US
— Oui, c'est moi...
11 avait baissé la tête, n'osant affronter son regard. Elle lit un pas en avant.
— Que voulez-vous ?
— Vous revoir.
— De quel droit ?
— Je n'y tenais plus...
— \'ous auriez pu me demander l'autorisation de pénétrer chez moi...
— J'avais trop peur d'un refus.
— Et...
Elle hésita, ne sachant comment a[)peler Lucile.
— Et... elle... ?
Il avait deviné sa pensée.
— Elle sait que je suis à Elorence.
— Chez moi ?
f \ \ If
— ( )ni...
— Ah !
— |r liai pas voulu (|uitlcr l'Italu' sans vous a\oir ri'\ lu- : t-llc m'a permis (k' \ciiir \(ius dire adieu.
— Mais moi. je no \(»us ai ])as permis de forrer ma retraite et de trnul)ler mon re]K)S.
— rardonnez-moi.
— C'est mal ee (jue vons fîlites là.
— je le sais, mais ce fut plus fort (|ue ma \olontc. Depuis votre départ, pas une minute je n'ai cessé de j)enser à \'ous. Plus j'essayais de nous chasser de ma mémoire, plus vous étiez ])résente. à chaque instant, à chacjue endroit, partout (.)ù j'allais... je \()us le jure, j'ai tout fait pour nous oublier, je n'ai pas pu... Kt. alors, au moment de m'éloi^ner à jamais, une envie irrésistible s'est emi)arée de moi... Il semble ([u'une ])uissance étran<;ère m'ait j)oussé i)ar les éi)aules et conduit justju'ici...
Il s'api)rocha. lui prit les mains...
— Hélène. Hélène, je \ ous aime toujours... I^lle le rept)ussa. lui montra la porte.
— Si NOUS êtes venu pour me dire cela, je vous prie de sortir.
Il comprit qu'il était allé trop vite.
— Pardonnez-moi... Je ne sais plus ce que je dis... \\u vous revoyant, j'ai été enveloppé comme d'une riamme... jMa tête est en feu... Laissez-moi me reprendre un moment...
11 alla vers la croisée ouverte et respira les senteurs de la prairie qui entraient à larges bouffées dans la chambre.
Il y eut un long silence que coupait seulement un bruit sifflant et régulier. Georges se pencha sur l'appui de la fenêtre.
— Quel est ce bruit ?
— C'est un faucheur qui coupe les derniers foins.
Il regarda le paysage, se demandant comment il pourrait encore lui dire son amour. Il pensa qu'il fallait d'abord remettre Hélène en confiance par des paroles banales.
— Ce décor est délicieux ; je comprends que vous vous y soyez plu.
— Oui, je l'aime beaucoup ; il est calme et reposant. Si près de Florence, on peut se croire en pleine campagne.
Il fit le tour de la chambre, examinant les gra-
vurcs c^ui Mniaifiil les murs. Il s'arrêta (lf\aiii la |)h(»tni^ra])hir (11111 l»as rclict (|n"il m- rappelait a\'»ir \ Il au \atiean. I)eu\ jxMUs Amours tenaient un papilIiMi. rhacun par une aile, au-dessus de la llamme d'un autel. I Dus dvux i)leuraicnt en détournant les yeux du sacrifice (ju'ils acconij)lissaient.
("est vous (jui a\ez acheté cette i)liotoj.;ra- ])iiie ?
— Oui... il m'a semblé y xoir le svmbole de notre tendresse...
Il revint vers elle, se fit très humble.
— Pardonnez mes folies de tout à l'heure... Vous voyez, je suis tout à fait calme maintenant. Asseyons-nous et parlons comme de vieux amis. D'ailleurs, rassurez- vous, je ne resterai pas longtemps. Je suis à Florence entre deux trains...
Machinalemeîit. il tira sa montre.
— Oui. je dois prendre rex])ress de 5 heures... Je ne nous tais (ju une \isite d'adieu... Alors, xous ne pouvez pas me repousser. Xous allons bavarder un peu, ainsi qu'autrefois... Cela me fera tant de bien de vous dire ce ([ui s'est passé depuis (jue xous axez f|uitté Pérouse...
Alors, lentement, jour par jour, il lui raconta sa
I ^O I . i:s A M A N IS 1". N ( 1 1 A 1 N i:s
vie après la scène traj^ique qui avait éclaté comme un coup (le foudre dans le ciel serein. Très habilement, il la mêla à ses récits, parla des choses cju'ils avaient vues ensemble, évoqua leurs souvenirs les plus chers, les bonheurs passés, les joies espérées...
II lui répéta des phrases qu'il avait prononcées et dont il savait l'ettet. Et, peu à peu, sentant qu'elle s'attendrissait, il devint plus ardent et plus pressant. Rien qu'à la façon dont elle fermait parfois les yeux, il devinait qu'elle aussi n'avait cessé de se griser des mêmes images, des mêmes songes jumeaux. De son geste habituel, elle relevait les lourdes masses de ses cheveux. .
Il se rapprocha d'elle et continua de lui parler, presque à l'oreille, lui murmurant, d'une voix persuasive, l'éternelle invitation au voyage, évoquant une fois de plus la douceur (( d'aller là-bas vivre ensemble ». Il lui rappela les beaux projets qu'ils avaient ébauchés.
— Souvenez-vous... Nous devions venir à Florence, non, certes, comme nous y sommes aujourd'hui, mais au printemps prochain, lorsque la ville du lys rouge célèbre la fête des fleurs. Puis nous aurions visité toute l'Italie, les lacs, Venise, Rome,
f A \ir, 1:^1
Nai)lrs. la Siiili". Xmis aurions hahitr des villas iK'urii's di" r<»scs. awc des tciulrcs nmcrtrs sur la
nU'f. S< »tl\ lMKV-\ ( Hls...
\ niititir l'toindic |»ar ics ])ar<»K's ardentes fjui leinx raient r<>ninie nn \in fi>rl. elle se leva. \'ntilu( l'éloii^ner d'elle.
le \<>ns en prie... Ne re\e/. pas aiUM l<>ul hanl... 11 ne s'agit plus du passé. Xolre amour doit être mort, mort à jamais. De mauvaises fées, (jue n()us n'a\ ions j)oint invitées, furent, hélas ! à son l)ereeau. Il ne nous reste (ju'à oublier.
— Oublier... .Mais pas plus (jue moi vous ne le pou\e/... Soyez franehe. Regardez avec des yeux (jui ne se dérobent point. Xe fuyez pas la lumière, l^st-ee (|ue le malade oublie le remède (|ui lui l)roeura un instant rillusion de la santé ? Hélène. Iléîène. rappelez-xous nos heures de tendresse et de joie, nos serments... \ ous m'axiez donné Notre amour...
— Taisez-vous ! \'ous n'avez pas le droit de me dire cela. Xous nous sommes séjîarés loyalement. avant rencontré un obstacle absolu, infranchissable. Xous a\ons repris chacun notre route : \ous ne <le\ez plus \( »us jr(»u\('r sur la mienne.
— Si vtnis parlez ainsi, c'est ([ue \ ous ne m'aimez pins.
Elle ent nn «;rancl <;este d'impnissance accablée, pins ré\'élatenr qne tonte parole.
Un riol de joie le secona.
— Eh bien ! alors, si vons m'aimez encore, ne me repoussez pas...
— .\llez-vous-en !
— Non... Il y a entre nous des chaînes imbrisables. Rien ne peut nous enlever l'un à l'autre, rien ni personne...
Elle s'approcha de lui, essayant de le calmer de sa voix affectueuse et tranquille.
— Allons, mon ami, ne déraisonnez pas. Tout nous sépare, au contraire. Songez à celle qui, malgré ce que vous me dites, en ce moment souffre et pleure.
— Elle est prête à se sacrifier encore. Hélène se redressa violemment.
— Oh ! vous commettriez cette infamie ? Vous êtes fou ! Mais vous n'avez même pas songé à l'abominable chose que vous venez de me dire.
Il essaya de protester ; d'un geste énergique, elle l'arrêta.
T.aissiv in«»i |)arkT... Non. vous n'y avez pas ^<>ii!^i'... \(»ns cU's cniporti" par la j)assion et vous lU" nu'siiiT/ plus \ < »s par<»k's... Asscvez-Nous là...
1 )• H-iK-incnt , il ^c laissa choir sur le siè^e indifjiu' et aliiMidii (|n\'lK- parlai. hrlxMit devant lui, elle réiléchit nii nioiiu'iii ; elle mil la main sur ses yeux, du même .i;este cpTelle a\ail eu avant de lui aiuion- ^ er la reneontre a\ ee Lueile. Tuis elle parla d'une \ni\ (|u*elle .s'elïorc^ait de rendre ealme et feriue, martelant pres([uc les mots.
Tarée que je vous ai aimé de toute mon ame et parce ([ue je nous aime encore, — vous voyez ([ue je parle sans réticence et sans me faire î)lus forte ([ue je ne suis. — il faut que des paroles définitives soient t)rononcées entre nous... Alors même que vous vous rendriez libre, jamais, vous entendez bien, jamais je n'accepterais de devenir \otre feiume. Et sans inxoquer le devoir — auquel, mali^ré tout, la fumée dissipée, vous regretteriez aussitôt d'axoir failli — songez simplement à l'affreuse situation où nous serions tous. Quelle existence p<»ur moi. pour Mme 1 )eray deux fois trahie, pour votre fillette. p<nir nous éternellement ballotté entre ces êtres dont ndus auriez fait le
154 I KS A M A \ r S K N ( 1 1 A I N 1".S
nialliour... Ali! ce serait al)oniinal)le... X'ous le voyez, «lou ami. il n'y a ([u'une seule solution : la rupture immédiate, absolue, où nous trouverons peu à peu l'oubli.
Comme une douche glacée, cette logique implacable s'abattit sur lui. Quand Hélène eut fini de l)arler, il leva les yeux vers elle, mais ne trouva nulle parole à prononcer ; il lui fit comprendre d'un geste qu'elle avait raison, qu'il n'avait, en effet, rien à répondre.
Il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit plus nettement le bruit du faucheur qui travaillait maintenant sous la fenêtre.
— Hélène, Hélène, écoutez... On dirait qu'il fauche notre amour et notre bonheur... Qu'allonsnous devenir ?
Elle s'approcha de lui et doucement ])osa la main sur son épaule. Elle lui montra la photographie devant laquelle il s'était arrêté.
— Regardez ces Amours. Comme eux, détournons les yeux et accomplissons le dur sacrifice. Reprenons chacun notre chemin. Que voulez-vous ? C'est la vie. "Elle n'est pas toujours comme on la rêve, il faut savoir s'en accommoder... D'ailleurs, le
IhhiIk'ui' lie piMil \fnir (|nc <ln (li'\<iir .-icci tinpli. Le \()trc. .c'est (le rendre lieureuse celle (|ni est dij^nc (le votre tendresse et d'élever in»l>lement votre fîlle. \ Ous vous devez eiinèreîiient à celle-ci. Ouand \(»ns aurez des nionicnts de décr )nr,'i^n'meiit on rlc rci;rt't. pensez à elle. 1 )e l<>ntes nos lorces. raccrocliez-\(>ns à cette bouée (|ui \ ous juTuieltra de traverser la tempête...
— Kt vous. Hélène, (prallez-vous taire ?
— Je l'ignore encore... Sans doute entrerai-je au couvent. 11 semble bien cpie le destin m'\' entraîne mali^ré moi. I\ap]3elez-V()us .\ssise et les roses de çaint l'Vançois : elles n'ont ])as d'épines... Il aurait mieux valu (pie je ne respire pas les vôtres...
11 demanda, d'une voix tremblante d'émotion :
— Aurai- je de vos nouvelles ?
— Peut-être... mais de très longtemi)s n'en attendez point... Oubliez-moi d'abord. Travaillez ; publiez votre xolume ; écrivez-en d'autres... Dans ((uel([ues années, je serai presque une vieille femme.. .Xous pourrons sans dan^^er nous re\<>ir... Pour le moment, séparons-nous sans nous attendrir. l)ra\ement. lo\alement. comme deux amis.
b'Ue lui tendit la main tpi'il saisit dans une