à une jeune femme enveloppée dans un châle de laine. Elle était assez grande. On la devinait svelte. Le peu du visage qui apparaissait eût semblé d'une extrême pâleur s'il n'avait été réchauffé et comme coloré par un regard d'une vie extraordinaire. Au salut de M. de Lamartine, l'inconnue répondit par une légère inclinaison de tête. Le jeune homme eut la certitude que cette jeune femme n'était point l'une des « bonnes demoiselles mauriennoises » dont lui avait parlé le médecin.

— Cette dame est une des pensionnaires de M. Périer } demanda-t-il à l'homme qui le dirigeait.

— Oui, monsieur, mais vous ne la verrez jamais à la table des hôtes. On la sert dans sa chambre qui est à côté de celle où je vous mène. Oh! on ne s'aperçoit pas beaucoup qu'elle est ici. C'est une Parisienne, l'épouse de ce fameux M. Charles, vous savez bien, M. Charles, le premier homme qui est monté dans les airs.

Et, plus bas :

— On la croit bien malade. Mais elle est douce, pas exigeante, très bonne pour les enfants et, quoiqu'elle ne parle à personne, je peux bien vous dire que tout le monde l'aime.

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