UNE VIE DE FEMME
A la lueur de deux bougies, M"' Charles penche sur un petit cahier rouge son profil mat coupé par les tresses tombantes de la chevelure au repos. Cette jeune femme, avec application, écrit. Est-ce le journal intime où sont reçues les confidences de celles qui ne disent pas tout à leur confesseur et que, cependant, tourmente l'obsession de l'aveut Est-ce l'un de ces albums de pensées qui furent tellement à la mode dans la génération féminine d'après Rousseau t
Le voyageur dut s effacpr pour livriïr
PASSAGE A UriE JEUNE FKMÎ.ÎE ENVELOPFÉt- DANS UN GRAND CHALE. ( Page 14.)
Non, ce n'est rien de cela. Ce qui s'inscrit sur ces feuilles menues, ce sont des chiffres. Le cahier rouge est un carnet de comptes, et voici :
« ... Gages de Marie 30 francs.
... Livres 19 —
... Pastilles pour la toux 1 f r. 10. »
Pastilles pour la toux ! La jeune femme, d'un geste habitué, étend la main vers une boîte genevoise qui porte la miniature de Jean-Jacques. Mais le geste ne s'achève pas. La main referme le carnet rouge. Un appel :
— Marie !...
Une fille de chambre sort de l'alcôve voisine. Elle a un regard tendre avec un air effronté, une créature de Paris dont on devine que le service est rude et familier.
— Quelle heure est-il î
— Il est, madame, l'heure de souper.
— Je n'ai pas faim.
— Vous n'avez jamais faim, madame, parce que vous vous laissez prendre par l'ennui. Vous devriez descendre à la salle à manger de tout le monde...
— Je m'ennuierai bien davantage encore.
— Ce n'est pas sûr. Il y a des changements.
Le profil triste se redressa, presque amusé.
— Trois petits vieux sont partis, n'est-ce pas, et ils ont été remplacés par trois petites vieilles?
— Il y a de la jeunesse qui est venue.
— Tant pis pour elle. La jeunesse qui vient se soigner ici n'est plus de la jeunesse.
— Madame est dans ses mauvaises heures.
— Je suis dans mes heures de toujours.
— Et madame est toujours triste.
— Triste î... Je vous défends...
Et avec une sorte de rire où il y a des nerfe et de la douleur :
— Je vous défends de croire que je ne suis pas la plus heureuse des femmes. Vous entendez bien, Marie. Laissez-moi!...
La plus heureuse des femmes! Dans la trop grande chambre que les deux bougies éclairent pauvrement, il y a plus d'ombre que de lumière. Symbole d'une vie. Il est des existences innocentes et mûries, comblées et incomplètes, qui traînent de lourds souvenirs, d'obsédantes mélancolies, de funèbres apaisements. Il est des êtres auxquels tout a manqé, auxquels, même dans la sécurité morale et matérielle, tout continue encore de manquer.
M"* Charles fit le geste de s'envelopper plus étroitement de son châle. Elle frissonnait toujours un peu le soir dans cette maison étrangère où elle ne connaissait personne, où elle ne voulait connaître personne.
Cette jeune femme portait, depuis dix ans, un nom célèbre dans les sciences et dans le populaire. Son mari, bien que glorieux, était un homme simple et bon... Oui, simple et bon... Et il n'avait guère que trente-cinq hivers de plus qu'elle.
Grand Dieu! comme, en cet isolement d'octobre, on avait froid à l'âme! Sur une plainte de sa maîtresse, Marie vint remuer les braises, et les flammes, soudainement, jetèrent une lueur plus vive dans la chambre dont apparut tout
le détail. C'était une assez vaste pièce, la pliis confortable, assurément, de la pension Périer et qui formait une manière de salon auquel s'annexait, comme une seconde chambre, une grande alcôve encadrée d'une cretonne à âeurs. Un canapé recouvert de toile blanche occupait l'angle entre la fenêtre et la cheminée, qu'égayait, entre deux flambeaux d'argent, le tic tac cristallin d'une pendule portative, article de Paris dont s'émerveillait la province. Sur une commode à lourdes ferrures, on voyait, avec quelques livres aux reliures d'or sombre, une boite à thé en acajou et deux tasses de porcelaine de Chine bleue et rose. Une ancienne table à trictrac drapée de dentelle avait été transformée en coiffeuse. Deux fauteuils et quelques chaises « à la lyre » complétaient ce mobilier sommaire avec la table ronde, chargée de livres encore et de lettres, près de laquelle veillait la jeune femme. Au mur, tapissé d'une imitation de Jouy dont on avait tenté d'appareiller les nuances claires à la cretonne de l'alcôve, le regard s'arrêtait sur une peinture italienne de la Vierge et V Enfant et sur des gravures au burin représentant des anges de Bubens et des amours de Boucher. Le plafond était en poutrelles blanchies naguère et le parquet fait de larges planches de sapin à la manière savoyarde.
Dans ce décor disparate des séjours provisoires, le foyer ranimé créait une vie chaude. Que c'était bon le feu ! La jeune femme avait eu si froid jadis qu'il lui semblait qu'elle aurait froid toute sa vie. Il est des souvenirs qu'on voudrait oublier et que l'on ne peut anéantir.
M""* Charles était née à Paris, mais par hasard et de parents créoles. Elle se nommait Julie Bouchaud des Hérettes. Les quelques années de son enfance heureuse s'étaient écoulées dans le beau domaine de Saint-Domingue, « établi en indigo » au port Saint-Louis, dans le quartier de Port-de-Paix. Elle avait sept ans lorsque M. Bouchaud des Hérettes, son père, l'emmena avec lui dans un voyage à Nantes où l'un et l'autre se trouvaient au moment du massacre des blancs dans l'île. La mère, là-bas, menacée, malade, ne parvenant pas à fuir, ne résista point à tant d'angoisses et de misères. Le veuf eut-il la raison troublée par ces événements qui ruinaient sa vie et détruisaient son foyer t Tour à tour déprimé et furieux, il demanda à l'alcool l'oubli des catastrophes. Julie fut confiée, vers 1795, en même temps qu'un de ses neveux, Jean-Baptiste- Sébastien Loménie de Marmé, à une sœur de son père, Louise-Julienne Bouchaud, réfugiée elle-même en France et vivant à Paris, des ressources les plus précaires. Par un jeu de fatalité qui permet de singuliers rapprochements d'histoire, la vieille femme, l'enfant et la jeune fille avaient trouvé un abri dans les combles de « la maison Coigny », située au coin de la rue Saint-Nicaise et de la rue des Orties, l'hôtel de cette jolie duchesse de Coigny, qui fut « la jeune captive » d'André Chénier. Une enfant misérable vint de la sorte s'étioler dans un grenier de la belle demeure où, sur la fin du régime, avait brillé l'une des reines de Paris, une femme que devait immortaliser le dernier souffle d'un poète. Il est de ces rencontres.
Avoir un toit, c'était déjà quelque chose, mais du feut Mais du painî Mais des éducateurs et des livres î L'aide de la famille était insuffisante et fantasque. La vieille femme et les deux enfants à sa charge se trouvaient inscrits au nombre des indigents sur l'état des propriétaires colons de Saint- Domingue résidant en France et admis à recevoir les secours de l'Etat. Pauvres secours et pas toujours payés. Il y eut des heures de désespoir où l'on pensa « en finir ». Le logis en soupente se composait de quatre pièces pavées de carreaux en très mauvais état. L'air passait par tous les huis disjoints. Les enfants étaient à peine vêtus. Il y a, d^ns les êtres les plus dénués, des réserves adorables de charité. Les époques affreuses ont de grandes beautés. La Révolution, qui multiplia les désastres intimes, surexcita l'instinct profond du
dévouement et la solidarité des êtres dans le malheur. La fillette de quatorzse ans, privée de tout, donna ce qu'on lui donnait à Tenfant de neuf ans qu'elle avait pris sous sa garde. Elle le réchauffait dans son pauvre châle et, quand il pleurait, elle lui chantait, de sa jolie voix créole, ces chansons gracieuses du temps où le siècle était heureux, où il y avait de la tendresse, de la moquerie et de la malice. Ainsi, dès l'enfance, Julie apprit-elle à aimer en se donnant, et le don de soi est inépuisable.
Un triste sourire passa sur les lèvres de M"* Charles qui s'était rapprochée du fojer. Sur la table, la femme de chambre mettait un couvert, disposait le lait et les fruits d'un frugal repas du soir. Mais Julie, inattentive aux sollicitudes de la fille, demeurait tout à sa pensée. Un souvenir de douceur se dégageait de ces évocations d'infortune. Ce petit Loménie de Marmé, elle l'avait tout de même aidé à devenir un homme, un beau jeune homme, qui lui devait son uniforme d'officier et sa joie de vivre. Mais, pour cela, il avait fallu des changements dans un destin.
Julie se revoyait, transportant le mince bagage de son existence de la soupente de la maison Coigny dans une agréable propriété de Touraine, la Orange Saint-Martin, à Saint-Paterne, où un frère de sa mère, Michel-Louis de Bergey, ancien lieutenant de dragons et conseiller de préfecture au début du Consulat, bientôt membre du Corps législatif, avait appelé sa nièce, en même temps qu'il accueillait le père. Ce Bergey, qui était un bon compagnon avec des lettres et de la philosophie, avait traversé sans dommages la tourmente révolutionnaire. Veuf depuis peu d'années, il offrit une hospitalité intermittente à Bouchaud des Hérettes, que son oisiveté et son inutilité rendaient de plus en plus atrabilaire.^ Si le père de Julie continua d'être re<;u dans cette maison agréable, c'est que, déjà, le charme de sa fille y avait fait merveille. On ne pouvait pas ne pas s'attacher à cette frêle créature, que la gravité triste de sa jeunesse avait préservée des légèretés du .Directoire. Elle plut à la société d'esprits aimables qui se groupaient autour de l'onde et qui étaient de son époque. Le cerveau de la jeune fille s'éduqua vite au contact de ces cultures. L'intelligence de Julie, spontanée, impulsive, se paralysait devant les th'Sories. Mais elle avait l'intuition du vivant, du concret, une aptitude, chèrement acquise, à l'observation, de grandes facilités d'émotion. Elle lut et relut tout l'œuvre de Jean-Jacques dans ses parties de sensibilité même les plus factices. Surtout elle dévora la Nouvelle HéUnse. Etait-elle, comme la plupart des jeunes filles de son âge, une passion latente cherchant son objet t En cHe se- révélait surtout la tendresse caressante des êtres longtemps terrifiés par la vie et qui s'agenouillent avec reconnaissance devant un sourire, un visage de bonté, un geste de protection, et, de fait, Julie n 'avait-elle pas besoin d'être protégée maintenant encore, et cette fois contre les duretés et les inccmipréhensions d'un père terrible t L'onde disait :
— n faudrait te marier, petite. Je te marierai.
Il chercha autour de lui parmi les gens de son âge, car il ne recevait, à Saint-Paterne, personne qui fût de l'âge de Julie. Qu'importe, d'ailleurs. Si Julie avait des rêves, elle savait bien qu'elle n'avait pas le moyen de les vivre, n n'y a, au surplus, qu'à se faire des rêves raisonnables et demander à l'imagination de combler les lacunes de la réalité... Le visage, la silhouette du physicien Charles, au temps où il connut Julie, étaient à peu près tels que nous les montre le pastel de Pasquier à Cluny. C'était un sexagénaire d'une ph3rsionomie intdligente et fine, vieillie par les cheveux blancs, rares sur le sommet de la tête
et qui, sur les tempes, s'envolaient en ailes de pigeon, mais rajeunie par l'expression animée et riante d'un regard bleu. Les lèvres minces, d'un joli dessin, avaient plus d'esprit que de sensualité. Vêtu de tons gris qui convenaient à son âge, il s'appuyait sur un jonc à pomme d'ivoire. En somme, un beau vieillard soigné, content de soi et des autres. Il était aux portes de l'hiver. Il y resterait sans doute quelques années encore. Et il conservait la séduction de ces esprits riches qui se répandent en propos aimables, brillants et sans malignité. Quand il paraissait, les femmes l'entouraient encore, comme elles s'étaient groupées autour de sa chaire lorsque, par ses gestes de faiseur de miracles, il leur avait donné le goût de cette magie nouvelle qu'était la science de la physique.
On racontait sa vie aux enfants. Les gens informés disaient que, tout jeune et tout pauvre, il était venu de Beaugency dans la capitale. D'abord simple commis dans les bureaux du contrôleur général des finances, il avait appris tout seul la physique, pour l'enseigner ensuite aux autres, mieux que les savants officiels. Ses démonstrations frappaient l'imagination de son public. On se penchait sur ses microscopes qui, par des grossissements énormes, faisaient visible l'invisible. Pour expliquer les forces électriques, il foudroyait un animal pendant son cours. Les jours d'orage, d'un appareil dirigé sur le ciel, il obtenait des étincelles énormes. Franklin disait de Charles : « La nature ne lui refuse rien. Il semble qu'elle lui obéisse. » En 1783, par iin beau jour de soleil, après les expériences incomplètes de Montgolfier, on vit Charles avec son ami Robert se laisser enlever des Tuileries par un globe d'hydrogène, tandis que des milliers de curieux poussaient des cris d'enthousiasme ou de stupeur. Charles appartenait à l'imagerie populaire. Des chanteurs célébraient ses exploits dans les foires. Le roi l'avait pensionné sur sa cassette, et ce fut en ce temps qii 'ayant raillé Jean-Paul Ifarat au sujet des prétendues découvertes de^ce médecin sur le feu, l'électricité, la lumière, il lui avait fallu, en outre, corriger ce personnage atrabilaire, car Marat avait eu l'audace de faire irruption dans le logis de Charles, l'outrage à la bouche et le poing haut. Charles était l'homme qui avait fessé Marat, et, cela, c'était quelque .chose aux yeux des survivants de la Terreur. On disait encore d'autres belles attitudes de ce grand homme. Lors du 10 août, Charles, qui, en sa qualité de pensionnaire du roi et membre de l'Académie des sciences, était logé dans la galerie d'Apollon, avait continué dé travailler paisiblement sans prendre souci de la fusillade voisine. Quand, après leô Tuileries, la multitude eut envahi le Louvre, une troupe hurlante pénétra dans le cabinet du savant.
— Pourquoi tant de bruit T leur dit Charles, vous voyez bien que je travaille.
n ne s'occupait point de la politique, lui, pas même de l'histoire. Les orages de la rue lui étaient indifférents. Il ne s'intéressait qu'aux orages du ciel et il faillit faire une leçon à ce public épouvantable. Mais on criait trop fort pour que sa voix dominât le tumulte. Alors, il se contenta de montrer à ces gens la nacelle qui l'avait enlevé dans les nuages et qu'il conservait pendue dans son cabinet de travail. Parmi les envahisseurs, plusieurs s'étaient trouvés sur les places, les avenues, les toits, quand eet audacieux avait pris son vol. L'un d'eux se souvint d'avoir pleuré devant ce spectacle. Un autre avait chez lui une estampe commémorative avec cette légende qu'il ne savait pas lire : Sic itur ad astra. Un autre possédait une assiette de faïence décorée du ballon de Charles aux couleurs rouge et bleu de Paris... Les cris cessèrent. Un silence d'église régna et ces violents, dont certains, la minute d'avant, venaient d'égorger des gardes du corps ou de vieux gentilshommes inoffensifs mais héroïques, se retirèrent en étouffant le bruit de leurs pas. Alors, seulement, Charles changea de visage. Cet impassible consentit à pâlir et à écouter lés
battements de son cœur. Puis, il s'en alla rassurer quelqu'un qui était son hôte, son frère, prêtre insermenté, qu'il cachait depuis deux mois dans son logement du Louvre.
La popularité du savant continua de le protéger pendant la Terreur. En 1795, il avait été admis, Tun des premiers, dans la section des sciences de l'Institut. Il se mêla aux hommes nouveaux. Il commença même à s'intéresser aux idées nouvelles. Mais il n'était d'aucun autre parti que du parti de la science, ce qui d'ailleurs lui faisait désirer l'établissement d'un régime d'ordre, car on travaille mal dans le chaos et les gens qui font des révolutions perdent le goût de s'instruire. Ce physicien, au surplus, n'était point fermé aux autres cultures. Lettré, bon humaniste, il aimait Horace, avait lu Voltaire et savait même par cœur des passages de Candide.
Tel était l'homjtne que l'on voyait assez souvent à Saint-Paterne et qui était le plus notable des personnages reçus par l'onde de Bergey.
— Comment se porte aujourd'hui la chère souffreteuse î Comment va notre bonne Julie?
Ainsi abordait-il, à l'ordinaire, la jeune fille, blanche, flexible, si mince qu'elle en paraissait grande et dont la santé payait visiblement le prix des années de misère. « La chère souffreteuse!... Notre bonne Julie... » Ce n'étaient point là des manières de galant. Mais les mots exprimaient une sollicitude de brave homme. A l'époque, d'ailleurs, où l'on pleurait sur une autre Julie, la Julie de la Nouvelle Hélaise, sur Atala et sur l'Amélie de René, la langueur féminine étîgt tenue pour une grâce. Charles trouvait Julie charmante. Il s'impressionnait de la fièvre qui dévorait ses grands yeux. Et puis il y avait la jeunesse. Le vieil homme aima cette jeunesse. Sans doute il aurait pu, s'il l'avait désiré, prendre femme parmi cent filles de cet âge. Les mariages de cette mode n'étaient point alors une rareté. Sans évoquer le souvenir du maréchal de Richelieu qui, plus qu'octogénaire, épousa une fort jolie personne plus jeune que lui d'un demi-siècle et dont il eut beaucoup de bonheur, Charles avait sous les yeux l'exemple du vieux Bernardin de Saint-Pierre choisissant, sur les bancs de l'école, pour compagne de sa sénilité et de son caractère aigri, M"* de Pellepore qui n'avait point seize ans.
Charles était trop l'ami du bon oncle pour ne pas devenir l'ami de la nièce, même son confident. On peut croire que Julie fut tendre, serviable, attentionnée. C'était sa manière depuis l'enfance. Quand Charles la demanda en mariage, elle ne répondit point par un refus. L'oncle dit oui. Le père dit non. Il déplaisait à ce personnage contrariant que sa fille épousât un homme qui aurait pu être le père de Julie et même, affirmait-il, son grand-père.
— Eh! bien, répliqua la jeune fille, décidée par cette résistance, il sera mon père. J'ai besoin d'une vraie protection paternelle et d'une sincère amitié.
Le vieux Bouchaud, tour à tour, s'irritait ou faiblissait. Il promettait sa fille dans un an, puis il l'offrait tout de suite pour la reprendre le lendemain. L'oncle dut se mettre en colère. Il parla fort, il exigea, il s'exprima avec toute l'autorité de l'homme généreux dont le bienfait continue. Et Julie, dans l'église de Saint-Paterne, devint enfin M""* Charles, la deuxième année du règne de Napoléon le Grand.
D'abord, dans le logis de la rue Neuve-Grange-Batelière, un peu allégé de l'arsenal et des munitions de la science, puis dans l'appartement plus confortable de la rue des Petits- Augustins en attendant qu'on fût logé aux Quatre-Nations par l'Académie elle-même, Julie, protégée contre la vie, s'accommoda d'une affection qui ne pouvait être de l'amour. Mais l'amour existait-il hors des romans et des vies folles Y Elle connaissait cette nouveauté d'avoir l'existence facile au moment où elle n'aurait plus eu peut-être la force
d'ea sabir les duretés. Sa santé, en effet, demeurait toujours chancelante. Dans, las lettres de Charles à ses amis, la « chère souffreteuse » des fiançailles était devenue la « pauvre souffreteuse ». Cette fragilité, d'ailleurs, avait le courage de paraître et de recevoir. Intelligente, fine, toujours tendre à l'amitié, Julie conservait le charme qui avait séduit Chaides et oontinuait à créer autour d'elle une atmosphère d'émotion. Tous les amis du savant l'aimaient et elle les aimait tous avec, pourtant, des préfér^ices et des caprices dans ses préférences. Elle préféra d'abord Fontanes, qui était alors au sommet de sa grande carrière officielle, familier de l'Empereur^ président du Corps législatif, puis sénateur, grand-maître de l'Université ; en outre, poète médiocre, mais glorieux, orateur pompeux des solennités, mais causeur agréable, homme habile et conscience souple. Julie, comme avec tous, eut avec Fontïtnes, qu'elle s'appliquait à retenir dans son salon, ces attitudes créoles et ces manières d'enfant gâtée qui mettaient à sa discrétion ces vieillards galimts. Fontanes était un personnage à la mode et un homme à bonnes fortunes. Crut-il que son amitié avec Julie pouvait devenir une intimité f II semble qu'il se méprit sur l'exaltation coutumière des élans de la jeune femme. Il perdit vite tout espoir de devenir l'amant. Il demeura à peine l'ami.
Les grandes enthousiastes sont de promptes déçues. Elles s'éloignent avec ce même élan brusque qui d'abord les entraîne. La vérité, c'est que les femmes se connaissent peu, et Julie devait longtemps s'ignorer. Un être lucide et bon la devina longtemps avant qu'elle ne se comprît elle-même, et cet homme n^était autre que le mari, vieillissant, et vieillissant très vite, de Julie. Charles n'était ni un Amolphe, ni un Bartholo jaloux qui aurait réussi à épouser Rosine. Ce savant avait une passion : la science. H avait une affection faite d'une bonne part de pitié : sa femme. Pour avoir discerné le secret de la vie des êtres et du monde dans le microscope et dans l'observation des étoiles, Charles avait des méditations graves sur les cas humains et peut-être des soucis de conscience, des charités d'âme qui dépassaient les obsessions du vulgaire. Vers 1814, comme Julie atteignait la trentaine, son mari avait tout près de soixante-dix ans. Le visage, jadis fleuri et riant, du pastel de Pasquier avait été remodelé par l'âge, et une perruque à la Titus ne lui rendait aucune jeunesse. La face s'était épaissie, les joues tombaient sur le menton, le nez, très large à la racine, apparaissait gros et busqué, l'ancienne beauté du regard n'était plus que de la bonté. Malade de la pierre, Charles marchait péniblement avec une canne. Sa tendresse pour sa femme n'était plus que paternelle. Il se reprochait d'avoir fait un destin aride à cette chère créature sans vie jeune, sans maternité, sans amour. Parfois, le vieillard contemplait en silence la « pauvre petite ». Il l'attirait à lui, écartait avec douceur ses beaux cheveux noirs, lui baisait le front.
— Vous êtes le meilleur des pères, lui disait-elle.
— Vous n'êtes pas une fille bien heureuse, répondait-il.
Un jour, comme il la voyait, les yeux mi-clos, sourire et pâlir en se donnant à quelque rêve, il lui dit :
— J'aimerais, Julie, celui que vous aimeriez.
Elle pensa que son mari la soumettait à une épreuve. Elle devinait bien qu'il faisait allusion à ses dilections, parfois assez vives, pour certains de leurs familiers, mais, cependant, ces mots : « Si vous aimiez quelqu'un? » arrêtèrent son cœur une seconde et elle ne comprit pas néanmoins tout à fait la raison de cet émoi immense qui, soudainement, empourpra son visage et mit des larmes dans ses yeux. Elle eut cette adroite réponse :
— Je suis heureuse, mon ami, et je craindrais de déranger quelque chose à mon bonheur en y touchant, même pour y ajouter.
A ses amitiés, cependant, elle donna dès lors cette ferveur qui les situe presque au seuil de Tamour. Fontancs, redouté, éloigné, la jeune femme mit ses deux mains confiantes dans celles d'un autre personnage de sa petite cour, qui lui parut d'une plus haute séduction morale et d'une sensibilité plus rassurante. Il s'agissait de ce marquis de Lally-Tollendal, qui, né de charmantes et irrégulières amours, n'avait connu son nom et ses origines qu'à l'instant' où son père, conduit à l'échafaud, lui avait légué la mission -de réhabiliter sa mémoire. L'histoire a dit comment du roi de France le fils du supplicié en avait appelé au roi Voltaire, comment il avait fallu saisir l'opinion publique, plaider pendant treize années devant deux Parlements, lutter contre le fameux d'Epréménil. Par la suite, cet homme, atteint dans son sang par la plus odieuse des iniquités judiciaires, s'était donné, semble-t-il, la tâche de défendre tout le monde, au péril de sa liberté et même de sa vie. Sa voix généreuse s'était fait entendre pour Bcrthier, massacré par une foule démente, pour Montmorin, jeté à l 'Abbaye, pour le roi Louis XVI, jugé par la , Convention, pour^ La^ Fayette emprisonné par le roi de Prusse, pour les émigrés français sollicitant du Consulat l'autorisation de rentrer en France. Il avait refusé les avances de Napoléon, mais, en 1814, lors de la Restauration, il avait accepté de faire partie du conseil de Louis X.VIII que, lors du retour de l'île d'Elbe, il avait suivi à Gand.
Julie, qui voyait souvent chez elle le marquis de Lally-Tollendal, estimait que la vie de cet homme était belle. Elle s'était passionnée pour son histoire et pour toutes les histoires de celui qu'un ami malicieux avait surnommé — Lally était grand et très fort — le plus gras des hommes sensibles. Un Lally-Tollendal de trente ans l'eût peut-être rendue folle. Mais le marquis était, en 1814, un sexagénaire, comme presque tous les familiers du salon de Julie, et ce n'était pas à lui que songeait Charles, assurément, quand il disait à sa femme : « Si, un jour, vous aimiez... »
— Ce bon M, de Lally ! murmura la rêveuse, souriant au visage évoqué, une noble physionomie d'aïeul, un de ces chers vieux hommes auxquels on peut faire — comme elle en avait fait à Charles jadis — des confidences, non point des confessions. N'avait-on point raconté, cependant, qu'elle s'était éprise de M. de Lally-Tollendal au point de le suivre à Gand pendant les Cent- Jours?
C'était pourtant bien vrai qu'elle s'était rendue à Gand, l'année précédente, et qu 'elle y avait vu familièrement le marquis, et aussi le baron Mounier, et le prince de Poix et même M. de Chateaubriand. Elle avait fait ce voyage, avec beaucoup de foi légitimiste, un besoin de dévouement bien explicable dès qu'on se rappelle les circonstances qui lui avaient valu une jeunesse si cruelle. Lors du premier retour du roi légitime, il lui avait semblé qu'un grand nuage démoniaque s'était déchiré pour laisser apparaître le vrai soleil qui purifie toute chose. Les souvenirs de la misère nationale et de sa propre misère pendant la Révolution se dissipaient enfin, et l'on renversait les fausses idoles, car Julie était tout près de mettre la Monarchie imaginée par Bonaparte sur le rang de la religion de l'Etre suprême inventée par Robespierre. Tous les amis de Julie, d'ailleurs, allaient faire leur cour au roi revenu, et si Charles^ le savant sceptique, s'obstinait à ne pas sortir de son indifférence, sa femme avait manifesté tout de suite une piété légitimiste qui fut alors partagée par tant de jeunes femmes de la bourgeoisie parisienne. Quand le l'ctour de l 'Empereur eut contraint à un second exil Louis le Désiré, Julie Charles aurait voulu pouvoir mettre
au service de la sainte cause royale toute sa famille, tous ses amis. Mais n 'avaitelle justement pas un fils à lui donner î Et elle songea à cet enfant qui lui avait fait se découvrir un cœur de mère, au temps de son adolescence misérable et qu'une fatalité, en ce moment même, obligeait à servir TEmpereur. C'est qu'il était devenu un homme, ce petit Jean-Baptiste, et même, depuis 1812, où il était sorti de Saint-Cyr, un beau i^oldat, le lieutenant Lomcnie de Marmé, qui avait fait les campagnes de 1813 et de 1814. Il se trouvait en garnison à Condé lorsque sa jeune tante se rendit à Gand pour « favoriser sa jonction au drapeau royal ». Ainsi voulut-elle à la fois donner une fidélité de plus à la Monarchie et préparer, pour le jeune homme qui était presque son enfant adoptif, le redressement d'une carrière dont elle redoutait de voir la fin, après l'aventure des Cent-Jours. La grâce de cette Parisienne, « si bien arrangée, si bien tirée, si bien plissée dès le matin », disait son ami Mounier, fit merveille à la petite cour de Gand. Elle eut toutes les recommandations qu'elle voulut et la promesse (lue le jeune Loménie, lors <Ju retour du Ivoi, serait compris dans l'effectif de ces compagnies de gardes du corps d'où venait de se retirer M. de Lamartine. Mais ce voyage, ces démarches, cet effort de i)araîtrc avaient achevé d*éi)uiser la pauvre charmante créature, en même temps que cette évasion de ((uchjues semaines hors des limites de sa vie avait déterminé en elle une fièvre dont elle discernait mal les causes. Cette agitation n'écliapi)ait point à l'attention de son médecin, un homme/ de cOeur qui devait laisser son nom dans les confidences d'un poète et dans les souvenirs reconnaissants de sa clientèle parisienne : le docteur Alin.
— Il y a en elle, dit un jour le praticien à Charles, ce besoin de vivre avec excès que j 'ai souvent constaté chez les malades atteintes de son mal.
— Comment l'avez- vous trouvée, ce matin If
— Souriante, mais elle avait pleuré.
— Que croyez-vous î
— Ce qu'elle m'a dit : « J'ai besoin d'air. »
Il y eut un long silence. Le vieux savant tenta enfin de se redresser un peu dans le fauteuil où le clouait une crise de son mal. Il pria d'un signe le docteur d'approcher.
— Ecoutez-moi, mon ami...
La voix était lente, claire, nette. Le visage semblait impassible.
— ...Un jour, reprit Charles, un jour, j'étais dans mon logis du Louvre, avant la mauvaise farce de la Révolution. Ma fenêtre s'ouvrait dans le soleil. Je venais de lire les -contes que nous faisait le médecin Marat sur la lumière et sur le feu. Et je cherchais les termes d'une réponse, de la réponse que vous savez, quand je fus dérangé de ce travail par un cri menu... Vous me suivez bien, n'est-ce pas?
— Je vous suis.
— ... Une mésange bleue se cramponnait à la barre de ma fenêtre. L'oiselle avait reçu (Quelque blessure, car je vis <îu sang sur ses plumes, et sans doute, dans, son langage de bestiole, me demandait-elle de lui porter secours. Je la pansai, je la nourris, je lui fis une belle cage... Elle acceptait de prendre de ma main sa miette ou son mil. J'avais plaisir à voir ce petit être ailé animer de sa vie légère et de son chant ma solitude. Je la croyais protégée, elle semblait heureuse. Puis, un jour, elle cessa de chanter et bientôt elle cessa même de voleter dans la maison que je lui avais faite. Alors, j'ai compris. J'ai ouvert la cage, j 'ai ouvert la fenêtre. Je lui ai dit : « Respire ! » Je lui ai dit : « Chante! » Je lui ai dit : « Reprends tes ailes -et vole! »
Le vieillard s'arrêta. Sa voix s'était troublée. Son visatge n'était plus impassible. Il reprit :
— Je n'avais point d'ailleurs refermé ma fenêtre pour qu'elle pût revenir selon sa fantaisie.
— Et votre petite protégée est revenue? demanda le docteur.
— Elle a dû tenter, je crois, de revenir. Mais, après s'être grisée librement de ce soleil qui est à tout le monde, elle a rencontré de nouveau cette, fatalité qui brise les joies des créatures vivantes. Deux jours après l'envolée, mon domestique m'a rapporté un petit cadavre, une menue boule grise et bleue qu'il avait ramassée sous mon appartement, au pied du mur.
— Vous n'auriez pas dû ouvrir la cage.
— L'oiselle serait morte d'ennui. Si elle a trouvé la mort, c'est, du moins, après avoir retrouvé la vie.
Cette conversation, où l'on avait décidé son voyage, la pensionnaire de la maison Périer ne pouvait pas là connaître. Ce qu'elle savait seulement et qu'elle se rappelait, dans cette veillée solitaire où elle évoquait sa vie, c'est que le docteur Alin lui avait prescrit un séjour en .Suisse, à Genève, où elle avait été accueillie par des amis de Charles, la famille du savant Pictet, puis à Aix-les-Bains, où, depuis trois semaines, elle pleurait d'ennui, excédée de ses journées vides, de ses promenades tout de suite excédantes, de cette prison de montagnes dont l'aspect, nouveau pour elle, l'accablait.
Et justement, ce soir-là, conuue elle avait ouvert sa fenêtre sur la nostalgie du jour finissant, son regard avait été surpris par un regard qui lui avait fait un mal immense, car il lui semblait que, pour la première fois, une jeunesse d'homme, ardente et magnifique, venait d'apparaître, comme un mirage, dans le désert de sa vie.