PROFILS AU CREPUSCULE
Cette jeune femme, qui s'isolait dans son mystère, M. de Lamartine ne la revit ni le lendemain ni le surlendemain de son installation chez le docteur Périer. Leurs fenêtres, cependant, comme leurs chambres étaient voisines. Il entendait, matin et soir, les pas de la domestique se hâtant le long de la galerie de bois pour le service de sa maîtresse. Il percevait même, à travers la cloison, la voix qui donnait des ordres, lente, l'accent las, mais le timbre clair, un peu chantant et qui s'éteignait à la fin des phrases sur une note élevée, comme fait la voix des enfants. Il savait le nom : M"* Charles. Il ne pouvait ignorer la célébrité du mari, le physicien qui, faisant une réalisation scientifique de l'empirisme de Montgolfier, s'était élevé de terre par le moyen d'un globe gonflé d'hydrogène, d' « air enflammé », comme on disait alors. Cet homme, Ulustre depuis trente ans, devait être aujourd'hui un vieil homme. Qu'était venue faire sa jeune femme dans ce bourg savoyard où, depuis la fin de septembre, il n'y avait plus de société, et pourquoi cette malade, si malade
disait-on, avait-elle choisi de séjourner près de ces thermes dont elle ne suivait même pas le traitement?
M. de Lamartine se posait ces questions tandis que, accoudé à la fenêtre de sa chambre, il s'attristait à voir venir le crépuscule. L'existence automnale, dans une ville d'eau désertée, ne prédispose point les âmes à la joie. L'hôte de M. Périer n*avait pas encore passé la moitié d'une semaine dans la maison de la place des Eaux d'alun, et déjà il lui semblait qu'il allait y périr d'ennui. Vivre seul, en garçon, dans une hôtellerie de famille, où l'on ne voit que des gens d'âge, — la maman Périer, les vieilles demoiselles de Maurienne, le marchand de Toumus, le curé toscan, — n'avoir, en ces journées, que le souci monotone du régime, la ressource d'excursions isolées ou d'une promenade en rond sur la Grand 'Place le soir, cela devient vite d'une pesante tristesse, même quand on s'efforce d'occuper ses loisirs en relisant Azaïs, ou le théâtre d'Alfiéri, ou VAgaihoclès traduit par M*"* de Montolieu. M. de Lamartine avait mis dans son bagage ce roman aurais alors en vogue. Il lui plaisait d'y trouver le portrait d'un jeune homme mélancolique, des considérations sur le doute universel, sur la vanité des honneurs et sur la nécessité d'éprouver une grande passion pour s'élever au-dessus du commun.
Cette nostalgie, ce goût de l'exceptionnel, cet élan vers l'inaccessible n'étaient pas seulement une mode d'alors. Ils s'expliquaient par l'atonie sociale qui marqua les premières années de la Restauration. L'Empire, en faisant aux hommes des destinées prodigieuses, en multipliant au delà des frontières les grands administrateurs aux pouvoirs souverains, en entourant d'un faste royal les commandements militaires, et même en improvisant des rois, avait offert à la jeunesse des domaines et des leviers d'ambition qui se trouvaient soudainement anéantis. Les énergies neuves ne savaient plus comment se réaliser. Même les boudeurs, les indécis, ceux qui n'avaient pas voulu pirêter l'oreille aux carillons des Te Deum, ressentaient, jusqu'à la souffrance, une contrainte d'inutilité, une sensation de vide. Ils rêvaient ce que les autres avaient vécu. Dans leur âme impatiente se déchaînaient les tumultes et les orages dont s'était enveloppée l'action des hommes de l'Epopée. Ces fièvres prenaient leur expression dans un lyrisme intérieur dévorant, dans cette orgie d'images dont nous avons vu se colorer les propos de la rencontre de Béthune. Creuset fulgurant d'où jaillirait une poésie qui ne serait plus la rhétorique de M. de Fontanes, ni les descriptions glacées de l'abbé Delille. Selon le plus illustre de ces ardents, Ossian fut l'Eschyle de ces temps ténébreux. Qu'importe que le vieux barde eût existé ou qu'il fût un mythe lui-même! Ne suffisait-il point que, dans les chants écossais accommodés par Macpherson, traduits par Baour-Lormian, on trouvât un océan d'ombres, de sang, de larmes, de plaintes, dont l'immensité, le demi- jour, la tristesse correspondissent à la mélancolie intime et aux élans brisés de la jeunesse de cette époque! Ossian, le Saint-Preux de la Nouvelle Héloïse, le René de Chateaubriand, le Werther de Gœthe ont fait les jeunes âmes de ce temps et préparé celles des générations suivantes. On lisait encore Voltaire, mais on était loin de Voltaire. Le dernier siècle avait eu trop d'esprit pour que le nouveau siècle n'eût point trop de passion.
Le jeune homme pensif qui suivait distraitement d'une fenêtre de la maison Périer la chute du soleil dans un crépuscule d'automne portait en lui toute l'âme exaspérée de sa génération. Il n'était rien et il se sentait des forces à soulever le monde.
Les âges de sa jeune vie se rejoignaient dans une si brève vision de sa pensée que toute son existence jusqu'alors lui semblait tenir en un rêve courant des brumes fraîches d'une aube à la lumière crue d'un matin achevé. Son enfance f Un bondissement de chevreau dans le jeu immense des quatre
saisons de la nature, le ciel et le sol de Milly, atmosphère paisible, vallonnements doux, terre de ceps et de chasse. Le père? un soldat vigneron. La mèret une prière ailée. L'adolescence avait été celle d'un- bon élève de collège, impatient des disciplines, curieux des intelligences qui avaient une action sur la sensibilité. Puis ce fut le grand tourment qui est au seuil de la vie d'homme, le seuil qu'il faut franchir en rejetant les lisières, les pas qui chancellent parmi des appels, des images, des gouffres, l'être entraîné, bousculé, attiré, retenu par tous les souffles qui se heurtent et tourbillonnent dans ce carrefour de la vie.
Seulf Non. Il y avait eu, en ce passage, l'émulation et le soutien des amitiés, celles d'un Louis de Vignet et d'un Aymon de Virieu, pour ne parler que des bons compagnons de jeunesse dont le rôle sera sensible en ce récit.
Quant aux amours ! Des 'fantaisies d'une semaine ou des bluettes éphémères, même quand les élans avaient paru très vifs, des filles de MiUy ou de Saint-Sorlin, une idylle qui avait failli tourner au mariage avec une jeune fille de la bourgeoisie mâconnaise, des femmes rencontrées à Dijon, Lyon, Paris, Péronne, dans les villes où il promenait son désœuvrement agité, sa curiosité des aventures, et cette fièvre du jeu qui le replongeait à chaque fois dans la misère humiliée des dettes, dans cet effondrement moral d'où sa famille et ses amis avaient tant de peine à le sortir... Sans doute, il y avait eu aussi les amours de Naples, la liaison d'un mois avec une petite cigarière, roman des sens idéalisé par la beauté d'un ciel où se divinise la volupté, exaltation sans lendemain, mais non point sans souvenir, et qui peut fournir des thèmes à un lyrisme d'élégies. Même ces élégies, déjà, étaient écrites. Mais, quand il songeait à ces émotions plus profondes qu'il aurait rêvé de vivre et même de souffrir, cet amoureux qui devait créer tant d'amoureux n'avait jusqu'alors rencontré que « ces traits vagues où la vierge apparaît aux rêves de l'amant », et ce n'était point une aventure récente et déjà finie avec une châtelaine de son voisinage qui pouvait à l'heure présente occuper son imagination. Cette passionnette, en suite des autres aventures, ne lui avait pas plus fait connaître l'amour que son passage éphémère dans une troupe de soldats de parade ne lui avait fait connaître l'action, ni que l'accueil de courtoisie fait à ses premiers écrits par l'Académie de sa province ne lui avait fait pressentir la gloire.
Et quand ce jeune homme s'était plaint d'un mal du foie à traiter par une cure, la clairvoyance maternelle avait répondu : a Non, ce n'est pas cela. » Ce que ce tourmenté apportait en lui de si douloureux dans une ville de thermes aux trois quarts morte, c'était une activité sans emploi, une ambition sans sujet, une passion sans amour. Surtout une passion sans amour, car il était dans cette attente sacrée où l'on adore sans objet, où l'on se plaint sans douleur, où l'on pleure sans larmes, où l'on préfère l'automne au printemps, où Montaigne devient insupportable et où l'on envie le destin de Werther. N'aVait-il pas écrit naguère à l'un de ses amis qu'il sentait son cœur « aussi plein de sentiments délicieux et tristes » que dans les premiers accès de fièvi^e de sa, jeunesse, que des idées vagues, sublimes et infinies lui passaient « à travers la tête à chaque instant », et que, si, pour son malheur, il trouvait une de ces figures de femme dont il rêvait autrefois, il l'aimerait « autant que l'homme sur la terre aimât jamais » î
Sous le regard distrait de M. de Lamartine, le jardin de la pension Périer commençait à perdre ses couleurs. Ce jardin était clos, de trois cotés, par un
LES AMi^NTS DU LAC 17
mur sur lequel, au Midi, s'appuyait une treille. A l'Est, du côté des champs, il était ferme par une barrière et dominé par un horizon de cimes. Il servait à la fois de ïéserve potagère et de musée d'antiques. On y voyait, en effet, parmi des carrés de choux et des corbeilles de glaïeuls ou de reines-marguerites, des fûts mutilés, des fragments de dallages de briques, poussières de Tantique vaporarium, des vases noir et rouge de fabrication allobroge, et le cadran solaire que le bonhomme Périer avait exhumé triomphalement de ses caves. Pour un autre que le jeune rêveur, rattaché par toutes ses fibres neuves à la vie sensible et vivante, ces vestiges eussent évoqué l'image des splendeurs locales révolues, les temps de faste où, sur ce sol de jardins et de prairies qu'il avait sous les yeux, se dressaient les riches villas d'un Campanus, d'un Titus, d'un Pompeius Carpophorus, et où se croisaient, autour des étuves, célèbres dans le monde gallo-romain, les litières patriciennes avec leur escorte colorée de familiers et d'esclaves.
M. de Lamartine, à vingt-six ans, n'avait point de curiosités d'archéologue. n avait trop à s'occuper de son époque et de son destin pour s'intéresser aux foules glacées des millénaires.
— Pierres mortes! murmura-t-il.
Et, au même instant, il releva la tête.
Un bruit léger, un presque imperceptible mouvement d'étoffe sur l'appui de la fenêtre voisine venait de lui révéler une présence qui semblait se manifester exprès pour donner une forme réelle aux fièvres de son imagination. La jeune femme que M. de Lamartine avait rencontrée le jour de son arrivée à Aix, et que depuis il n'avait pu revoir, lui apparaissait enfin juste au moment où il rêvait d'amour ossianique et de femme inconnue. Ce n'était pourtant point là l'une de ces coïncidences que le destin machine comme un arrangement de théâtre. Les pensées du jeune pensionnaire de la maison Périer se répétaient identiques à toutes les heures du jour, et la nostalgie qu'elles entretenaient en lui était constante depuis des mois. Mais il ne faut pas nier, et lui-même devait plus tard avouer qu'elles étaient faites pour transformer tout de suite les impressions en émotions.
Il n'apercevait qu'un mince profil, un peu de blancheur se détachant à peine de l'ombre envahissante. Mais cela suffisait à peupler le paysage de montagne devenu morne. Une vivante ranimait de sa vie les choses mourantes du soir. Un peu de mystère féminin rendait de la chaleur aux songes qui se décoloraient dans la brume venue. Une discrétion, une sauvagerie aussi de mélancolique empêchaient le jeune homme d'observer à son gré l'inconnue qu'il savait jeune, dolente, secrète. Etait-elle jolie? Elle lui avait, du moins, paru gracieuse dans sa démarche et dans l'inclinaison de tête qui avait répondu, l'autre matin, à son salut Mais presque tout le visage se dérobait alors, comme il se voilait encore maintenant dans un mouvement de châle. Tristesse, volonté d'isolement ou fragilité de fleur de serre chaude, constamment en pénLI Cette Parisienne dont tout le monde s'occupait dans la maison Périer, justement parce qu'elle ne fréquentait persoime et qu'on ne la voyait jamais à la table du médecin, n'offrait pourtant point de prétexte aux propos malicieux. Les susceptibilités d'abord émues par cette attitude de réserve s'étaient peu à peu transformées en une sorte de respect apitoyé. Cette étrangère était évidemment d'un autre monde que les deux Mauriennoises qui, avec le prêtre toscan et le marchand de Toumus, étaient venues après la saison et au plus juste prix réchauffer leurs rhumatismes aux quarante-cinq degrés de la source de soufre. On ne reprochait même pas à M""* Charles son élégance, parce que cette élégance était d'instinct, de race, d'habitude, non point de parure. L'une des vieilles demoiselles de la pension racontait même qu'elle avait acquis à Cham-
béry, le mois précédent, pour une nièce et moyennant dix écus, une robe de laine blanche pareille à celle que portait d'ordinaire la Parisienne. •
lia Parisienne! Il y avait, dès alors, en province, un accent spécial pour prononcer ce mot, comme si le mot portait en soi une provocation et qu'il y fallût,^ au moins dans le ton, une réplique ou une réserve. M. Alphonse de Lamartine s'impatientait de ces nuances dont il s'exagérait le caractère maussade. Pour lui, cette jeune femme tenait justement de sa qualité de Parisienne un charme de raffinement et d'exception. Elle était tout autre à ses yeux que cette châtelaine de sa campagne avec qui, naguère, il était en galanterie ou que la petite bourgeoise mâconnaise que, sur ses vingt ans, il avait eu le désir d'épouser... M"' Charles! la femme du célèbre expérimentateur Charles, qui était de l'Institut... Il semblait au jeune homme qu'il avait quelque droit, par ses élans de l'esprit, d'être accueilli par cette M"* Charles, qui vivait à Paris dans l'atmosphère des intelligences. H eût souhaité de lui être présenté. Mais la crainte de contrarier une volonté de retraite et de s'attirer une défaite l'avait retenu d'exprimer son désir au médecin Périer. Et cependant il sentait bien que l'énigme de cette isolée, que le voisinage de cette distante lui donnaient seuls le courage de ne pas abandonner brusquement pension, médecin et régime pour revenir chasser le lièvre sur les coteaux de Milly ou s'en aller flâner une quinzaine à Chambéry, chez son ami Vignet, où il s'ennuyait tout de même moins qu'ailleurs.
La nuit, maintenant, était presque totale. Une fraîcheur tombait du ciel ou montait du sol. Le jeune homme perçut une voix grondeuse et comprit que sa voisine était invitée, par quelque gardienne, à rentrer dans sa chambre, n vit un bras se dégager du long châle. Il eut même cette illusion ou cette sensation, dont il brûla et pâlit, qu'un regard, un regard qui lui parut immense, rejoignait le sien et qu'il prenait lui-même, ce regard, comme im être prend un être.
— Madame, il faut rentrer...
Les volets de la fenêtre se fermèrent doucement^ et la femme, encore plus fugitivement entrevue que la première fois, recommença de se murer dans son mystère et dans sa nuit.