‹ Les amants du lac, romanChapitre 6 sur 7 · LES DIEUX DU LAC · texte numérisé non relu

LES DIEUX DU LAC

Elle savait bien qu'il était là, près d'elle, invisible et charmant, indiscret et timide, redoutable et attendu. Elle avait perçu le cri léger de la porte ouverte dans le mur sur lequel s'appuyait son fauteuil. La treille appliquait ses arabesques de pourpre sur les pierres chaudes encore du dernier soleil. H faisait doux et grave. On percevait, jusqu'au fond de l'âme, les parfums mourants de l'automne. Des clochettes de mules chantaient seules une lointaine chanson en cet air limpide des fins d'après-midi où tout prend son relief exact dans l'apaisement des agitations et des couleurs.

Julie Charles savourait le mystère d'une attente prodigieuse. Son destin, son vrai destin de femme, prenait pour la première fois une forme de jeunesse vivante. L'être de ses songes et de ses insomnies était là. Il allait se détacher de ce mur, paraître, la frôler presque, lui parler peut-être. Elle ne savait pas très bien si elle désirait ou si elle ne désirait point qu'il lui parlât... Quel serait le son de sa voixl Quels seraient ses premiers mots? Non pas, sans doute, ceux dont elle rêvait depuis l'aube de cette vie romanesque intime que chacun

de nous porte en soi. Ces mots, il ne saurait ou n'oserait les dire. Eh bien, elle aimerait son silence comme elle aimait l'indécision et l'audace à la fois de cette, contemplation près d'elle, si près qu'avec son cœur de femme elle pouvait entendre les battements de ce cœur d'homme. Car elle était maintenant pleine de certitude. Elle frissonnait, depuis la veille, de mille avertissements profonds. Elle se sentait atteinte par des forces qui, cette fois, ne venaient pas d'elle, n'étaient point des suggestions de sa sensibilité à son imagination et qu'elle ne pouvait, par conséquent, ni expliquer, ni dominer. Ce serait donc cela f se demandait-elle avec de la joie et de l'épouvante. Et une lucidité secrète lui révélait que c'était bien cela et que le même drame intime se réalisait près d'elle, dans une harmonie dont bientôt se confondraient les notes communes.

La nuit précédente n'avait été pour Julie qu'une lente et angoissante veillée. Quel démon intérieur l'avait conduite à évoquer toute son existence où il n'y avait rien? Par quelle magie ce vide se trouvait-il maintenant comblé? Pourquoi éprouvait-elle tant de bonheur à ne plus se reconnaître et si peu de confusion à ne plus s'appartenir î Avait-il donc suffi que ce jeune homme prît ses yeux comme nul autre jusqu'ici ne s'était permis de les prendre, ses pauvres grands yeux de fièvre, tels qu'ils étaient dans l'intimité de ce crépuscule, avec leur désolation, leur éloquence et leur prière? Mon Dieu!...

Ce cri de gratitude et d'efifroi, cet appel que même les non-croyants adressent, dans l'inconnu, très haut, à quelque protection, Julie l'arrêta sur ses lèvres. Une seconde, elle redouta que sa pensée n'eût été trahie par son visage. Elle revint, instinctive et femme, au souci de son charme. Elle eut un mouvement léger, un geste de la main quittant le bras du fauteuil pour reposer sur la robe blanche. Elle savait la grâce de ses attitudes à l'émotion qu'elles faisaient naître dans le regard des hommes. Il y avait, dans la flexion de son être, l'abandon ingénu des vierges peintes et sculptées du moyen âge. Elle n'ignorait i>oint la pureté de son profil mat, amenuisé par l'enveloppement souple de ses cheveux sombres. Les vieillards épris d'elle ne lui avaient-ils point répété avec trop d'insistance que l'ovale de son visage conservait une gracilité enfantine? De longs cils noirs donnent une séduction troublante à des yeux clairs, et des lèvres un peu minces, mais jeunes et comme neuves, sont jolies à s'ouvrir sur des dents brillantes, comme si elles venaient d'être touchées par d'autres lèvres. L'expression, pourtant, n'était point- d'une coquette. « Elle était une pensée plutôt qu'un être, — devait écrire plus tard celui qui la contemplait alors en silence, — le regard de ses yeux semblait venir d'une distance que je n'ai jamais mesurée depuis dans aucun oeil humain. »

S'il lui avait dit de telles choses, à cette première minute de leur entente secrète, elle eût accueilli cette émotion avec son émotion. Mais comment lui eût-il parlé de la sorte, alors qu'il existe une convention de propos pour les inconnus qui s'abordent?

Elle ne le regardait pas, dcmc elle le voyait. Elle le voyait, curieux, troublé» hésitant, comme si elle l'avait devant elle. De sa fenêtre, l'heure d'avant, elle avait suivi son départ pour une courte promenade, grand, musclé, guêtre de fauve, coiffé d'un feutre de chasse, des cheveux d'un brun d'or retombant sur un front haut et noble — haut, non pas hautain ; noble, non pas distant.

... Et, pareil, elle le revit — enfin — passer près de sa robe blanche, silencieux, incliné, fervent. Elle sourit, heureuse, à son salut. Elle évita ses yeux. N'avait-elle pas à se défendi-e contre ce regard qui, la veille, avait mis en elle le désir d'entendre parler d'amour? Mais elle voulait que cela se réalisât par quelque prodige et qu'un misérable échange de courtoisies ne fût pas le prologue de cette aventure merveilleuse où elle jouerait son âme.

- W suit'i'e. —

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